Lorsque Le Caire rêve d'harmonie | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Lorsque Le Caire rêve d'harmonie | Daikha DridiUne expérience singulière a été menée dans la mégalopole égyptienne: la synchronisation de l'appel à la prière dans 20 mosquées en attendant de l'étendre à toutes les mosquées de la ville d'ici la fin 2007. Le projet draine autant d'adversaires acharnés que d'enthousiastes partisans.

Si vous vous trouvez par hasard au moment du adhan, l'appel à la prière, sur la terrasse de la citadelle de Salah Eddine Al Ayoubbi, perchée au-dessus du Caire, vous seriez certainement stupéfié par le caractère extraordinaire de la bande son de la ville. L'impression bizarre d'être au bord d'un circuit de formule 1 sans pour autant voir la moindre Porsche ou Ferrari. Car les Schumacher responsables de tous ces impressionnants vrombissements ne sont autres que les voix des muezzins cairotes, dont les décibels ont été atrophiées par les hauts parleurs et déformées par la distance et la hauteur de la citadelle. Lorsqu'il est l'heure de prier au Caire, c'est toute la ville qui gronde de milliers de voix dans un concert de clameurs légendaire que plus d'un poète a décrit, certains avec lyrisme, d'autres moins nombreux, avec cynisme et révulsion.

Et voilà plus de deux ans que l'idée d'harmoniser les appels à la prière du Caire fait son chemin, drainant autant de partisans que d'adversaires. L'idée venue du gouvernement par le biais du ministère des affaires religieuses est celle de faire triompher une seule voix, celle d'un même muezzin au même instant sur les près des 8000 hauts parleurs des mosquées du territoire du Grand Caire, retransmise en direct cinq fois par jour par radio Coran. Faire retrouver au Caire la beauté, la pureté originelle de l'appel à la prière décliné selon les modes orthodoxes enseignés depuis des siècles a été l'argument central des partisans de l'adhan unifié. Mais la volonté de faire taire une bonne fois pour toute la "cacophonie" , la "pollution sonore" de la jungle vocale qui s'élève dans la ville cinq fois par jour, n'a pas manqué de susciter le rejet de nombre de Cairotes, à commencer par ceux dont la profession est d'être muezzin. "Pourquoi le gouvernement veut-il interférer y compris dans l'appel à la prière? Le Caire a toujours vécu au rythme des adhan qui s'élancent de toutes parts" , s'exclame Adel, percussionniste d'une petite troupe de musique traditionnelle sur le haut d'une terrasse du vieux quartier fatimide d'Al Ghouriya où ses amis et lui se retrouvent pour des soirées où se rencontrent flute, luth, bendirs et copieux joints. Pour Adel, qui ne se rend à la mosquée que pour les grandes occasions du petit et grand Aid, "si le gouvernement réussit à transformer le foisonnement des adhan de la ville en un seul long chant, c'est Le Caire qui y perdra son âme, la vision qu'ont nos dirigeants de notre ville est un fantasme de modernité policée et factice, ce qu’ils considèrent comme une insupportable cacophonie, est pour moi un régal: c'est l'identité stridente de ma ville, ma réalité".

Mais tous les objecteurs au projet du gouvernement n'ont pas à l'esprit les arguments "poétiques" de Adel, nombreux sont les muezzins qui craignent de perdre leur raison d'être et donc les quelques centaines de livres gagnées chaque mois comme rémunération de leur travail. Officiellement, les près de 8000 mosquées du Grand Caire sont pour les trois-quarts des biens waqf (religieux) directement gérés par le ministère et dont le personnel, imams, muezzins et autres petits employés qui veillent à la propreté et sécurité des lieux de culte sont des fonctionnaires de l'Etat. Pour le quart restant des mosquées, qui sont bien plus souvent des petits espaces de prière surmontés de hauts parleurs, insérés dans des bâtiments à vocation commerciale ou résidentielle et appelées "zaouias", les employés sont rémunérés par le propriétaire qui a fait construire le lieu de culte. Et si le ministère affirme qu'aucun des fonctionnaires officiant dans les mosquées ne perdra son travail et son salaire à cause du adhan unifié, les autres muezzins des mosquées "privées" à qui s'appliquera aussi le adhan unifié n'ont pas reçu les mêmes assurances.

