Coptes, une lutte pour la survie  | Mahmoud Darwich, Coptes, quartier de Chobra, Bichaoui Tamari, Ramy Kamel, Najib Gabriel, Eglise copte, Paul Halim, Eglise orthodoxe
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Dina Darwich   

Coptes, une lutte pour la survie  | Mahmoud Darwich, Coptes, quartier de Chobra, Bichaoui Tamari, Ramy Kamel, Najib Gabriel, Eglise copte, Paul Halim, Eglise orthodoxe

 

«Nous avons un seul objectif, un et un seul: être» 

«Nous resterons ici. Eternels, nous nous éterniserons ici. Et nous avons un seul objectif, un et un seul: être». C’est ainsi que, paraphrasant Mahmoud Darwich, Maher Fahim dit la lutte que mène désormais de nombreux coptes qui s’accrochent à leur rêve: rester dans leur pays. La situation a sans doute légèrement changé pour ce pharmacien trentenaire après que les Frères musulmans ont quitté le pouvoir, même si le projet d’émigration n’est que remis à plus tard. Il avait les larmes aux yeux en ramassant chaque matin ses papiers pour aller attendre son tour dans la longue file devant l’ambassade du Canada. Il rêvait de trouver une issue à ses soucis qui se sont mêlés à ceux du pays suite à la révolution du 25 janvier 2011. Cela ressemble aujourd’hui à un cauchemar dont il essaie d’écarter les ombres. Les heurts confessionnels ressurgissent dans sa mémoire comme dans un film entrecoupé. Cela attise sa peine autant que son inquiétude. Il revoit l’exil forcé des Coptes de Dahchour, le grand nombre de ses coreligionnaires traduits en justice pour outrage à l’islam, les profanations des églises, les événements d’El Khasos ou l’attaque contre la Haute Cour constitutionnelle. « L’émigration n’a jamais été une solution pour moi, dit-il. J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait une lueur d’espoir. Mais avec le siège de la cathédrale, un des symboles de la présence chrétienne en Orient, cette solution s’est imposée avec force surtout après tous les événements qui ont suivi. Maintenant j’ai peur qu’on identifie la religion de mes filles parce qu’elles sortent tête nue. Dernièrement, ma femme a été victime d’une mesure arbitraire : on lui a refusé sa mutation vers un lycée proche de chez nous… J’ai eu le sentiment de plus en plus net que des groupes religieux hostiles à la présence chrétienne et au concept même de citoyenneté pullulaient. »

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Sa passion pour le quartier de Chobra a été plus forte que tout

Fahim a dû partir vers l’autre bout du monde. Il n’y est resté que quelques mois. Il s’en est retourné suite à l’insurrection du 30 juin. Bien que le voyage lui ait coûté près de 50 000 dollars, sa passion pour le quartier de Chobra a été plus forte que tout. Début 2014 sa décision de rentrer était devenue une réalité, tout en sachant qu’il pourrait partir à nouveau. Il a même gardé les papiers du projet qu’il avait monté au Canada dans son coffre-fort au cas où il en aurait besoin un jour.

Un rapport de l’Union égyptienne pour les droits de l’homme souligne une hausse notable du nombre des Coptes égyptiens ayant choisi l’émigration depuis mars 2011. Ce rapport montre que près de 100 000 Coptes ont quitté l’Egypte depuis la révolution de janvier. Et bien que ce chiffre suscite la polémique, il constitue un indice sur la recrudescence de ce phénomène. Pour l’activiste Bichaoui Tamari, membre du Bureau exécutif de l’union de la jeunesse Maspéro, ce chiffre n’est pas exact et il difficile de le vérifier puisque l’Eglise et l’Ambassade des USA en ont démenti l’exactitude. Alors que Ramy Kamel considère qu’il s’agit d’un chiffre actuaire eu égard aux demandes d’émigration parvenues à l’étude de l’avocat Najib Gabriel, président de l’Union égyptienne des droits de l’homme. Il note cependant que les demandes d’émigration officielle n’ont pas connu de baisse après la chute des Frères musulmans. Selon les chiffres fournis par la Jeunesse Maspéro, 10 000 demandes d’émigration sont déposées annuellement auprès des ambassades étrangères par les Coptes. Ce chiffre est le même qu’auparavant. Selon Tamari, il est extrêmement difficile de quantifier l’émigration copte parce que de nombreux pays ne tiennent pas compte de la religion des candidats à l’émigration. Par ailleurs, il est difficile de recenser précisément ce mouvement migratoire parce que de nombreux Coptes choisissent la voie de l’émigration illégale.

Coptes, une lutte pour la survie  | Mahmoud Darwich, Coptes, quartier de Chobra, Bichaoui Tamari, Ramy Kamel, Najib Gabriel, Eglise copte, Paul Halim, Eglise orthodoxePartir ou rester ?

Les circonstances de cette émigration prêtent à controverse au même titre que ses chiffres. Il y a eu chez les Coptes, le sentiment général que leurs conditions seraient meilleures après le départ des Frères musulmans. Et bien qu’il n’y ait pas eu de changement concret dans leur vécu, la vindicte contre les Coptes, à son apogée dans le dernier discours du Président déchu, n’est plus de mise. « Aujourd’hui, note Tamari, je sens que j’ai un rôle plus important à jouer. Ma présence dans le pays est désormais une nécessité impérieuse. Après Janvier, nous avons réussi à constituer une opinion publique laïque parallèle à l’Eglise. Ainsi, une autre voix copte s’est fait entendre. Les Coptes ne sont plus perçus comme une entité uniforme. Nous avons en plus réussi à briser ce tabou qui maintenait les chrétiens dans la peur et leur interdisait de prendre part à la vie publique. »

Jihane, fonctionnaire dans une institution gouvernementale, est du même avis que Tamari. Elle a cessé de préparer son dossier d’émigration : « Lorsque j’ai envisagé de quitter l’Egypte, c’était juste une mesure préventive, au cas où les choses viendraient à empirer, précise–telle. Je n’étais pas prête à vivre dans une société soumettant les Coptes à la charia. Mais, jusqu’à présent, je n’ai subi aucune agression ni sous le régime des Frères musulmans ni après. Et cela me donne une énergie positive nécessaire pour rester » Jihane a résisté à l’appel de ses sœurs dont l’une vit aux USA et l’autre au Canada. Pour Kamel, en revanche, les causes de l’émigration n’ont pas changé, par conséquent l’émigration n’a pas régressé. Selon lui, l’Etat se comporte encore avec le dossier copte comme s’il ne s’agissait que d’un consensus à trouver avec l’Eglise. Preuve en est qu’après l’accession d’Al Sissi au pouvoir on enregistre encore des accidents de type confessionnel aux relents ségrégationnistes. « Lors des derniers événements du quartier de Mataria où des heurts se sont déclarés entre entrepreneurs musulmans et entrepreneurs chrétiens, des armes à feu ont été utilisées et un musulman est mort, raconte-t-il. La police n’a pas trouvé mieux qu’un procès coutumier. Le jugement a été répressif, puisqu’il imposait aux Coptes de donner un linceul, plus un million de Livres pour la construction d’une mosquée, sans parler d’un grand nombre de bétail et de chameaux ». Il faut aussi signaler la lenteur que met l’Etat à restaurer certaines églises endommagées sous le règne des Frères musulmans ; sans parler des séries d’enlèvements, une des causes essentielles de l’émigration. « De nombreux cas d’émigrations surviennent après une expérience d’enlèvement », confie Kamel qui organise un sit-in de protestation devant la préfecture d’Al Minia pour exiger l’arrêt des enlèvements de médecins. Mais c’est une chose de vouloir émigrer, c’en est une autre de pouvoir le faire, pense Isaac Ibrahim, responsable du dossier religieux et de la liberté de conscience dans l’initiative égyptienne des droits personnels. Nombre de chrétiens ont envie de partir mais ils ne le peuvent pas : « Tous les Coptes ne sont pas Néguib Sawiris (milliardaire et homme d’affaire égyptien, ndrl), contrairement à ce qu’on peut penser », dit Brahim. C’est la raison pour laquelle d’autres destinations moins coûteuses ont été choisies pendant la révolution. On a vu de nouvelles vagues d’émigration vers des pays comme la Géorgie parce que les frais de voyage sont relativement bas par rapport aux destinations traditionnelles comme l’Australie, le Canada ou les USA. Selon George, médecin quarantenaire qui y a émigré puis est rentré en Egypte une fois l’orage apaisé, le chemin vers la Géorgie commence avec des sociétés établies au Caire, en Alexandrie ou à Menia. Ces sociétés sont spécialisées dans l’expatriation des Coptes pour 2000 dollars. Suit une interview pour chaque candidat à l’émigration qui coûte 200 dollars. Pour Isaac, le projet d’émigration est étroitement lié aux qualifications du candidat. De nombreux prétendants à l’émigration, médecins, ingénieurs, avocats ou autres, n’ont pas reçu de formation leur permettant d’exercer la même profession à l’étranger.

