Le rôle des femmes en politique: un élément d’évaluation des réformes démocratiques en Egypte? | Erika Conti
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Erika Conti   
  Le rôle des femmes en politique: un élément d’évaluation des réformes démocratiques en Egypte? | Erika Conti L’amélioration du statut de la femme dans le monde arabe semble être devenue l’un des thèmes favoris du débat sur les réformes démocratiques. Probablement influencés par les critiques émanant de la communauté internationale, elles-mêmes étayées par les données publiées dans le Rapport arabe sur le développement humain des Nations-Unies, les Etats arabes font preuve depuis quelques années d’une sensibilité accrue à ce sujet. D’où les démarches entreprises pour surmonter les obstacles légaux et sociaux entravant l’action de la femme et son rôle dans la société.

A cet égard, l’Egypte, pays qui a toujours joué un rôle-clé dans la culture et la vie politique du monde arabe, représente un très bon exemple. L’Etat (dans son sens classique d’institution formée par le peuple, le gouvernement et le territoire) y est en effet engagé depuis quelques années dans un important processus de changement politique, dans le cadre duquel une certaine attention est portée à la question des femmes. Plusieurs initiatives gouvernementales ont ainsi été prises dans le but de favoriser leur participation au processus politique, que ce soit dans leur rôle d’électrices (à travers la distribution de cartes d’identité, puis de cartes électorales) ou de candidates (à travers la formation).
Une période particulièrement intéressante s’est ouverte avec les élections parlementaires égyptiennes de 2000, les premières à être organisées sous l’auspice de la Déclaration de Varsovie de la Communauté des Démocraties (dont l’Egypte est l’un des pays signataires) affirmant le droit des peuples à choisir leur gouvernement par des élections libres et justes, le respect de la liberté d’expression, d’association, et de la presse, ainsi que l’intégralité des droits déjà reconnus dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Les événements internationaux survenus depuis cette date, à commencer par le deuxième soulèvement palestinien (l’Intifada d’al-Aqsa) et l’invasion américaine de l’Iraq, ont favorisé l’apparition au sein de la société civile de nouveaux courants ou mouvements visant à mobiliser la population contre le régime autoritaire (Kifaya), voire à créer une opposition véritable et efficace au Parti National Démocratique du Président Moubarak (le parti Al-Ghad de Ayman Nur).

Cette conjonction semble avoir atteint son apogée au cours de l’année 2005, avec l’organisation au mois de septembre des premières élections présidentielles pluralistes signalant à la communauté internationale l’ouverture sérieuse à la démocratie du régime autoritaire égyptien.

Pourtant, l’optimisme qui caractérise la campagne électorale va bientôt disparaître pour céder la place à un sentiment de déception généralisé (cette période sera d’ailleurs baptisée «faux printemps égyptien» par l’International Crisis Group). Les irrégularités constatées pendant le déroulement des opérations électorales, les nombreux cas de violence imputés aux forces de sécurité et les restrictions à la liberté d’expression et d’association dues à la loi d’urgence qui régit de facto les relations état-citoyen depuis 1958 ont eu raison de tout espoir de renouvellement. Le rôle des femmes en politique: un élément d’évaluation des réformes démocratiques en Egypte? | Erika Conti Dans ce contexte, la question des femmes en politique, ou plus généralement dans la vie publique, est instructive car elle permet de prendre la mesure de la réalité des transformations en cours dans le pays, tant au niveau institutionnel qu’au sein de la société civile, et de mieux appréhender le malaise qui règne au sein de cette dernière. Et de fait, l’observation des élections législatives de décembre 2005 vient battre en brèche les discours officiels promettant une ouverture démocratique du régime avec une présence accrue des femmes en politique. Certes, les facteurs de discrimination «classiques» envers les femmes tels que le système patriarcal ou le poids de la religion, régulièrement mis en avant, demeurent fondamentaux, mais ils ne sont en aucun cas exclusifs.

Ainsi, alors que le concept même de démocratie semble devoir impliquer la plus large représentativité des citoyens et un pluralisme à l’image de la société égyptienne (enrichie par la cohabitation des religions musulmane et chrétienne, des pensées islamique et laïque), et malgré les engagements officiels des acteurs concernés en faveur des groupes dits «minoritaires», traditionnellement cantonnés à la marge du processus politique et au premier rang desquels on est bien obligé de placer les femmes, le rôle de ces dernières lors des élections législatives de 2005 est demeuré très secondaire.

Tout d’abord en tant qu’électrices, puisque bon nombre d’entre elles, surtout en milieu rural, n’ont pas eu la chance de voter, la distribution des cartes d’identité n’étant pas encore terminée à l’heure du scrutin (elle devrait en principe s’achever en 2007, en même temps que le recensement en cours dans le pays). Mais aussi en tant que candidates, puisqu’elles ne sont que treize à avoir été présentées par les différents partis et quatre à avoir été élues (en sus des cinq nommées par le Président).

Ces faits sont significatifs car ils témoignent d’un faible engagement en faveur des femmes, et de la médiocre réussite des initiatives visant à favoriser leur inclusion. Au niveau institutionnel comme dans la société civile subsiste toujours la même défiance envers les femmes en tant qu’acteurs capables de participer activement à la vie politique égyptienne ainsi que le désir des hommes de conserver la mainmise sur tous les avantages qui vont avec le pouvoir politique.

