Du bon usage de la vidéo sous dictature | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
 
Du bon usage de la vidéo sous dictature | Daikha Dridi
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Les bloggers égyptiens sont devenus depuis plusieurs mois les champions de la dénonciation des violences policières en postant systématiquement sur leurs sites internet des photos et vidéos amateurs de citoyens se faisant maltraiter dans les rues du Caire. C'est d'ailleurs grâce aux bloggers et à leurs photos et vidéos qu'une affaire comme celle d'agressions sexuelles collectives qui se sont produites début novembre dernier à l'encontre de jeunes femmes en plein centre ville du Caire, avait éclaté, alors même que le ministère de l'Intérieur démentait les faits et tentait d'étouffer l'affaire. Mais il y a près d'un mois, certains bloggers avaient mis en ligne une épouvantable vidéo qui n'en a plus fini de susciter remous et rebondissements. La vidéo en question met en scène une séance de torture filmée dans un poste de police du Caire, où la victime, un jeune homme jeté parterre à moitié nu, les jambes levées vers le haut, subit en criant et suppliant, l'avilissement sexuel préféré des tortionnaires du régime Moubarak: une séance de sodomie par bâton. Choqués, des journaux indépendants avaient immédiatement fait état de la présence de cette vidéo, racontant avec force détails à leurs lecteurs le contenu et s'interrogeant sur l'auteur de la vidéo et sa provenance. Certains journaux comme Al Fagr (L'aube), hebdomadaire spécialisé dans toutes sortes de scandales, y compris les scandales politiques, avait même été jusqu'à publier des photos extraites de la vidéo et s'était immédiatement lancé à la recherche de la victime. Deux semaines après l'apparition de la vidéo, l'hebdomadaire publie son scoop à la une: la photo et l'histoire du jeune homme violé. Débusqué par les journalistes d'Al Fagr, Imad el Kebir, chauffeur de bus âgé de 21 ans, a raconté par le menu les bastonnades, humiliations et viol qu'il a subis il y a près d'un an dans le commissariat de police d'un quartier très populaire et populeux, Bulaq al Dakrour. La raison pour laquelle ce citoyen tout ce qu'il y a de plus ordinaire a subi le supplice est, a-t-il expliqué, qu'il s'était spontanément porté au secours de son cousin qui se faisait battre et insulter par un groupe de policiers à l’arrêt de bus du même quartier, et ce, pour avoir refusé de donner 5 livres (moins d'un dollar) à un officier qui exigeait sa "dîme". Mais ce que les lecteurs stupéfaits ont surtout découvert est que c'est l'un des policiers qui s'était chargé, grâce à la caméra de son téléphone portable, de filmer le viol pour le diffuser ensuite sur CD auprès de tous les chauffeurs de bus. L'idée étant d'infliger une leçon inoubliable au jeune homme, doublement humilié par le viol et par la diffusion de ses images auprès de ses collègues et voisins, mais aussi comme un moyen suprême d'intimidation à l'encontre de tous ceux qui se risqueraient à commettre les mêmes erreurs que Imad el Kebir. "Lorsqu'ils sont allés montré le film aux autres chauffeurs, les policiers leur ont dit: regardez bien ce qu'a subi votre copain, c'est ce qui vous arrivera si vous faites comme lui", a rapporté le jeune homme.
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En Egypte, rares sont ceux qui ignorent les méthodes brutales et avilissantes que la police utilise, en veux-tu en voilà, à l'encontre non seulement des opposants politiques mais aussi de citoyens ordinaires pris en flagrant délit de refus d'obtempérer aux abus de pouvoir. Mais jusque-là, personne ne se doutait que le sentiment d'impunité qui règne dans les commissariats est arrivé au point que les tortionnaires vont jusqu'à filmer eux-mêmes leurs exactions dans le but de les diffuser! Jusque-là utilisée comme moyen de dénonciation par ceux qui se battent contre les violences policières, la vidéo a fini par être récupérée par les tortionnaires comme ultime moyen d'intimidation et de terreur. Mais cette sordide histoire ne s'est pas arrêtée là. Menacé après l'apparition de son interview dans la presse, Imad el Kebir s'est vu une nouvelle fois forcé de signer une confession affirmant que les écrits de la presse ne sont que balivernes. Terrorisé, le jeune homme qui n'en peut plus de subir chantage et humiliations, finit, dans un sursaut de désespoir, par "se jeter" devant la justice de son pays: il porte plainte pour mauvais traitements et viol. Et alors que presse gouvernementale et presse privée se battent à coups de scoops et de démentis, arrivent les représentants d'Amnesty International et Human Rights Watch pour enquêter, affirment certains journaux, sur le premier cas de torture en Egypte "documenté par images et sons à l'appui". Le jour de sa comparution devant le procureur, Imad el Kebir, accompagné de nombreux journalistes et quelques défenseurs de droits humains, ne sait toujours pas s'il doit raconter les faits ou les démentir, il s'écrie: "Si je parle, serais-je protégé?" et le procureur de lui intimer: "Parle, dis la vérité, ici personne ne peut t'atteindre!"
Le procureur semble avoir tenu parole, car deux officiers de police viennent d'être arrêtés et mis en examen cette semaine pour "coups et viol à l'encontre d'un prisonnier". Jusqu'où iront les poursuites? Nul ne le sait vraiment, mais ce qui est sûr c'est que c'est bien Imad el Kebir qui a été transfiguré par ces événements: pendant de longs mois victime muette, affligée par l'humiliation et la honte, il semble avoir été totalement libéré par la tournure des événements. Il faut le voir répondre aux questions des journalistes des chaînes satellitaires égyptiennes: un homme déterminé, débarrassé de tout sentiment de honte ou de terreur, répondant posément, la voix assurée aux questions les plus désagréables. Les bloggers, eux, ont immédiatement perçu la force de ces images et n'ont pas manqué de mettre en ligne les extraits de ces entretiens télévisés.

________________________________________________________________ Pour les légendes des illustrations:
- 1 - Collage signé Tantaoui, paru sur sites de bloggers, photo de Imad el Kebir, dans sa main une copie de l'hebdo Al Fagr, dans la bulle: "Ne vous ai-je pas dit de ne pas croire à cette presse jaune, je me porte comme un charme, en fait je viens juste de subir une opération pour les hémorroïdes".
- 2 - Dessin du même auteur, dans la bulle: "Dis à madame la journaliste qu'il n'y a pas de torture dans les prisons égyptiennes, car elle ne me croit pas"
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Daikha Dridi
(28/12/2006)



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