Dialogue de sourds: des musulmans qu’on ne veut pas entendre | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
Dialogue de sourds: des musulmans qu’on ne veut pas entendre | Catherine Cornet
Rached Ghannouchi
«Plus je pense au titre de cette conférence et plus je le trouve erroné: tout compte fait, je n’ai pas besoin qu’on me donne «une voix», j'ai juste besoin que l'on m’écoute». L’activiste égyptienne Heba Raouf Ezzat, professeur à l’Université du Caire, résume par ses quelques mots l’immense difficulté que pose le dialogue entre Européens et musulmans lorsqu’il s’agit de «donner une voix aux musulmans démocrates». Quel est le futur de l’Islam politique? A quoi aspire-t-il dans un contexte international actuel plus que jamais verrouillé? Et de fait, le débat médiatique italien qui a précédé cette conférence a donné bien peu de place à un dialogue réel.

La rencontre «Donner une voix aux musulmans démocrates, assurer la démocratie et la paix dans l’espace méditerranéen» organisée à Naples, les 23 et 24 février et conçue par les chercheurs John L.Esposito, Fabio Petito et Armando Salvatore cherchait à construire un dialogue politique entre certains acteurs clés de la tradition démocratique islamique et des leaders et chercheurs européens; afin «d’entamer une réflexion critique des nouvelles réalités de l’islam politique et de ses différentes facettes». Elle était organisée par la Fondazione Mediterraneo, l’Université de l’Orientale de Naples et le Centre Prince Alwaleed Bin Talal pour l’entente musulmane et chrétienne.

L’éditorialiste par qui le scandale arrive
Peu avant la rencontre, l’éditorialiste et vice président du quotidien Corriere della Sera, Magdi Allam, avait pris soin de lancer une campagne de dénonciation des principaux invités, plus digne de la chasse aux sorcières que du débat politique: «Que viennent faire ces personnages odieux et cette idéologie de la mort aberrante dans un séminaire universitaire à Naples?». Allam déplorait, en sus, cette confrontation, brandissant les étiquettes chères aux néo-conservateurs américains: «il est regrettable que soient invités à Naples des fascistes islamistes». Le chef du mouvement politique tunisien Al Nahda, Rached Ghannouchi, était la principale cible de la campagne et décidera finalement de ne pas se rendre au séminaire. Il répondra cependant aux allégations du journaliste à travers une lettre sur «l’Islam, les islamistes et la démocratie». «Dans les cercles hostiles à l’Islam et aux islamistes, il est fréquent d’accuser les islamistes d’être des adversaires de la démocratie, mettant en garde contre leur accès au système politique légal. L’accusation est très grave, en particulier dans un climat international hostile à l’Islam et à ses supporters, et en présence de régimes, habitués à gouverner avec le despotisme, et qui vivent avec la terreur des demandes de changements démocratiques qui pervertissent le monde».
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Tariq Ramadan
A la conférence de presse de présentation du séminaire, l’arrogance et l’ignorance journalistique atteignent leur pic. Des journalistes italiens, accusateurs, brandissent la nouvelle de la condamnation par le gouvernement égyptien d’un jeune bloggeur pour insultes à l’Islam. Ils sont pourtant face à des intellectuels musulmans de haut vol, venus déconstruire les préjugés, et ouvertement critiques à l’égard du gouvernement égyptien. Tariq Ramadan, dont la famille vit en exil depuis deux générations est-il ici pour répondre de ce gouvernement qu’il combat? Quel sens peut avoir le dialogue lorsque l’arrogance et l’ignorance refusent de rencontrer puis d’écouter l’autre?

L’atelier qui partait de l’idée que «l’Europe n’a pas donné assez d’attention aux courants émergents démocratiques dans la pensée et la pratique politique islamique, c'est-à-dire, aux démocrates musulmans qui pourraient jouer un rôle important dans la démocratisation de leurs pays, à l’est et au sud de la Méditerranée», avait vu juste sur son programme.
La problématique de la Conférence s’articulait autour d’une série d’interrogations centrées sur le rapport des musulmans démocrates à l’Etat et à sa gestion: «Existe-il une pensée musulmane démocratique? Comment les musulmans approchent l’idée d’état laïc? Comment envisagent-ils le rôle de l’état vis-à-vis du pluralisme religieux et culturel?». Au plan régional, les représentants musulmans étaient en outre invités à approfondir le positionnement des musulmans démocrates face aux accords internationaux dans la région, pour mieux expliquer, par exemple, «comment les musulmans démocrates perçoivent la région méditerranéenne et considèrent le partenariat euro-méditerranéen». L’analyse comparative ouvrait encore d’autres perspectives. De fait, est-il légitime de comparer les «musulmans démocrates» d’aujourd’hui dans le monde arabe avec la Démocratie chrétienne européenne, et italienne en particulier? Cette comparaison nous permet-elle de créer de nouvelles catégories de réflexion ? Cette question prend tout son sens si on l’applique à l’émergence des musulmans modérés en Turquie.

