Les Soudanais du Caire | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
 
Les Soudanais du Caire | Jalel El Gharbi
Adam Dafalla
Sur les 3 millions de Soudanais qui vivent en Egypte, 30 000 seulement peuvent prétendre au statut de réfugiés au sens juridique le plus stricte. Autant de chiffres qui demeurent de pures estimations car aucun recensement n’a été fait. Selon les critères adoptés par le HCR (Haut Commissariat au Réfugiés), on ne peut prétendre au statut de réfugié que dès lors qu’on est menacés dans sa vie. Selon ces mêmes critères, les Soudanais ne sont plus en danger et, par conséquent, ils ne peuvent être considérés comme des réfugiés.
Et pourtant, la situation au Soudan empire de jour en jour. Les Djinjaouides (le mot est l’abréviation de Djinn sur un jaoued (destrier), armé de Jim III) s’attaquent aux forces du gouvernement dont ils étaient hier encore le bras droit, des membres des Forces Africaines sont enlevés et certains membres de ces forces mandatées par l’ONU se sont rendus coupables de viols sur des mineures. Par ailleurs, tout le monde se mêle de ce qui se passe dans ce pays: les USA, l’Egypte, le Tchad, la Chine…
Etre réfugié soudanais est en soi un statut privilégié, mais les Soudanais qui ont fui leur pays sont de plus en plus nombreux au Caire, à Assouan, en Alexandrie et au Sinaï. Ils y vivent dans les conditions les plus précaires. Ils travaillent au noir, surtout dans le bâtiment, pour une bouchée de pain (moins d’un euro par jour) et cela arrange les patrons. Ils vivent dans des quartiers où il n’y a ni électricité ni eau courante, par exemple dans la zone dite «Km 4,5» ou dans «Arabel Maadi». Aux dires de certains réfugiés et de certains Egyptiens, il règne au sein de la population cairote une méfiance certaine à l’égard des Soudanais. Et on regretterait presque l’image du Soudanais, serveur, cuisinier ou portier, dans les films égyptiens des années 1940-1950, personnage pittoresque dont l’accent est censé être comique.
Les conditions des réfugiés sont devenues de plus en plus précaires après 1995: à l’époque une tentative d’assassinat avait failli coûter la vie au président Moubarak. Bien que le traitement privilégié dont jouissaient les Soudanais en Egypte ait changé, leur nombre n’a pas cessé de croître avec les drames successifs qui se sont abattus sur leur pays: l’accession de Tourabi au pouvoir, puis la montée des partis intégristes. L’Egypte a dû accueillir de plus en plus de réfugiés. Le Caire, qui a de gros intérêt au Soudan, voit d’un mauvais œil l’arrivée massive de ces réfugiés. Tout se passe comme si le pays ne pouvait ni repousser ni accueillir ce flux. Politiquement, le Caire, qui entend être traité en tant que puissance régionale, ne peut pas fermer ses frontières. Il lui est impossible de se soustraire à ses obligations de grand voisin. Historiquement, l’Egypte est le refuge des Soudanais qui, jusqu’en 1995, jouissaient d’une carte de séjour dès leur arrivée en territoire égyptien. Mais il est tout aussi vrai que l’Egypte ne peut pas supporter le poids économique d’un tel flux migratoire d’autant plus que les Soudanais ne sont pas les seuls à frapper aux portes du Caire. Qu’ils soient mal accueillis n’est pas non plus une solution.
Privés de tout, ces derniers organisent en 2005 un sit-in pour protester contre leur condition.
Une vague de xénophobie s’est emparé du pays, allant jusqu’à toucher les milieux les plus «éclairés». Le journal Al Akhbar parle alors de «cirque anarchiste», le journal al-Wafd quant à lui de «colonie soudanaise». Cela va faciliter les événements de la place Mustapha Mahmoud qui se trouve au quartier chic d’Al-Mouhandissine. Le risque d’une baisse des prix de locations pour les gens du Golfe est à ce moment là bien réel!
Le 30/12/2005 la police égyptienne intervient de manière musclée pour mettre fin au sit-in organisé par les réfugiés. Selon les sources les plus modérées, l’intervention se serait soldée par une trentaine de morts, mais selon d’autres sources, les victimes seraient beaucoup plus nombreuses et plusieurs Soudanais seraient encore portés disparus.
