La série de Ramadan “Le Quartier juif” ‘montre la naissance du sectarisme en Egypte’ | Ebticar, Mada Masr, Medhat El-Adl, Mohamed Gamal El-Adl, Menna Shalaby, Iyad Nassar, Quartier juif
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Rowan El Shimi   

La série de Ramadan “Le Quartier juif” ‘montre la naissance du sectarisme en Egypte’ | Ebticar, Mada Masr, Medhat El-Adl, Mohamed Gamal El-Adl, Menna Shalaby, Iyad Nassar, Quartier juif

Ramadan débute chaque année 11 jours plus tôt, signifiant depuis quelque temps maintenant journées de jeûne plus longues et chaleur accablante. Si la date du Ramadan change, une chose demeure cependant : la consommation frénétique des séries télévisées produites et diffusées pour l’occasion.

Cette année, une série en particulier a fait les gros titres de la presse, non seulement en Egypte mais dans le monde entier également : « Le Quartier juif », écrit par Medhat El-Adl et réalisé par Mohamed Gamal El-Adl, avec dans les rôles principaux Menna Shalaby et Iyad Nassar.

Selon le créateur de la série, Adl, l’intrigue se déroule entre 1948 et 1954 : six années essentielles de l’Histoire moderne du pays, et cruciales pour les juifs d’Egypte dont le nombre ne cesse de décroître. Sont ainsi abordés des événements clés comme la Nakba, la création de l’Etat d’Israël, la révolution égyptienne de 1952, l’affaire Lavon ainsi que la fin de l’occupation britannique.

Adl, assis dans ses bureaux animés de Mohandiseen (un quartier du centre du Caire), souligne les répercussions de ces événements sur la vie des habitants du Quartier juif, un secteur du Caire islamique connu pour abriter traditionnellement une population mélangée de juifs, chrétiens et musulmans.

Dans la salle de montage, Adl et un monteur regardent un extrait de la série avec Nassar (l’acteur interprétant le rôle principal masculin) où de nombreux individus prennent part à un débat politique houleux et scandent des slogans révolutionnaires. La scène est filmée de différentes perspectives dans des tons légèrement surannés.

« Oui, coupe ici. Excellent », dit Adl avec enthousiasme au monteur.

« Mon but est de montrer les conséquences de ces événements politiques d’ampleur sur une petite rue cosmopolite à travers une série télévisée à visée sociale » me dit Adl, ajoutant que l’intrigue se déroule autour d’une histoire d’amour entre une juive (Shalaby) et un officier musulman (Nassar) qui ont tous deux grandi dans le quartier.

A 61 ans, il ajoute que l’idée d’une série sur le Quartier juif lui trottait en tête depuis des années. La prédominance actuelle du sectarisme et de la peur de l’autre en Egypte –deux thèmes abordés par la série- l’a convaincu que le moment opportun de la réaliser était enfin venu.

« Le Quartier juif » n’est pas la première série à dimension politique de Adl, scénariste vétéran issu de l’une des plus grosses dynasties du show-business égyptien.

« Le Prêcheur », sa dernière série de Ramadan produite en 2013 – et réalisée comme « Le Quartier juif » par son neveu- tournait autour du personnage d’un célèbre prêcheur religieux. Les Frères musulmans étant alors au pouvoir, le sujet était particulièrement pertinent selon Adl, et la série obtint des taux d’audience élevés lors de sa diffusion. Quant au scénario des « Ruelles », adapté du roman de Rahman al-Sharqawi sur la révolte contre l’occupation britannique dans les années 1930, il fut écrit en 2011, dans un contexte de manifestations populaires quasiment ininterrompues depuis un an.

« Le Quartier juif » se base sur le travail de nombreux chercheurs, auteurs et intellectuels tels que Abdel Wahab al-Messiry, Joel Beinin et Jacques Hassoun, ainsi que sur les documents personnels et les témoignages de l’avocat égyptien Youssef Darwish (1910-2006), né juif et converti à l’islam en 1947.

Adl déclare avoir porté le plus grand soin à coller à la réalité historique. Le réalisateur s’est évertué à représenter l’époque en question dans le décor et les costumes, tandis qu’une équipe spéciale a été chargée de vérifier l’exactitude historique des faits.

Début juin, le journal « The Times of Israel » a publié un article intitulé « Les juifs sont les gentils dans la nouvelle série égyptienne de Ramadan ». Depuis, Adl n’a cessé d’être sollicité par de nombreux médias locaux et internationaux pour réagir à ces propos.

Dans notre interview cependant, Adl souligne à plusieurs reprises la différence majeure entre être juif et être sioniste, demeurant ferme sur sa condamnation de ce dernier. Dans nombre de ses créations précédentes, Israël est le « méchant » : dans « Mafia » (diffusé en 2002), Israël projette d’assassiner le patriarche copte pour déclencher un conflit inter-religieux. Dans le film « Un Haut-Egyptien à l’Université américaine » (1998), les étudiants brûlent le drapeau israélien au cours d’une manifestation.

« Ma relation avec Israël en tant que puissance occupante n’a pas changé » dit Adl. « Je suis toujours contre le racisme d’Etat, les massacres à Gaza, la construction de colonies sur le sol palestinien. Je suis contre tout cela et le serai toujours. Rien n’y changera. Ce qui change est comment nous considérons les juifs qui ne cautionnent pas cette politique. Faut-il continuer à s’opposer à eux ? Nous sommes dans une époque de sunnites contre chiites, de musulmans contre chrétiens, etc. Je cherche les raisons de cette opposition, d’où cette série ».

Intrigué par l’ampleur des recherches qu’Adl a effectuées pour l’écriture du scénario, je lui demande s’il n’est pas tombé sur des éléments dont il ignorait l’existence auparavant.

« J’ai découvert qu’un groupe de juifs égyptiens a collecté des fonds pour la lutte contre le sionisme en 1948 », explique-t-il. « J’ai également réalisé que de nombreux juifs étaient des patriotes, et que l’on ne peut pas caricaturer les juifs comme des traîtres. Ce n’est pas vrai. En effet, certains ont soutenu le mouvement sioniste, mais d’autres non ».

Adl espère que la série continuera d’alimenter la polémique et d’attirer l’attention du public. Il croit que malgré la saturation de séries télévisées pendant Ramadan, les téléspectateurs finissent par suivre celles qui ont une véritable valeur ajoutée. Il ajoute également que les séries de nos jours ont une portée plus large que le cinéma, quelque soit le succès du film. Ainsi, il espère que « Le Quartier juif » soulèvera un débat de société intéressant.

« Nous avons été élevés avec une certaine image des juifs, et jusqu’à présent certains ne connaissent pas la différence entre juif et sioniste. La série mettra à bas une partie de ces stéréotypes, ce qui créera une polémique, dit-il. Mais je crois qu’il s’agit également d’une œuvre artistique à ne pas rater qui devrait convaincre certains d’écouter mon message, avant de décider s’ils sont d’accord ou non avec moi».

/Trailer: "Haret Al Yahood"

 


 

Rowan El Shimi

Traduction de l’anglais vers le français de Coline E. Housnais

(Article paru dans Mada Masr)