Petite histoire d'Alexandrie : Nostalgies et espoirs (I) | babelmed
Petite histoire d'Alexandrie : Nostalgies et espoirs (I) Imprimer
babelmed   
  Petite histoire d'Alexandrie : Nostalgies et espoirs (I) | babelmed Alexandrie, ville de mon enfance, n’est plus qu’un souvenir. Alexandrie, cité du macédonien, n’est plus qu’un mythe. A-t-elle d’ailleurs jamais été autre chose qu’un mythe et une immense nostalgie? Lieu de toutes les rencontres, de tous les métissages, de toutes les synthèses, elle a été, dès sa naissance et à chacune de ses renaissances, la ville cosmopolite par excellence. Et son cosmopolitisme fut un humanisme. Cette Alexandrie est morte, assassinée par les nationalismes modernes. Nul ne peut dire quand elle renaîtra de ses cendres spirituelles. Cependant l’espérance demeure car cette cité à éclipses a toujours connu une alternance de grandeur et de déclin, de morts et de résurrections.
L’Alexandrie de mon enfance n’est plus. Éparpillée aux quatre coins du monde, elle survit dans la mémoire de ces Alexandrins cosmopolites installés dans leurs nouvelles patries. Où qu’ils soient -en France, en Angleterre, en Israël, en Grèce, au Canada, en Australie...- je n’en connais pas qui n’aient réussi à s’intégrer pour devenir le sel de la terre d’accueil. Il leur arrive de se rencontrer ou de se fréquenter dans leurs villes d’adoption mais ils parlent rarement du cataclysme qui les a dispersés. Il est des blessures qui ne se cicatrisent jamais; on les tait par crainte de les raviver, par pudeur aussi. Chacun les soigne à sa manière. En sirotant le matin, solitaire et songeur, un café turc. En dégustant, en famille ou avec les amis, un plat de fouls ou une molokheya. En fredonnant une chanson d’autrefois. En tentant de sauver des patrimoines culturels menacés. En prenant le temps de vivre. En écrivant... Petite histoire d'Alexandrie : Nostalgies et espoirs (I) | babelmed Depuis les années soixante, l’Alexandrie de mon enfance vivotait au jour le jour. Coincée entre Méditerranée et lac Mariout, elle ne cessait de s’étirer d’Est en Ouest sous le rouleau compresseur de la natalité. Des ports antiques modernisés jusqu’à Aboukir, l’ancienne Canope, elle est, avec ses rues parallèles à la mer coupées de rues verticales, un gigantesque damier ou plutôt une longue écharpe découpée en carrés. Y alternent palais et masures, villas et échoppes, champs cultivés et usines polluantes, banlieues résidentielles et quartiers populeux qui les grignotent inexorablement, plages animées et dunes arides, parcelles désertiques récemment fertilisées et eaux marécageuses du lac où l’on chasse le canard comme jadis.
Surprenante et décevante, animée et terne, bruyante et calme, active et rêveuse, roturière et snob, coquette et nauséabonde! Alexandrie, incertaine devant un passé qui se dérobe, ne savait comment se désengluer du présent, soucieuse du quotidien, insoucieuse de son avenir. Et pourtant... Génie du lieu ou mimétisme inconscient? Les Alexandrines, hier encore solides paysannes venues des campagnes de la Vallée du Nil, se sont muées en élégantes et coquettes citadines, comme les belles cosmopolites de l’Antiquité à jamais disparues et celles des temps modernes qui ont pris le chemin de l’exil! Grâce à ces femmes métamorphosées, voilées ou non, l’espoir renaît! Petite histoire d'Alexandrie : Nostalgies et espoirs (I) | babelmed Ville-phare, Alexandrie revit “par” la mémoire et “dans” nos mémoires. Elle existe grâce aux livres qu’elle nous a légués et renaît dans tous ceux qu’elle ne cesse de susciter. Dès qu’elle sombre, les souvenirs la ressuscitent et la sauvent de l’oubli. À l’aube du troisième millénaire de notre ère, alors que s’exaspèrent les intolérances, toutes les intolérances, raciales, religieuses, nationales, je m’interroge sur le destin de cette ville née d’un rêve d’Alexandre III le Grand.
Mais après tout, qui sait ? Contrairement à Istanbul où se superposent les strates de l’histoire, Alexandrie a effacé à mesure ses traces. De l’antique cité de marbre, il ne restait que tombes et catacombes ! Cela ne l’a pas empêchée de ressusciter mille ans plus tard et de rayonner à nouveau. Après 19561 et le grand exode des cosmopolites, elle s’est assoupie et s’est mise à douter d’elle même. Mon Alexandrie, notre Alexandrie n’est plus...
Mais après tout, qui sait? Peut-être est-elle, à sa manière, en train de renaître sur le double plan économique et culturel ? Son port n’a toujours pas d’équivalent en Égypte; ni Port-Saïd, ni Suez ne peuvent rivaliser. La région du Caire étant complètement saturée, la zone entre les deux villes a été mise en valeur : désert fertilisé, villes nouvelles créées, voies de communications améliorées. Alexandrie représente maintenant 50% de la production industrielle du pays. Elle est redevenue la capitale économique. Et puis, cette année 2002 est celle de l’inauguration de la Bibliotheca Alexandrina.
Je vous propose donc de faire un voyage dans le temps, des origines à nos jours. Je voudrais à la fois brosser une rapide fresque des multiples facettes de son cosmopolitisme et évoquer la façon dont ses apports demeurent présents, le plus souvent à notre insu, dans notre vie quotidienne. Mis à part les livres des spécialistes et sauf rarissimes exceptions, dictionnaires et manuels scolaires n’en parlent guère, de sorte que peu de gens le savent. En toute simplicité, j’espère vous étonner et vous séduire. Paul Balta
mots-clés: