Aéroport du Caire: les 22 cercueils venus d’Italie | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Dimanche 11 novembre. Il y a foule devant la porte numéro 35 du terminal 1 de l'aéroport international du Caire, la bouche de malheur par où sont censés sortir ce soir 22 cercueils venus d'Italie. Un curieux face à face a lieu ici depuis des heures: une foule silencieuse, dont la colère a été submergée par la tristesse, et des policiers nerveux, aux aguets, cernant les lieux comme s'ils s'attendaient à un assaut imminent contre le grand portail noir.

Il y a cinq jours, six cercueils de la même provenance sont passés par cette porte. La semaine d'avant, cinq cercueils étaient arrivés dans les mêmes conditions. Toujours envoyés par l'Italie, ces corps qui se sont mis à pleuvoir sur l'aéroport du Caire depuis le début du mois de novembre sont ceux de jeunes gens morts noyés au moment où ils affleuraient les rivages de leurs rêves les plus fous, ceux de la forteresse Schengen.

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Le delta du Nil
Fin octobre, deux embarcations ont coulé au large des côtes italiennes, à bord desquelles, selon les chiffres de la presse égyptienne, quelque 184 Egyptiens tentant de pénétrer l'Europe sans visa. Depuis l'annonce de ce malheur, et sur fond d'incroyable mutisme officiel, les journaux ont semblé les seuls – avec les lecteurs – à s'intéresser à ces morts et à leurs familles, et leurs unes ont suivi au jour le jour le décompte macabre de la pêche aux cadavres dans les eaux italiennes. Ce n'est qu'une semaine plus tard, le 6 novembre, qu'une voix officielle s'est enfin fait entendre: l'ambassadeur égyptien à Rome a affirmé que 141 personnes ont survécu et que 28 cadavres ont été repêchés. En creux donc, une quinzaine de corps non retrouvés. Son excellence a également pudiquement souligné que "beaucoup de corps sont méconnaissables parce qu'ils sont restés dans la mer pendant plusieurs jours, ce qui complique beaucoup la tâche d'identification et la prise de contact avec les familles" .

Les familles, elles sont venues en grand nombre ce soir. Elles affirment n'avoir été contactées par personne. Elles ont lu dans la presse que 22 corps allaient arriver ce soir. Beaucoup d'entre ces parents sont déjà venus attendre une semaine auparavant ici face à la porte 35 qu'on leur rende leur mort, mais lorsque les corps étaient arrivés, le leur ne faisait pas partie du lot.

Repartis bredouilles, ils sont revenus aujourd'hui espérer que ce sera la fin de l'attente. C'est le cas de Mamduh Abdel Ezz, venu attendre de ramener à ses parents le corps de son neveu, Saïd Abdel Moneim, 22 ans. Les yeux bleu profond, la galabiyya gris souris, le chèche blanc, Mamduh est un paysan, aussi misérable que l'avait été son neveu, il s'est donc saigné une nouvelle fois, ainsi que d'autres oncles, tantes, cousins présents ici aussi, pour louer une deuxième fois l'ambulance, stationnée de l'autre côté de la rue, qui transportera peut-être le corps de Saïd à El Cherqiyya dans le delta du Nil. "On savait depuis longtemps que Saïd voulait partir et on a essayé de le dissuader, mais sa vie était devenue un enfer et lorsqu'il nous a dit qu'il avait pris la décision et qu'il avait besoin d'argent, chacun d'entre nous lui a donné le peu qu'il pouvait…". Comme s'il était réconforté par sa propre voix, aussi douce que son regard, Mamduh parle longuement, d'un même ton, sans vouloir s'interrompre. Saïd était un paysan, il ne gagnait pas plus de 5 à 10 livres par jour (environ un euro) mais il était le fils unique d'un vieux père diabétique, amputé de la jambe, aux soins duquel il tentait de subvenir dans un pays où soigner un proche malade relève du luxe. Un beau jour il a décidé de crever le cercle vicieux. Toute sa famille s'est cotisée pour collecter les 5000 livres (614 euros) d'avance qu'exigent les passeurs. Cotiser c'est aider l'un d'entre eux à s'en sortir une bonne fois pour toutes. Ou à sombrer définitivement. Tous ont prié pour qu'il arrive sain et sauf et la plupart sont là ce soir, assis sur un trottoir depuis 10 heures du matin, à attendre de reprendre son corps.

Pour d'autres familles, ce fut pire encore. Le père et la mère de Khaled Abdelhamid El Zawawi ne savaient rien des desseins de leur fils. Khaled, 22 ans aussi et chômeur, a décidé de tenter le grand départ sans en informer sa famille. Son père a appris la nouvelle de son départ par un coup de téléphone, au milieu de la nuit, du gang de passeurs exigeant que la deuxième partie de la somme due pour le voyage soit versée immédiatement: "votre fils est dans la barque de nos amis, si vous ne payez pas maintenant, on le jette à la mer" … La plupart des candidats au départ passent un accord avec les passeurs, "sur les 25 000 livres exigées, ils avancent 5000 et s'engagent à payer le reste une fois en Europe et qu'ils auront commencé à travailler, mais là les passeurs ont décidé de se faire payer plus tôt que prévu, beaucoup de familles racontent la même histoire que celle de Khaled" , m'explique un ami venu attendre avec le grand frère de Khaled.
Il fait nuit noire et un temps inhabituellement glacial. A 23 heures, des officiers commencent à venir appeler des noms de famille, des proches sont invités à passer de l'autre côté de la barrière pour aller identifier les corps.
Une mère de famille sort d'une voiture pour venir jeter un châle sur mes épaules et sans rien dire repart attendre à l'intérieur de la vieille Fiat.

Deux rangées de chaises ont été placées contre les murs qui forment le corridor à ciel ouvert qui mène vers le grand portail noir. Une main gouvernementale et faussement compatissante a placé les chaises là et recouvert les murs du tissu typique que les Egyptiens utilisent à l'occasion des funérailles pour décorer les lieux, en général la mosquée, où les obsèques ont lieu. Les chaises poliment rangées sont vides. Les familles sont priées de ne pas s'en approcher. "Parce qu'il y a des journalistes et qu'on veut faire croire aux caméras que nos morts nous sont rendus dans le respect et la dignité" , m'explique excédé un jeune homme à la colère froide. Pourquoi tout ce cordon de policiers nerveux derrière des barrières métalliques? "Pour empêcher que la foule ne se déchaîne, il y a beaucoup de gens présents ce soir et on s'attend à ce qu'il y en ait encore plus" me répond, tendu et pressé d'en finir, l'officier en charge de l'organisation-pacification des lieux. "Les gens pensent qu'il y aura 22 corps à collecter mais en vérité, seuls 16 corps sont arrivés ce soir, ne leur dites surtout pas s'il vous plaît sinon ça va devenir incontrôlable" , me confie-t-il.

Il craint le pire. Mais le pire, c'est encore les pauvres gens qui l'ont subi ici: calmement ils ont attendu jusqu'à 3 heures et demie du matin que les corps des leurs leur soient délivrés. Et dans un silence insupportable, ils les ont embarqués dans les ambulances qui les ramèneront vers le delta du Nil.

Daikha Dridi
(29/11/2007)

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