Le gouvernement s’est pourtant officiellement engagé, par la voix du président Hosni Moubarak, sur la voie de réformes qui devraient théoriquement renforcer l’état de droit et le rôle des institutions publiques, jusqu’ici considérées comme la façade en trompe-l’oeil d’une vie démocratique quasi-inexistante. A cet égard, l’acte le plus significatif pour l’avenir des femmes fut la création en 2000 du «National Council for Women» (Conseil National pour les Femmes), destiné à devenir une institution indépendante placée légalement sous le contrôle direct du Président de la République, et dont l’objectif est de promouvoir le statut de la femme dans la société égyptienne. Malgré sa campagne de distribution de cartes d’identité aux femmes, cet organisme demeure l’objet de vives critiques émanant des ONG locales et de la communauté internationale qui l’accusent d’être incapable de mettre en oeuvre des politiques claires, tangibles et autonomes à même d’encourager réellement le rôle de la femme dans la vie publique face aux traditions patriarcales qui dominent parfois encore la «morale» et les comportements sociaux.

Quant à la société civile, nous avons déjà souligné la participation accrue des citoyens, depuis l’année 2000, à la vie politique du pays à travers la création de nouveaux mouvements ou à travers les partis. Pourtant, ces derniers ont présenté encore moins de femmes aux élections législatives de 2005 qu’à celles de 2000: 6 femmes sur 444 candidats pour le parti gouvernemental (PND) et 7 pour les 22 partis composant l’opposition nationale, dont une seule pour les Frères Musulmans et trois pour El-Ghad et pour El-Karama. Par contre, 111 femmes se sont présentées en tant qu’indépendantes. Certes, le nombre de femmes candidates ou élues ne suffit pas à évaluer le degré de participation des femmes dans la vie politique. Sa faiblesse n’en impose pas moins une réflexion autour des actions de sensibilisation que les acteurs politiques, au premier chef l’Etat, auraient dû promouvoir depuis des années qu’ils parlent de réformes démocratiques. Pourquoi les partis politiques, ils n’ont pas supporté les candidatures féminines? Est-ce que elle n’est pas encore considérée comme un vrai point de force de la campagne électorale? Est-ce que les partis en Egypte souffrent encore d’un poids politique et social faible et d’une fragilité interne que les empêchent de devenir eux-mêmes vecteurs de démocratie à coté du gouvernement?

Prenons le mouvement qui a un impact très fort au sein de la société civile. Les Frères Musulmans, éléments des courants islamistes du paysage politique égyptien, interdits par la Constitution égyptienne qui rend illégal tout parti politique à base religieuse, mais tolérés par le gouvernement en tant que mouvement. La position des Frères, qui ont obtenu un succès retentissant aux dernières élections, quant au statut des femmes en politique a évolué de façon surprenante, suscitant à la fois doute et curiosité. Puisant sa source idéologique dans la pensée islamique, le mouvement a traditionnellement exprimé un point de vue conservateur sur les droits de la femme, notamment dans la sphère politique. En 1994, il reconnait pour la première fois l’égalité entre femmes et hommes et déclare son adhésion aux institutions démocratiques. L’Initiative pour la Réforme, annoncée en 2004, confirme son approbation à la participation des femmes en politique et à leur élection au Parlement. Le mouvement n’a pourtant présenté qu’une seule candidate aux élections législatives de 2005. Sa position demeure donc éminemment équivoque (elle est toutefois très clairement négative quant à l’hypothèse d’une femme Président de la République).

Les représentants de l’opposition (y compris les Frères Musulmans) accusent généralement le contexte légal et politique d’être responsable du déficit démocratique évident et, en particulier, du manque de sécurité qui caractérise la vie politique, exposant ce groupe traditionnellement vulnérable à des risques accrus dans un pays où la liberté d’expression et d’association est réduite par la loi d’urgence. Donc, la question qui anime notre investigation est la suivante: est-ce que est-ce ce contexte peut justifier la portion incongrue accordée aux femmes ? Quel poids a l’absence de sécurité dans le pays? Est-ce que les dernières élections ont donné une image plus encourageante dans l’authentique engagement de l’état au processus politique (voir les nombreux cas d’emprisonnement lors des manifestations de rue ou en réponse à certains articles parus dans la presse, ainsi que les épisodes de harcèlement visant des femmes en période pré-électorale)?
A ce propos, par exemple, nous soulignons que la représentation des femmes au Parlement reste faible, elles sont effectivement beaucoup plus nombreuses à s’être engagées activement en politique. Mais elles tendent à travailler en coulisses, sans s’exposer ni assumer aucun rôle décisionnel. Est-ce que cette donnée a une relation avec le contexte légal et politique que nous avons décrit ci-dessus?

Pour le moment, nous pouvons dire que le désenchantement qui a accompagné les élections de 2005, annoncées comme réellement libres et finalement marquées par la violence et la corruption, n’a rien fait pour renforcer leur confiance dans les institutions publiques.

Il existe donc bel et bien un lien étroit entre la participation des femmes en politique et le malaise de la société civile, qui vit depuis longtemps dans l’attente de réformes démocratiques dignes de ce nom. Une analyse plus détaillée, s’appuyant sur l’expérience directe des femmes aujourd’hui déjà engagées en politique, serait d’ailleurs à cet égard fort instructive, tout comme le sera l’observation de l’impact des réformes récemment présentées.

Dans son discours à l’Assemblée du Peuple et à la Shura (Conseil consultatif), le 26 décembre 2006, le président Hosni Moubarak a en effet annoncé un changement constitutionnel radical, avec un rééquilibrage des pouvoirs étatiques. Il prévoit des pouvoirs accrus concédés au Parlement et, aussi une meilleure distribution des sièges. Il a également souligné l’importance de la participation des femmes au processus politique en leur garantissant un quota de sièges. S’agit-il là d’une étape majeure pour la démocratie et pour les femmes égyptiennes? L’avenir, et la pratique, nous le révèleront.
Erika Conti
(29/01/2007)
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