Egypte: vous avez- dit démocratie? | Issandr El Amrani
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Issandr El Amrani   
 
Egypte: vous avez- dit démocratie? | Issandr El Amrani
Hosni Moubarak
L’évènement était normalement consacré à la jeunesse et la recherche scientifique. Le lieu: une université de province, loin des centres éducatifs du Caire et d’Alexandrie. C’est donc dans sa ville natale de Menouf, où il est né en 1928, que le président égyptien a annoncé le samedi 26 février 2005 - pour la première fois depuis son accès au pouvoir il y un quart de siècle - qu’il avait l’intention de se présenter à nouveau aux élections présidentielles, mais face à d’autres candidats. «J’ai pris cette initiative afin d’entamer une nouvelle ère sur le chemin de la réforme”, a déclaré Hosni Moubarak.

Cette réforme présentée au parlement concernait la modification de l’article 76 de la Constitution égyptienne. Depuis son arrivée au pouvoir en 1981, suite à l’assassinat de Anouar al Sadat, Moubarak a été réélu quatre fois en vertu d’un référendum datant de 1971, encore en vigueur. Selon ce système, le Parlement endosse (avec une majorité de deux-tiers des voix) un unique candidat qui doit ensuite obtenir une majorité de oui, à travers un référendum populaire. Moubarak a jusqu’ici obtenu au moins 95% des votes à chaque référendum. La modification proposée, dont les détails resteraient encore à formuler par le Parlement, permettrait l’élection présidentielle par suffrage universel avec candidatures multiples.

Les télévisions ont effectuée une couverture en direct de cette annonce, rediffusée tout au long de la journée, au gré des commentaires d’adeptes pontifiants et de politiciens jubilants. Partout dans le pays, les présentateurs des différentes chaînes se sont mis à sonder l’opinion des gens de la rue. A retransmettre leurs sentiments de citoyens vis à vis de cette impromptue démocratie. Et il semble que la population égyptienne était à la fois surprise et reconnaissante. Les partis de l’opposition, qui réclamaient depuis longtemps une réforme, étaient tellement extasies qu’ils ont passé la journée à faire l’éloge de la sagesse de leur rival. Les jours suivants, de longues colonnes dans les journaux étaient dédiées à “la nouvelle ère de réforme”, pendant que les adulateurs de l’intelligentsia égyptienne, aux yeux humides, exprimaient leur gratitude pour avoir été propulsés dans un processus démocratique.

Le plus onctueux, comme prévu, était Samir Ragab, rédacteur en chef de Al Gomhouria, (troisième quotidien en tirage), que Moubarak avait désigné comme étant son écrivain préféré (les livres de Ragab, qui reçoivent régulièrement des prix à la Foire Internationale du Livre du Caire, ont généralement pour sujet … Moubarak). Dans un show qui évoquait 1984 de George Orwell, Ragab est passé de la condamnation des revendications de l’opposition demandant une réforme constitutionnelle à des louanges pour la vision démocratique du président: “il n’est pas surprenant, écrit Ragab, que Moubarak ait réalisé, une fois de plus, une initiative révolutionnaire afin d’étendre la souveraineté et la volonté libre de la nation. Il était déterminé à ce qu’un changement aussi radical dans la vie politique du pays ait lieu avant le referendum de cette année, soulignant ainsi qu’il est et qu’il restera la conscience de la nation, sensible à ses ambitions et à son potentiel”.

Autre pôle de «respectabilité»: Ossama El Ghazali Harb (éminent expert en sciences politiques et membre du clan "réformiste" autour de Gamal Moubarak, légataire présidentiel) a évoqué les préludes d'une "deuxième République Egyptienne" en référence aux législations successives des gouvernements Français. «Les visées de la République de juillet sont épuisées», a-t-il écrit dans Al Ahram. «Nous sommes actuellement dans la nécessitée de procéder à des changements radicaux qui seront à l’origine d’une deuxième république authentiquement démocratique. Le président Moubarak, qui a hérité de ce système, est en position excellente pour mener cette transformation».

Aucun rédacteurs des principaux organes de presse n’a osé rappeler à ses lecteurs que seulement quelques semaines auparavant, le président avait qualifié les demandes de réformes de l’opposition de "futiles", ni qu’une semaine auparavant, Gamal Moubarak -le fils du président et son héritier présumé- avait déclaré à la presse que la constitution «n’avait pas besoin d’être modifiée». Comme d’innombrables responsables, il s’était opposé à toute réforme constitutionnelle, la jugeant inadéquate avant le référendum présidentiel de septembre. Aucunes de ces informations n’ont été mentionnées dans la presse au moment de l’annonce de Moubarak.

Ce n’est que quelques jours plus tard que les gens ont commencé à poser des questions. Au début, ils étaient plutôt timides. Magdi Mehanna, chroniqueur star du quotidien indépendant Masri Al Youm écrit que la proposition de Moubarak «a démoli le plus grand obstacle d’une dictature qui empêchait les égyptiens de choisir leurs présidents». Cependant, il a aussi ajouté: <>“Monsieur le président, ceci n'est pas suffisant. D’autres mesures doivent suivre. Je vous demande de modifier aussi l'article 77 afin de limiter [le mandat présidentiel] à deux termes, bien que ceci pourrait ne pas vous être appliqué. Je souhaite aussi que tout amendement limite les pouvoirs du président de l'Etat et permette ainsi un meilleur contrôle par le Parlement des actions du gouvernement”.