Ce qui pousse Amir Zaki, journaliste d’une vingtaine d’année, à envisager d’émigrer pour continuer ses études c’est « la marge de liberté qui a rétréci en Egypte et qui rend les occasions de trouver un travail dans le domaine des medias de plus en plus rares. Par ailleurs ajoute-t-elle, si le désir d’émigration est plus grand chez les jeunes, il est tout aussi vrai que la situation des minorités a empiré. »

Dans une conférence qu’il a donnée sur l’émigration des Coptes après la révolution, Sameh Faouzi, chercheur, a montré que le facteur économique est la cause principale de leur départ d’Egypte. Au fil du temps, le mouvement migratoire copte s’est orienté vers l’Occident (USA, Canada, Australie) surtout lorsque ces pays ont décidé d’alléger les limites imposées à l’émigration autre qu’européenne. Du temps de Nasser, la politique de nationalisation et de réforme agraire a fortement nui aux intérêts capitalistes coptes et musulmans, et a constitué une des raisons majeures de l’émigration des chrétiens. En outre, la montée du courant islamiste dans les années 1980-1990 jusqu’à leur arrivée au pouvoir en 2012 a causé une appréhension profonde chez de nombreux chrétiens, surtout après les violences confessionnelles ayant visé les Coptes, ainsi que les restrictions sociales dont ils sont victimes dans certaines régions..

« Il est normal, remarque Sameh Faouzi, que le nombre de chrétiens ayant émigré en Occident soit consistant. Contrairement à l’émigré musulman, ceux-ci ont longtemps profiter d’un « capital social » indéniable qui offre au Copte un réseau de relations les prenant en charge dès le début de son exil (Eglise, parents, associations, etc.) » Cependant, cette spécificité copte va disparaissant, l’émigration musulmane s’étant elle aussi organisée.

Les contradictions de Eglise copte

Sur l’émigration, l’Eglise copte semble adopter une position contradictoire : d’un côté elle brandit le slogan « le défi : rester ici », d’un autre elle faciliterait l’expatriation de ses ouailles. Selon l’organisation copte Kémis basée en Autriche, il existerait en Egypte 23 organismes assistant les Coptes candidats à l’émigration. Il s’agit d’associations des droits de l’homme et de sociétés spécialisées dans l’émigration.

Selon Paul Halim, porte parole officiel de l’Eglise orthodoxe, l’émigration chrétienne est un fait concret, visible par tous et qui s’est accentuée avec les Frères musulmans au pouvoir, même si des efforts ont été faits pour rassurer les émigrés coptes et les encourager à rentrer en Egypte. Ainsi un document émanant du Conseil des Eglises du Moyen Orient affirme que les chrétiens d’Orient sont une composante essentielle du monde arabe et qu’ils ne quitteront pas leurs églises ni leurs biens sous l’effet de la peur.

Coptes, une lutte pour la survie  | Mahmoud Darwich, Coptes, quartier de Chobra, Bichaoui Tamari, Ramy Kamel, Najib Gabriel, Eglise copte, Paul Halim, Eglise orthodoxe

Si de nombreux Coptes, encouragés par leurs réseaux à l’étranger, ont choisi l’exil, un autre regard sur l’émigration se fait jour: « L’émigration est un leurre », affirme Charbel, interprète ayant choisi l’exil vers le Canada au lendemain de la révolution de janvier. « Je vis encore sur mes économies, parce que mon salaire ne dépasse pas 11 dollars de l’heure. Je voudrais rentrer au pays, mais je ne pourrais pas le faire avant cinq ans parce que les lois sur la citoyenneté sont devenues plus strictes » lance-t-il depuis son exil.

 


Coptes, une lutte pour la survie  | Mahmoud Darwich, Coptes, quartier de Chobra, Bichaoui Tamari, Ramy Kamel, Najib Gabriel, Eglise copte, Paul Halim, Eglise orthodoxeDina Darwich

15/11/2014