Giulio, les deux îles et la sécurité nationale | Giulio Regeni, Ebticar, justice égyptienne, Princeton, New York, Columbia, Harvard
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Khaled Fahmy   

//Giulio Regeni (Ansa)Giulio Regeni (Ansa)On ne sait pas ce qui est arrivé réellement à Giulio. Tout ce que l'on sait, pour reprendre les propos de sa mère, c'est qu'il a été persécuté d'une façon féroce, et torturé comme les Egyptiens peuvent l'être. Il est fort probable qu’on ne saura jamais qui l'a torturé et exterminé de cette façon atroce.

Lorsque j'ai vu la photo de Giulio Regeni sur les pages de Facebook alors qu'il était encore porté disparu, j'ai été saisi de panique: c'était un chercheur étranger qui parlait couramment l'arabe. Il habitait dans le quartier de Dou'i et se déplaçait dans la ville comme un poisson dans l’eau. Pire il travaillait sur un sujet très sensible concernant les ouvriers et leurs droits de créer des syndicats indépendants. Mais le comble : c’était un activiste politique qui écrivait avec un pseudonyme dans un journal communiste, et publiait des articles contre le régime. Je me suis dit, à ce moment-là, que si les autorités étaient au courant de tout cela, Giulio serait aussitôt considéré comme un espion.

Mais Giulio n'était pas un espion. C’était un doctorant.

Je n'ai jamais rencontré Giulio, ni échangé de correspondance avec lui. Pourtant je le connais très bien. Il était représentatif de tous les étudiants qui suivent mes cours depuis déjà 20 ans. Après avoir pris connaissance de son travail et lu sa recherche, je peux confirmer que loin d’être espion, Giulio était un étudiant exemplaire qui aimait l'Egypte et les Egyptiens, et faisait de son mieux pour les aider.

(…) Giulio n’était pas un simple étudiant studieux ayant passé de longues années de sa vie à apprendre une langue étrangère, à connaître une société compliquée et à préparer une recherche sur un sujet difficile. Giulio, comme l'a dit sa mère au parlement italien, était un jeune ouvert d'esprit qui s'intéressait aux problèmes du monde. Il aurait pu tout simplement travailler dans une banque ou dans un journal, profitant de sa connaissance de langue arabe. Mais Giulio était animé par une cause: soutenir les malheureux qui ont perdu leurs droits et les défendre, là ou ils se trouvent, et leur consacrer son savoir et ses efforts.

Je connais très bien cette mentalité et je la respecte. Pendant les longues années d'enseignement que j'ai passées dans les plus grandes universités américaines telles que Princeton, New York, Columbia, Harvard, j'ai rencontré des étudiants comme Giulio; des étudiants sérieux qui défendent l'Egypte et son peuple. Des étudiants qui adorent ce pays, lui consacrent articles et études, et considèrent leurs années égyptiennes comme les plus belles de leurs vies. Des étudiants qui réussissent et publient les meilleurs ouvrages sur l'Egypte, et obtiennent de très bons postes dans les meilleures universités du monde, devenant ainsi les meilleurs ambassadeurs de notre pays à l'étranger.

Ce sont précisément ces étudiants que les services de renseignement de notre pays soupçonnent et considèrent comme des espions.

On ne sait pas ce qui est arrivé réellement à Giulio. Tout ce que l'on sait, pour reprendre les propos de sa mère, c'est qu'il a été persécuté d'une façon féroce, et torturé comme les Egyptiens peuvent l'être. Il est fort probable qu’on ne saura jamais qui l'a torturé et exterminé de cette façon atroce.

Mais ce que l'on sait en toute certitude, c'est que notre gouvernement, au nom de la sécurité nationale a déjà violé l'enceinte de l'université y a tuant des étudiants, à l’intérieur même et non en dehors pendant des manifestations.

Ce que l'on sait de toute certitude c'est que notre gouvernement, au nom de la sécurité nationale a fermé l'espace public et s'est réservé le contrôle de l'action politique. Il a interdit aux gens d'exprimer leurs opinions dans des manifestations pacifiques, sauf pour donner à Sissi le droit de faire ce qu'il veut.

Ce que l'on sait en toute certitude c'est que notre gouvernement, au nom de la sécurité nationale lutte contre les structures de la société civile et accuse ceux qui y travaillent de profiter de l'argent étranger; alors que l'on sait parfaitement que c'est le gouvernement et surtout l'armée qui reçoivent des fonds étrangers d’origines inconnues, au sujet desquels il est interdit de poser des questions.

Ce que l'on sait de toute certitude c'est que notre gouvernement, au nom de la sécurité nationale a arrêté des dizaines de milliers de membres de partis politiques islamistes, et a condamné à la peine capitale des centaines d’entre eux lors de procès de quelques minutes qui portent un coup mortel à l'intégrité de la justice égyptienne.

Ce que l'on sait en toute certitude c'est que notre gouvernement, au nom de la sécurité nationale a arrêté des journalistes, des écrivains et des activistes politiques et les a condamnés à de longues années de prison.

Ce que l'on sait de toute certitude, c'est que après tout cela, notre gouvernement a sacrifié la sécurité nationale et a enfreint la Constitution en concédant ses droits souverains sur les deux îles de Tiran et Sanafir sans consulter le parlement ni demander son avis au peuple.

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//Khaled FahmyaKhaled Fahmya(1) Khaled Fahmya étudié l'économie et les sciences politiques à l'Université américaine du Caire avant de rejoindre l'Université d'Oxford en Angleterre où il a obtenu son doctorat en Histoire moderne. Il a par la suite enseigné aux Etats-Unis dans plusieurs grandes universités. En 2010, il est rentré définitivement en Egypte où il occupe actuellement le poste de professeur et de directeur du département d’histoire à l'Université américaine du Caire..

Khaled Fahmy a publié plusieurs ouvrages d'histoire moderne, en particulier sur le droit islamique, la médecine et la santé publique en Egypte au XIXème siècle.

 


 

Article publié dans Mada Masr et repris par babelmed dans le cadre du programme Ebticar

http://www.madamasr.com/ar/opinion/خواطر-بالعامية-جوليو-والجزيرتين-والأمن-القومي