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Rawaa Wael Khalid Omar Ahmed
Tel est le cas de Rawaa Wael Khalid Omar Ahmed, une enfant de 20 mois. Le crime du Mustapha Mahmoud Square est, lui, resté impuni. Pire encore, dans le cadre des relations privilégiées entre les deux pays, la police égyptienne a permis à ses collègues soudanais de venir interroger des réfugiés au Caire. Pour les autorités officielles, la page a été tournée. Il n’y a plus rien à dire. On comprend dès lors que les commémorations organisées pour dénoncer le triste épisode et célébrer la mémoire de ces morts tombent comme un cheveu sur la soupe.
Il y a un an, des manifestations de protestation ont eu lieu au Canada, en Europe et en Australie. Et des voix se sont élevées à Khartoum pour exiger la fermeture des bureaux de renseignements égyptiens au Soudan (c’est-à-dire les représentations diplomatiques).
Aujourd’hui, 28/12/2005. Avenue Mohamed Mahmoud. Un collectif d’associations de la société civile égyptienne organise à l’Université Américaine du Caire des festivités commémorant le premier anniversaire des événements de la place Mustapha Mahmoud (un nom qu’on dirait sorti d’un roman du soudanais Tayeb Salah). Les agents de police sont manifestement très tendus. Pour être juste, il faut dire qu’ils ne font preuve d’aucune brutalité. Je m’attendais à pire. On ne me laisse pas entrer à l’Université Américaine. On attend des ordres, me dit-on. Puis, on me donne un papier faisant office d’invitation et on me laisse entrer. Les agents de police retrouve tout à coup l’exquise courtoisie égyptienne. Dans l’amphi prévu par l’Université Américaine, l’assistance est surtout soudanaise. Ce sont surtout des intellectuels et des militants soudanais. Les pauvres sont restés dans les quartiers pauvres qui jouxtent les beaux quartiers.
Amera (Africa and Middel East Refugee Assistance, www.amera-uk.org) est l’unique ONG au Caire à intervenir en faveur des réfugiés pour leur apporter l’assistance juridique dont ils ont besoin. Fondée à Londres, Amera s’est dotée d’une section égyptienne très active. Ce détour londonien s’est avéré un moyen réussi pour contourner les tracasseries institutionnelles. Par ailleurs, son statut de section d’association internationale confère à Amera une position plus confortable que s’il s’agissait d’une association locale. Ce sont de jeunes avocats volontaires, plein d’énergie et de bonne volonté qui l’animent. Malgré des moyens très limités, ils se donnent à fond pour défendre les réfugiés. Ils s’appellent Maître Tarek Badawy (avocat diplômé d’une université suisse, 27 ans) et Maître Tarek Mahrous (avocat, 37 ans).
Tarek Badawy est diplômé en législation internationale des droits de l’homme. Son intérêt pour les réfugiés s’explique par la double injustice qui pèse sur eux. Aux problèmes qu’ils ont vécus chez eux, viennent s’ajouter ceux qu’ils rencontrent dans le pays d’accueil. «les défendre est d’autant plus motivant que la législation égyptienne est complexe et que la procédure est lente. Et puis, Pour un juriste travailler pour les réfugiés permet d’embrasser diverses spécialités: de la législation pénale au code du travail en passant par le droit international» m’explique Maître Badawy.
Plus d’un signe me fait croire que Tarek Mahrous s’épanouit dans son travail tout autant que Tarek Badawy. Ce spécialiste de la question des réfugiés et des droits de l’homme a vécu dans les pays du Golfe et aux USA, avant de trouver dans Amera de quoi satisfaire un désir de nouveauté et une autre approche des droits de l’homme. Celle-la même qui lui permet de mettre à profit ses connaissances en droit international. Tarek Mahrous regrette que l’Université égyptienne n’enseigne pas les droits de l’homme dans le droit international. Il regrette davantage que le corps législatif égyptien soit corrompu et se dit heureux, en attendant que les choses changes, d’être à l’abri de la corruption qui règne dans les palais de justice. Les deux Tarek me reçoivent dans leur bureau situé au Garden City où des réfugiés de Somalie, du Soudan défilent à longueur de journée.
