Egypte: Tortures tous azimuts | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
  Egypte: Tortures tous azimuts | Daikha Dridi Un groupe de garçons espiègles et cruels mènent une petite séance de "torture enfantine" contre un de leur camarade du même âge, mais obèse, ligoté à une chaise et qu'ils obligent par la force et sous la supervision de leur petit leader en béret militaire noir, à avaler toutes sortes de yaourts dégoûtants jusqu'au moment où il découvre avec soulagement et jouissance les délices d'un Danone. En Egypte, la torture est décidément au goût du jour et cette publicité de mauvais goût passe pourtant en boucle sur les chaînes de télévision en direction d'un public d'enfants et adolescents sans que personne n'en soit choqué. Et pourtant, elle aurait de quoi faire grincer des dents dans un pays qui n'en finit plus depuis plusieurs mois d'être secoué par les scandales de brutalités policières dénoncées par les organisations de défense des droits de l'homme égyptiennes et internationales. Le dernier rapport d'Amnesty International à ce sujet, rendu public la semaine dernière, est éloquent sur la dégradation de la situation dans les commissariats égyptiens, mais aussi les camps militaires, les prisons, et les centres de la toute puissante Sécurité d'Etat. Ce rapport qui rappelle qu'il y a dans les prisons égyptiennes près de 18 000 détenus sur lesquels ne pèsent aucune charge et qui n'ont pas été jugés (dont certains depuis plus de dix ans) mais qui ont été arrêtés sur simple ordre du ministère de l'Intérieur, s'ouvre sur le cas de Emad al Kebir, jeune chauffeur de taxi devenue une célébrité locale et internationale après avoir été filmé par ses propres tortionnaires en train d'être violé (voir papier in Babelmed "Du bon usage de la vidéo sous dictature"). Et ce que dit le cas de ce jeune homme qui n'a jamais approché la politique est une réalité qui fait froid dans le dos: la torture n'est plus "seulement" – si l'on peut décemment exprimer les choses de cette manière – le lot des militants et opposants politiques. Tout le monde en Egypte est en danger d'être tabassé, torturé et violé. Plusieurs scandales qui ont suivi celui de Emad al Kebir, rapportés par les associations contre la torture, postés sur les sites des bloggers ou qui ont fait l'objet d'articles et documentaires télévisés, révèlent l'utilisation de traitements inhumains contre des citoyens ordinaires dans des affaires "ordinaires". Ainsi en est-il de la vidéo révélée par les bloggers, filmée encore une fois à l'intérieur d'un commissariat de police, d'une femme dont les mains et les pieds ont été ligotés à une barre où elle est suspendue entre deux chaises et hurlant: "Oui c'est moi qui ai tué mon mari! Je l'ai tué! Arrêtez je vous en supplie!" Un autre cas, rendu public par le quotidien Al Massri Al Youm, confirme que la torture est devenue une méthode ordinaire d'investigation criminelle pour la police: celle d'un jeune étudiant égyptien arrêté la nuit dans son quartier, dans la banlieue huppée de Maadi, alors qu'il revenait d'un supermarché où il avait acheté des lames de rasoir. Une fois que les policiers ont trouvé le paquet de lames sur le jeune homme, il a été embarqué au poste de police où a commencé une séance de tabassage visant à lui faire avouer qu'il est "l'éventreur de Maadi". Egypte: Tortures tous azimuts | Daikha Dridi La chronique locale venait effectivement d'être secouée par le comportement étrange d'un homme surnommé "l'éventreur de Maadi" qui s'en prenait aux jeunes filles à qui il infligeait des coups de lame de rasoir sur les fesses avant de s'enfuir à chaque fois. Bizarrement surnommé par la population et les médias "l'éventreur de Maadi" en référence à "Jack l'éventreur", l'homme en question n'a jamais tué qui que ce soit mais ses attaques répétées contre les jeunes femmes de ce quartier réputé calme et serein avait frappé les imaginations cairotes ce qui a probablement poussé les policiers à tenter de trouver un coupable à n'importe quel prix. Le jeune étudiant qui, lui, a été arrêté en possession de lames de rasoir a vécu du coup un véritable cauchemar, subissant coups et tortures pendant plusieurs heures, mais refusant d'avouer jusqu'au moment où s'est profilée la menace du viol. "L'un des policiers s'est écrié aux autres: 'enlevez lui son pantalon'! Là j'ai craqué et je leur ai dit que j'étais prêt à signer n'importe quelle confession", avait-il relaté dans Al Massri Al Youm. Ce qui a finalement sauvé cet infortuné a été la réaction du supérieur hiérarchique des policiers à qui il a été présenté quelques heures plus tard comme étant le coupable. "Il m'a regardé longuement, m'a posé quelques questions sur mon identité et puis a soupiré en me demandant: est-ce que c'est vraiment toi l'éventreur de Maadi ou est-ce qu'ils t'ont obligé à le reconnaître?", avait encore affirmé le jeune étudiant qui a été immédiatement relâché par l'officier supérieur qui lui a avoué: "je suis dépassé, ils vont continuer à tabasser des gens en pensant que c'est comme ça que l'on va clore l'affaire de l'éventreur, alors que nous serions dans de beaux draps si l'on annonçait son arrestation et qu'il continue à s'attaquer aux gens". Egypte: Tortures tous azimuts | Daikha Dridi La semaine dernière encore, c'était au tour de la chaîne qatarie Al Jazeera de diffuser un documentaire réalisé par une journaliste égyptienne sur l'étendue de l'usage des tortures et humiliations dans le pays, intitulé "Derrière le Soleil". Le documentaire en question est desservi par le manque de qualité de la réalisation qui en rajoute sur les effets de caméras et trémolos musicaux, à la feuilletons égyptiens, mais il n'en rassemble pas moins une quantité de témoignages effarants qui mettent en lumière une situation devenue presque incontrôlable. Les brutalités policières, les humiliations et viols sont devenus le lot quotidien des citoyens, à commencer par ceux que le dénuement matériel met à la merci totale des représentants de la loi.
Et si les dénonciations se multiplient en Egypte, à travers les blogs, les conférences de presse des associations, les articles de presse, la répression elle aussi s'étend. Un jeune blogger et correspondant de la chaîne satellitaire Al Hiwar a été arrêté cette semaine alors qu'il se trouvait à bord d'un avion, il se préparait à une tournée dans plusieurs pays arabes pour un reportage sur la situation des droits de l'homme. Le jeune homme, Abdel Mouneim Mahmoud, affilié aux Frères musulmans, avait déjà été arrêté en 2004 et il venait, en début du mois d'avril, de participer à des conférences publiques contre la torture où il avait apporté le témoignage de ce que lui-même avait vécu. La nouvelle de cette arrestation a secoué tous les cercles d'activistes et défenseurs des droits de l'homme quelle que soit leur affiliation politique, parmi eux le Centre Al Nadim qui apporte, depuis près de dix ans, une aide médicale aux victimes de tortures. Dans un communiqué qui appelle à la libération du blogger, les représentants du Centre, comme cernés de toutes part et effrayés par ce que réserve l'avenir, concluent en saluant "toutes les voix libres qui n'ont pas été mises au silence par le crime de la torture, qui refusent de vivre comme des victimes, qui ont survécu aux commissariats et centres de détention, qui malgré leurs blessures physiques, ont gardé intacts dignité et orgueil et témoigné des crimes systématiques commis sous la protection de la loi et des décideurs de ce pays." Daikha Dridi
(20/04/2007)
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