Le débat sur les bienfaits et les méfaits du adhan unifié dont la presse s'est périodiquement fait l'écho pendant près d'un an et demi a fini par être tranché en faveur de la décision gouvernementale et la première expérimentation du genre a eu lieu pendant plusieurs jours dans plus d'une vingtaine de mosquées de la ville. "L'expérience s'est grosso modo bien déroulée" , explique peu volubile un fonctionnaire du ministère des affaires religieuses, "nous n'attendons plus maintenant que la livraison des équipements radio qui sont en cours de fabrication et dès la livraison, l'adhan unifié sera appliqué dans l'écrasante majorité des mosquées du Caire" . Selon ce même fonctionnaire, les délais de livraison ont été fixés à la fin de l'année 2007, mais son optimisme prudent n'est pas partagé partout où le concept a été expérimenté. Dans le quartier de classes moyennes aisées qu'est Dokki, sur la rive est du Nil, très peu d'imams et employés de mosquées ont accepté de livrer leur opinion quant à l'expérimentation dans leur mosquée de l'adhan unifié. "Allez chercher une autorisation de la Sécurité d'Etat si vous voulez que l'on vous parle ", m'a répondu un vieillard occupé à passer l'aspirateur dans l'intermède entre la prière d'el a'ssr (milieu d'après midi) et celle du maghreb (coucher du soleil). Pourquoi donc la Sécurité de l'Etat? "Parce que toutes les mosquées gérées par Al Awqaf sont depuis plusieurs années maintenant aussi gérées par Amn Eddawla (la Sécurité d'Etat, ndlr), et moi je n'ai pas le droit de vous parler si je n'ai pas leur autorisation" , me dit encore dans un sourire gêné le vieil homme qui se trouve être payé par l'Etat pour remplir les fonctions d'imam, muezzin et, à ses heures perdues, d'employé à l'entretien. "L'expérience s'est bien déroulée, tout s'est bien passé, finit-il par concéder, mais allez demander aux gens ce qu'ils en pensent".

Lorsque Le Caire rêve d'harmonie | Daikha Dridi"Faire taire les hypocrites"
Dans ce quartier où la religiosité ostensible des habitants se juge à l'incroyable densité de mosquées et "zaouias" par pâté de maisons, difficile de croire que les riverains applaudiront à l'adhan unifié. Ici les mosquées à proprement parler sont à quelques centaines de mètres les unes des autres et dans chaque ruelle, chaque nervure de ruelle, ont été disséminées des petites "zaouia"; résultat expliquent certains urbanistes d'une vieille loi datant du temps des Ottomans et ressuscitée il y a quelques années par Hosni Moubarak exonérant d'impôts immobiliers pendant cinq ans tout propriétaire d'immeuble qui érige dans son bâtiment une mosquée ou zaouia.

Ici, les rues sont dénommées selon le même champ sémantique renvoyant à la terre du prophète Mohamad se déclinant à l'infini: "Mecca street", "Al Ansar Street", "Yathreb street", "Al Hijaz street", "Al Madina al Mounaoura street", etc. Ici, les appels à la prière rivalisent de volume; lorsque l'adhan est fini, les hauts parleurs résonnent aussi des voix des imams proclamant le début de la prière (iqamat al salat) et, cachet particulier du Caire, les appels à la prière de l'aube sont précédés, 20 minutes avant, de plusieurs séries d'Allah Ouakbar. Inutile de dire que ceux qui ne se sentent pas l'âme poétique du percussionniste d'Al Ghouriya vivent dans ce genre de quartier dans un enfer sonore continuel, "je ne rate jamais une seule prière à la mosquée et je devrais être content d'entendre l'adhan car la prière est une vraie joie pour moi, mais la vérité c'est que l'adhan, qu'Allah me pardonne, m'est devenu insupportable" , confesse dans un chuchotement le propriétaire quinquagénaire d'une échoppe de produits ménagers.

Mohammad, à vingt ans imam et muezzin à plein temps officiant dans une zaouia privée de la partie la plus chic de Dokki, affirme que "si le gouvernement n'a pas d'arrières pensées, l'idée de l'adhan unifié est excellente" . Les arrière-pensées du gouvernement seraient, selon lui, de "commencer par unifier l'appel à la prière pour ensuite unifier les prêches du vendredi: déjà, tous les imams de la ville qu'ils officient dans les mosquées d'Etat ou privées, sont tenus de faire passer leur prêche du vendredi par la censure des services de la Sécurité d'Etat, s'ils veulent ensuite nous obliger à tous dire la même khotba (prêche) , ce serait anti-islamique" . Mais dans le cas où "l'adhan unifié" ne serait pas annonciateur de la "khotba unifiée", ce jeune imam pense que "cela mettra fin au n'importe quoi qui a court depuis quelque temps: les gens sont devenus fous, tout le monde veut faire l'appel à la prière, tous les hommes du quartier se battent et rivalisent pour prendre la place du muezzin".

Selon ce jeune homme, c'est un hadith du prophète -devenu très à la mode- et selon lequel l'adhan est immensément rétribué auprès du créateur, qui s'est répandu pour mettre le feu aux hauts parleurs de certains quartiers du Caire. "Les bourgeois de Dokki se battent entre eux et mettent les imams et muezzins sous pression pour pouvoir gagner quelques bons points auprès de Dieu en appelant à la prière. Le résultat est consternant" , dit-il dans une moue méprisante. "Rien que pour cela, oui, moi qui ai appris l'adhan à Al Azhar, je suis prêt à oublier ma vocation de muezzin pour faire taire les incompétents et les hypocrites".

Daikha Dridi
(19/09/2007)

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