Il est clair que Le Caire porte le poids des problèmes de la région. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la situation déshumanisante des réfugiés palestiniens en Egypte. Les autorités égyptiennes n’ont pas d’autre alternative que de gérer le quotidien. Elles sont conscientes de la gravité d’une situation qui les dépasse. Comme c’est souvent le cas dans les situations critiques, la position officielle de l’Egypte est à chercher dans les colonnes du grand journal Al-Ahram qui tient le HCR pour responsable des événements d’Al-Mouhandissine (Al-Ahram du 17 novembre 2005).
A l’Université Américaine du Caire, je rencontre Maysa A. Ayoub ainsi que Jaafar Salem du FMRS (The Forced Migration and Refugee Studies Program) avec qui j’ai rendez-vous. Jaafar Salem, ce jeune diplômé en chimie de l’université de Khartoum, évoque avec nostalgie sa lointaine Nubie. Opposant, il reprochait au régime soudanais de «détruire l’homme soudanais», c’est-à-dire de briser toute aspiration, de réfréner tout élan créateur et de vouloir corrompre toute attitude intègre. Il semble reprocher aux autorités soudanaises d’ériger le sous-développement en mode de gouvernement. Il claque la porte. En 2000, il arrive au Caire. Il demande le droit d’asile aux autorités égyptiennes qui le lui accordent. Jaafar est l’exemple même de l’intégration réussie des réfugiés. Jaafar a sans doute réussi à réconcilier les exigences égyptiennes et les revendications des réfugiés, c’est pourquoi il jouit de la considération des uns et des autres. Pourtant Jaafar a un regard d’exilé: profond et lointain.
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Nizar Moussa Noreen
Nous parlons longtemps de la littérature soudanaise dont on ne connaît en Europe que Tayeb Salah. Nous évoquons Emir Taj Esser, interdit dans certains pays arabes et difficilement trouvable en Egypte. Nous parlons également de ces poètes et de ces romanciers soudanais qui ne trouvent pas d’éditeur. Jaafar parle avec beaucoup d’enthousiasme de Abu Assal, auteur d’un roman intitulé Les Ailes.
«Le Soudan, dit-il dans le décousu de l’émotion, ce beau mélange d’arabité et d’africanité, doit être sauvé. Le Soudan est le grenier du monde. Où sont les Arabes? Où sont les Africains? Savez-vous que le Darfour compte le plus grand nombre de personnes connaissant tout le Coran par cœur? Nous ne demandons qu’à vivre ensemble comme nous l’avons toujours fait, musulmans (80%), chrétiens et païens.» Pour lui le Soudan ne survit plus que dans l’œuvre de ses artistes et de ses hommes de lettres, c’est sans doute pourquoi il a lui-même commencé à écrire un roman. Il pense à Abu Assal. Le Soudan qu’il raconte ressemble à celui que dépeint Emir Taj Esser, dont l’œuvre romanesque se déroule au Darfour. Jaafar Salem est très connu dans les milieux des réfugiés soudanais. Il est très actif au sein de la STAR (Student Action for Refugees) qui facilite l’intégration sociale des réfugiés en leur apprenant l’arabe et l’anglais.
Maysa A. Ayoub m’explique l’action du FMRS : un travail scientifique sur le terrain qui a déjà porté sur les Palestiniens en Egypte ou l’émigration africaine à travers la Libye, par exemple. Le travail du FMRS porte sur cela que personne n’a intérêt à voir.
Regarder ce que personne ne veut voir, telle me semble être la motivation de certains intellectuels égyptiens qui appellent leurs compatriotes à reconnaître- pour pouvoir les dépasser- leurs sentiments xénophobes alors que d’autres préfèrent appeler à tourner la page, et que d’autres encore essaient de tirer profit de la situation des réfugiés dans leur lutte contre le pouvoir. Pour faire un euphémisme, je dirais que prendre en otage les réfugiés dans la lutte contre le pouvoir ne me semble pas moral. Les Soudanais, eux, n’ont pas le choix : ils doivent oublier, dans l’espoir d’obtenir de meilleures conditions. Je crois avoir décelé chez ceux avec qui j’ai parlé qu’ils ont tout intérêt à oublier. Ils sont démunis face aux gesticulations ridicules des gens au pouvoir à Khartoum. Ils sont désarmés contre les matraques de la police égyptienne. Ils sont sans voix devant l’intérêt soudain des USA pour le Darfour. Leur pays est victime des grands intérêts qu’il suscite. Face à tout cela, ils ont intérêt à se taire.
Jalel El Gharbi
(29/01/2007)
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