Égypte, l’écrivain Ahmed Naji toujours emprisonné | Ahmed Naji, Ebticar, Akhbar al-Adab, Mahmoud Salem, Constitution égyptienne
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Mada Masr   

Égypte, l’écrivain Ahmed Naji toujours emprisonné | Ahmed Naji, Ebticar, Akhbar al-Adab, Mahmoud Salem, Constitution égyptienne

Les avocats de la défense avaient soumis la demande d’annulation de peine au début du mois de juillet pour des raisons de santé. Ahmed Naji s’est présenté dans la salle d’audience le jour de la décision entouré de ses amis et de ses proches, qui ont profité de l’occasion pour le revoir, eux qui ne l’avaient pas vu depuis son incarcération. En effet, seuls les parents les plus proches avaient le droit de lui rendre visite pendant sa détention.

Mamoud Othman, l’avocat de Naji, a expliqué à Mada Masr comment la défense, sur la base d’une loi récemment approuvée, peut présenter un appel en seconde instance avant que le procès soit transféré à la Cour de Cassation pour le verdict final.

La cour a motivé sa décision en soutenant que Naji aurait délibérément commis le délit “d’atteinte à la pudeur” tout au long de son texte. “Il a employé des termes répugnants et s’est amusé à les répéter dans tous les chapitres du roman”, a affirmé la cour.

D’après les juges, Naji n’a pas pris en considération le fait que la liberté d’expression s’exerce tout de même dans le cadre de “la construction fondamentale de la société, y compris la religion, les traditions et les valeurs morales qui sont profondément enracinées dans la société égyptienne. Avec son roman toxique, l’accusé s’est positionné contre ces valeurs, en publiant les chapitres de son oeuvre dans une revue de propriété de l’état.”

Un des plus intimes amis de Naji, l’activiste Mahmoud Salem, s’est ému en revoyant l’écrivain au tribunal : “Jusqu’au moment de son entrée dans la salle d’audience, nous raconte-t-il, on n’était pas sûr de pouvoir le revoir. On a appelé toutes les personnes qu’on connaissait qui avaient un rapport de près ou de loin avec la prison, pour savoir si on allait l’emmener au procès. Ça a été très dur de le voir assis dans le box des accusés…”

L’affaire a éclaté en 2014, quand un lecteur de l’Akhbar al-Adab a présenté une main courante dans laquelle il se disait “moralement lésé” par le sixième chapitre du roman (en voici la traduction anglaise, ndt), à cause de son contenu explicitement sexuel. C’est à partir de cette plainte que le Parquet a lancé le procès contre l’écrivain.

Naji, comme Tarek al-Taher, le rédacteur en chef de la revue littéraire, avait été acquitté en première instance en janvier dernier, mais le jeune écrivain avait ensuite été condamné en appel à deux ans de prison ferme, alors que la peine de al-Taher s’était limitée à une amende de 10.000 lire égyptiennes.

Le lendemain de la mise en accusation, les avocats de la défense, le Syndicat des journalistes et des écrivains, de nombreux intellectuels et artistes ont publié des appels pour annuler l’exécution de la peine, en prônant l’article de la Constitution qui interdit la peine de prison pour des délits de presse. Les organisations pour les droits de l’Homme et différents groupes littéraires ont également condamné la sentence.

L’instance d’appel rédigée par les défenseurs de Naji cite les articles 67 et 71 de la Constitution égyptienne, qui protège les écrivains, les intellectuels et les artistes de l’emprisonnement pour des délits liés à la publication de leurs oeuvres ou de leurs textes.

Le 21 février, en soutien à Ahmed Naji, les sites d’informations Mada Masr, Za2ed18, Qoll et Zahma ont publié l’appel -toujours d’actuallité- que l’on peut lire ci-dessous :

En soutien à Ahmed Naji

Nous sommes très inquiets de la condamnation à la prison ferme à l’encontre de l’écrivain Ahmed Naji, à cause d’un chapitre de son roman accusé de “violer la morale publique”.

Les artistes et les écrivains croyaient être protégés de la menace d’un régime gouvernant par la peur, ils étaient convaincus que la liberté d’expression était défendue par les articles de la Constitution égyptienne censés la garantir. Quelle erreur ! Les affaires où ce droit a été violé ne cessent d’augmenter, à commencer par la condamnation à un an de prison du chercheur Islam al-Beheiry, la condamnation à 3 ans de prison de la poétesse Fatima Naoot, et maintenant cette condamnation à 2 années d’emprisonnement infligée à Ahmed Naji.

La communauté culturelle égyptienne n’a plus aucun moyen de défense contre l’arsenal de censures, de fermetures et d’arrestations mis en place par le régime. La condamnation d’Ahmed Naji fait trembler les coeurs de tous ceux qui écrivent et qui participent à la création culturelle, parce que tous ces gens savent qu’un jour ils seront peut-être les prochains sur la liste.

Mais surtout, la sentence prouve que le gouvernement emploiera tous les moyens en son pouvoir pour frapper la jeunesse égyptienne : ses ennemis ne se comptent plus seulement parmi les activistes politiques et les leaders des manifestations, mais aussi chez tous ceux qui expriment une pensée divergente.

Dans un pays qui a perdu son pouvoir politique et économique à cause des politiques qu’il a lui-même menées, et où il ne reste presque rien, si ce n’est la culture, une telle sentence ne doit pas être prise à la légère. Elle doit être appréhendée dans ce contexte de tentatives d’intimidation à répétition de la part d’un Etat policier. Nous avons à faire à un Etat qui a perdu une grande partie de son capital, y compris culturel, lequel a pourtant longtemps jouit d’une reconnaissance régionale et internationale. Mais que veulent défendre les conservateurs de ce pays, quand la stabilité même que le gouvernement dit vouloir protéger semble sur le point de s’écrouler ?

La minorité active dont fait partie Ahmed Naji est le groupe qui peut, plus qu’aucun autre, apporter un changement et trouver des solutions, bien plus que tous les vieux os qui sont actuellement au gouvernement. C’est une minorité qui défend Ahmed Naji de manière compacte, parce que défendre cet écrivain c’est aussi défendre son espace d’imagination et de création. Cette minorité ne cessera de faire entendre sa voix que lorsque Naji sera enfin relaxé et que sera définitivement enterinée l’idée que l’imagination ne peut en aucun cas “violer la morale publique”.

 


 

Cette déclaration a été publiée en arabe par les sites Mada Masr, Za2ed18, Qoll et Zahma.

Traduction de l’italien Matteo Mancini