Un dialogue politique manquant
De fait, les partis politiques islamistes gagnent de l’influence dans de nombreux pays de la rive sud et occupent la sphère politique. En Turquie, au Maroc, mais aussi en Egypte, sans parler de la Palestine où Hamas a pleinement joué le jeu démocratique après avoir remporté les élections en janvier 2006. Pour John Esposito, professeur à GeorgeTown University «ces résultats importants pourraient même être relus à la hausse étant donné que la majorité de ces partis ne sont pas, en général, autorisés par les gouvernements et que les résultats électoraux ne sont pas toujours fiables». L’Europe est cependant particulièrement inerte politiquement et n’a pas encore cherché le dialogue avec ces groupes, le dernier rapport Euromesco sur le bilan des 10 ans de Barcelone était très clair sur ce point: «les musulmans démocrates sont clairement les interlocuteurs manquants de ce processus».
Dialogue de sourds: des musulmans qu’on ne veut pas entendre | Catherine Cornet
Heba Ezzat
Pour John Esposito, ce manque d’attention dérive principalement de l’ignorance: «notre point de départ est qu’il existe en Europe un déficit de connaissance toujours plus dangereux des courants politiques à vocation démocratique (..) D’où l’urgence de comprendre les positions d’intellectuel(le)s comme celles d’Ahmed Dove Hoglu, Nadia Yasmine et Heba Ezzat qui s'efforcent de redéfinir un engagement politique de l’intérieur de la tradition islamique, en partant du besoin de démocratie, de justice et des droits des citoyens». Ce besoin d’écoute de l’Europe était d’ailleurs souligné par à peu près tous les participants.

Islam et démocratie
Rached Ghanouchi avait tenu à souligner, dans sa contribution à la conférence, la dialectique actuelle entre les gouvernements des états arabes et l’application de la modernité et de la démocratie: «ce qui rend les gouvernements actuels (dans le monde islamique) terriblement bizarres est qu’ils se rapprochent plus des régimes féodaux de l’Europe pré-moderne et sont à des années lumières de l’exemple de la démocratie moderne, les lésions aux principes de la démocratie dérivent de leurs propositions nationalistes au détriment d’une pensée humaniste, ainsi que de la concentration de leurs intérêts et des valeurs matérielles qui sont les leurs. Ceci offre à l’Islam l’opportunité de redonner de l’équilibre au système démocratique en mettant à profit les mécanismes que la démocratie offre et qui, en réalité, ne s’oppose en rien avec l’esprit de l’Islam, au contraire!».

Tariq Ramadan, fondateur du réseau des musulmans européens, travaille sur un autre front, la reconnaissance d’une identité qui existe déjà mais trouve une grande résistance à être reconnue: «les musulmans européens». Petit fils du fondateur des frères musulmans égyptiens, Hassan Al Banna, il est né et a vécu en Suisse. C’est en essayant de répondre à sa propre crise d’identité qu’il a développé une pensée islamique et européenne: «J’ai réalisé très vite qu’un des majeurs obstacles (à cette pensée) commençait par la compréhension superficielle de l’Islam. Pour rester un bon musulman en Europe, on se sent obligé d’être un musulman pakistanais ou un musulman nord africain. Ceci représentait une vraie limitation pour moi.» (Opendemocracy 14/07/04)

Entre islamophobie et communautarisme, l’importance de construire un discours musulman européen s’avère aujourd’hui de plus en plus urgent. Celui-ci encourage les musulmans européens à rester à la fois fidèles et loyaux aux sociétés laïques dans lesquelles ils vivent, tout en réélaborant leur rapport à la religion. C’est précisément cette voie qui permettrait de créer un «Islam européen», comme il existe un «Islam asiatique» ou un «Islam africain», un Islam qui prenne en compte les différences culturelles. Les musulmans européens sont donc appelés à réexaminer les textes fondamentaux de l’Islam et à les interpréter dans le cadre de leur propre background culturel, qui est indéniablement influencé par les sociétés européennes.

L’Islam politique est aujourd’hui perçu en Europe comme une problématique soulevée par des traditionalistes arriérés. Il est temps de réaliser, au contraire, qu’il s’agit d’un mouvement de pensée contemporain qui affronte la modernité. Stigmatiser le penseur musulman comme une graine de terroriste, parce qu’il s’oppose à l’occupation de l’Irak ou prend position sur la guerre israélo-palestinienne, est non seulement un acte de mauvaise foi mais un dangereux refus du dialogue: devons-nous seulement dialoguer avec les personnes avec qui nous sommes déjà d’accord? Catherine Cornet
(08/03/2007)
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