Aujourd'hui, un mois après l’annonce initiale, le débat s’est vivifié. Les tentatives du Parti National Démocratique (PND), qui contrôle 85% du Parlement, pour imposer de plus et plus de restrictions sur l'éligibilité de candidats ont poussé les partis de l'opposition à envisager le boycott des élections. Quant aux Frères Musulmans, bannis bien que détenant le plus grand nombre de représentants au Parlement (après le PND), ils ont exprimé leur mécontentement car il semblerait que seuls les chefs des partis officiels auront le droit de se présenter. Suite à cela, d’autres chefs de l'opposition ont manifesté leur mécontentement puisqu’il semblerait aussi que les candidats à la présidence devront être soutenus par au moins 20% des parlementaires – ce qui veut dire qu’ils devront obtenir le support des membres du PND.

“Nous refusons de suivre le modèle tunisien” a déclaré Noman Gomaa, leader du parti historique du Wafd. Il y a un sentiment croissant que les élections présidentielles prévues en septembre, ou octobre, risquent de tourner en parodie comme cela a été le cas pour la réélection de Zin Eddin Ben Ali en Tunisie. Le dilemme de l’opposition réside dans le fait de ne pas avoir les mêmes chances dans ce nouveau contexte politique et par conséquent de ne pas pouvoir gagner. Ce qui incite un leader du parti du Wafd a s’exprimer en ces termes: “pourquoi devoir dépenser de l’argent et de l’énergie si c’est simplement pour être humilié?”.

La question de la réforme politique en Egypte a été compliquée par une opposition croissante s’adressant non seulement au régime de Moubarak, mais critiquant aussi le discours de l'administration de Bush sur la propagation de la démocratie dans le monde Arabe. La grande majorité des personnalités politiques égyptiennes, toutes tendances confondues, a condamné l’intervention des Etats Unis dans les affaires régionales et ont repoussé l’hypothèse que la démocratie peut être imposée de l'étranger. Evidement, personne n’ose suggérer que l’annonce faite par Moubarak était due à des pressions étrangères, alors que cinq jours auparavant le président américain avait incité l’Egypte, pour la deuxième fois, à effectuer des réformes. “La grande et fière nation d’Egypte qui a montré la voix de la paix au Moyen Orient, peut maintenant lui montrer celle de la démocratie” a déclaré Bush dans son discours a Bruxelles le 21 février.
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Ayman Nour
Ayman Nour, leader du nouveau parti Al Ghad (Demain), qui a l’intention de se présenter face à Moubarak est l’un des candidats le plus prometteurs. Il a récemment été libéré de prison sous caution et devrait passer en jugement pour falsification de signatures nécessaires à la création de son parti. Al Ghad est le plus important parti de l’opposition officielle avec six membres au Parlement. La presse officielle a lancé une campagne contre celui-ci en l’accusant de recevoir des fonds des Etats Unis. Afin d’écarter Nour, le PND est en train de préparer une campagne majeure dans le quartier de Bab al Shaareya au Caire (le quartier où Nour est extrêmement populaire) et oblige les commerçants à accrocher des bannières pro-PND qui l’accusent d’être un agent étranger.

Entre-temps, il est de plus en plus clair que les Egyptiens, plutôt apolitiques, en ont assez. La date réellement historique n’est pas le 26 février 2005, mais le 11 décembre 2004. C’est en effet la première fois, depuis le coup d’état militaire en juillet 1952, que des protestataires ont manifesté contre le président. Les deux mouvements de masse Kefaya (Ça suffit) et le Comite Populaire pour le Changement réclament une réforme constitutionnelle complète et font campagne contre la réélection de Moubarak et la succession éventuelle de son fils Gamal. Des activistes de l’opposition et de la société civile sont à la tête des deux mouvements. Malgré leur petit nombre, ces protestations, sans précédent, ont ouvert la voie à un débat plus prégnant dans les médias à propos de la perspective de la présidence de Gamal Moubarak et du besoin de réforme constitutionnelle.

Quatre manifestations, chaque fois plus importantes, ont été organisées par ces mouvements. Les forces de sécurité ont été dix fois plus nombreuses que les manifestants. Pendant la dernière manifestation le 20 mars (programmée pour le deuxième anniversaire de la guerre en Irak) une chose étrange a eu lieu. Inspirée peut être par les évènements récents au Liban, le régime a monté une contre-manifestation pro Moubarak. Il semblait que nombre de participants appartenaient aux services de sécurité vêtus en civil, et en effet la police leur donna des sandwiches et des bouteilles d’eau. Jusqu’ici le régime ne s’intéressait pas à ces petites manifestations où participaient quelques centaines des gens. La plupart des Egyptiens avec lesquels je me suis entretenu étaient soit trop effrayés d’y participer, soit trop occupées à gagner leur pain dans un contexte économique de plus en plus dur.

Cependant, le désir de changement devient envahissant au point de pousser le régime à penser qu’il ferait bien d’agir. Ceci pourrait être le premier signe de désespoir d’un régime qui , ayant échoué dans son rôle de bonne gouvernance et n’ayant pas réussi à sauvegarder la dignité nationale, a depuis longtemps perdu sa légitimité. Issandr El Amrani
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