Taxis: cœurs battants, cœurs malades du Caire | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
  Taxis: cœurs battants, cœurs malades du Caire | Daikha Dridi C'est un petit livre que l'on ne saurait pas vraiment classer dans une catégorie précise, écrit par un cinéaste qui a décidé de parler aux Cairotes de leurs chauffeurs de taxi et qui connaît un tel succès dans les librairies du Caire qu'il a été réédité pour la troisième fois en quelques mois. Taxi (Conversations en trajets) de Khaled al Khamissi est d'abord une idée étonnante de simplicité: 58 récits de conversations avec des chauffeurs de taxis du Caire que l'auteur a compilées pendant plus d'un an et qu'il livre au lecteur dans un dépouillement remarquable. Pas besoin d'en rajouter, de noyer le lecteur sous les analyses d'un auteur-narrateur qui a préféré s'effacer derrière les paroles des chauffeurs de taxi: les situations que raconte avec minutie et frugalité Khaled al Khamissi n'ont pas besoin d'emballage ou d'enrobage elles détonnent sous nos yeux comme toutes ces évidences que nous ne prenons jamais la peine de scruter. Ce qui est d'autant plus remarquable est que l'auteur, qui ne cache pas dans son introduction son affection pour les chauffeurs de taxis, par ailleurs souvent mal-aimés et stigmatisés par les Cairotes, ne fait pas dans l'idéalisation simpliste. Les chauffeurs de Taxi ne sont pas faits dans le même moule et si beaucoup nous émeuvent, certains nous font rire aux larmes, d'autres sont odieux quand ils ne sont pas proprement détestables.
Dans son introduction aux conversations, l'auteur commence par rappeler ce que souvent les clients oublient lorsqu'ils prennent un taxi au Caire: "Dans leur écrasante majorité, les chauffeurs de taxi font partie des catégories sociales les plus broyées économiquement, leur profession est épuisante, la position assise continuelle dans des voitures inconfortables démolit leurs colonnes vertébrales, l'incessante stridence des rues du Caire démolit leur système nerveux, les perpétuels embouteillages les épuisent nerveusement et la course derrière leur gagne-pain – course au sens littéral du mot – électrise leurs corps, ajoutez à cela les négociations et querelles avec les clients à propos des montants à payer en l'absence de compteurs et le harcèlement des policiers qui les pourchassent de manière à faire se reposer d'aise le marquis de Sade dans sa tombe".
Ils sont plus de 80 000 au Caire à tourner jour et nuit, l'une des rares villes au monde, où quelle que soit l'heure, tardive la nuit ou matinale le jour, et quel que soit le quartier où l'on se trouve, on est assuré de voir des taxis passer, et ils sont, nous dit Khamissi "un éventail large de la société qui va de l'analphabète au diplômé de magister (car je n'ai à ce jour pas rencontré un chauffeur de taxi ayant un doctorat)". Leur dénuement matériel, que l'on soupçonne mais sur lequel l'on a rarement l'occasion de s'attarder, Khamissi nous le rend dans une intimité saisissante, celui des récits de leurs vies ou des petites anecdotes qui en disent long et qu'ils racontent souvent avec humour, un humour qu'on leur envie d'ailleurs, tant il est vraiment politesse du désespoir. Le plus vieux d'entre les chauffeurs rencontrés par Khamissi, un véritable monument qui exerce le métier depuis 48 ans et à qui l'auteur demande avec amusement "la morale de son histoire" après tant d'années passées dans le taxi, répond: "Une fourmi noire escaladant un rocher noire dans une nuit noire qu'Allah seul pourvoit…"
Mais l'intimité de cette misère n'est jamais dite avec les trémolos des jérémiades, elle se déroule sous nos yeux confondus par la force et la simplicité des mots de ces gens qui ont arrêté de se plaindre il y a déjà très longtemps. L'un d'entre eux a failli faire trois accidents rien que pendant le trajet avec le narrateur, s'endormant au volant parce que, apprend-on "cela fait trois jours que je suis entré dans le taxi et que je n'en suis pas sorti, il me reste encore trois jours avant l'échéance de paiement du crédit de la voiture. Je mange ici, je bois ici, je ne sors que pour pisser et je ne dors pas, je ne peux pas retourner à la maison, car on vit de ce que je gagne dans la journée, si je rentre je dois dépenser pour faire manger les enfants et ma femme".
Mais loin de faire de Taxi un essai sur l'indigence matérielle des chauffeurs de taxi du Caire, Khamissi nous livre aussi leurs réflexions sur la situation de leur pays, leurs quolibets sur leurs dirigeants, leurs colères contre la corruption des policiers. A un chauffeur visiblement furibond, le narrateur demande gentiment ce qui ne va pas et ce dernier retourne d'abord sa colère contre Khamissi avant d'accepter de lui raconter tout de go: "J'ai pris un client à Nassr City qui m'a demandé de le déposer à Mohandissine (à l'autre bout de la ville, NDLR) après les embouteillages et tout le reste lorsqu'on est arrivés, je ne savais pas que c'était un policier, il est descendu et s'est mis à crier: 'ton permis fils de chien!'. Je lui ai demandé pourquoi puisque je n'ai rien fait, il m'a redemandé mon permis, je lui ai donné 5 livres, il m'a dit que ça ne suffisait pas, je lui ai donné 10 livres, il n'en a pas voulu, il a pris 20 livres et il est descendu le fils de pute et je jure que c'est tout ce qui me restait dans la poche après avoir mis le carburant. Que Dieu démolisse leurs vies comme ils ont démoli les nôtres". Taxis: cœurs battants, cœurs malades du Caire | Daikha Dridi Mais si le narrateur est d'humeur taciturne, il se trouvera toujours un autre chauffeur pour le détendre en lui racontant les dernières blagues qui font référence à la manière avec laquelle les affaires se font en Egypte: "Il paraît qu'un Egyptien a trouvé la lampe d'Alladin, il l'a frottée et le génie est sorti lui demander de faire n'importe quel vœu. Il a demandé un million de livres. Le génie lui en a donné 500 milles. Pourquoi? a protesté l'homme, parce que, a répondu le génie, le gouvernement est associé dans la lampe alors c'est moitié moitié".
D'autres encore disent à Khamissi qu'ils pleurent pour l'Irak, y ayant vécu avant l'invasion américaine et se sentant aujourd'hui déloyaux et ingrats de leur impuissance à aider: "les Irakiens, eux, nous ont toujours accueillis avec une incroyable hospitalité, et aujourd'hui qu'ils ont besoin de nous, on les regarde de loin mourir et on pleure".
L'Irak est très présent dans la bouche des chauffeurs cairotes et l'Amérique aussi: "Il faudrait qu'on se mette à faire et à parler comme les Américains: on élimine le mot 'américain' et on dit 'blanc protestant irlandais de l'Amérique', 'noir musulman de l'Amérique', 'hispanique de l'Amérique', 'noir protestant de l'Amérique', exactement comme ils disent; cent chiites d'Irak sont morts, deux sunnites d'Irak sont morts et les fils de chiens, nos journalistes, répètent à longueur de journée la même chose. Moi j'écoute la radio toute la journée et ça m'empoisonne le corps d'écouter ça."
C'est un Caire vivant que Khaled al Khamissi nous fait visiter, à travers des portions de réel qui ne correspondent ni à l'image aseptisée que le gouvernement veut renvoyer aux millions de touristes qui visitent la ville chaque année, ni aux fantasmes littéraires ou cinématographiques produits par nombre d'écrivains ou cinéastes égyptiens. La compilation des petites histoires, qu'elles soient drôles ou déprimantes, que racontent les chauffeurs de Taxi sont l'un des meilleurs documentaires qui ait été fait sur Le Caire depuis longtemps. Nul doute que l'auteur dédie son livre "à la vie qui habite les mots des pauvres gens, peut-être ces mots avaleront-ils le néant qui nous habite depuis tant d'années" Daikha Dridi
(23/05/2007)
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