Entretien avec Lina Attalah | Lina Attalah, journalistes égyptiens, Mada Masr, Ebticar, Alaa Abd El Fattah, Mohamed Soltane, El Khabar Omar-Ourtilane 2014, Nejma Rondeleux, Huffington Post Maghreb-Algérie
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Nejma Rondeleux   

//Nejma Rondeleux pour le HuffPost AlgérieNejma Rondeleux pour le HuffPost AlgérieLina Attalah dirige le site d’information indépendant Mada Masr né en Egypte en 2013. A 32 ans, la pétillante rédactrice en chef de ce journal en anglais et en arabe ne désarme pas malgré les risques de répression qui pèsent de plus en plus sur les médias et les journalistes égyptiens.

Entre deux rencontres du forum 4M organisé à Beyrouth du 16 au 19 octobre par l'Agence française de coopérations des médias (CFI) ayant réuni plus de 200 journalistes du monde arabe pour débattre de la mutation du métier de journaliste, elle a livré au Huffington Post Algérie ses craintes et raconté ses combats.

Quelle est la situation actuelle en Egypte?

Le pays traverse une période très difficile en ce moment marquée par plus de répression que sous le règne de Moubarak. C’est d’autant plus difficile à vivre que l’on a vu une certaine ouverture pendant la Révolution, on a aperçu d’autres possibilités, d’autres alternatives à notre espace politique. Le fait que tout ça ne vaut rien maintenant est très, très dur. Et c’est pour cela qu’il y a une certaine dépression qui touche le pays parce cette répression vient après une ouverture.

Comment Mada Masr rend compte de l’actualité sans tomber dans cette dépression généralisée?

Je dis toujours que Mada Masr est la fille de la crise – car pour moi Mada Masr est féminin. Elle est née l’an passé au sein d’une condition politique très critique, justement en réaction à celle-ci. On est donc né avec cet esprit de "politics of hope", comme on dit en anglais, de "politique de l’espoir".

Ça veut dire que, bien que l’Etat est victorieux et bien que l’Etat veut fermer toutes les chaînes de dissidence et d’opposition possible, Mada Masr est là pour dire qu’il y a toujours une possibilité de continuer le trajet de la Révolution d’une façon ou d’une autre.

//L'équipe de Mada Masr fête la première année du journalL'équipe de Mada Masr fête la première année du journal

Maintenant que nous sommes nés, notre rôle est bien sûr de parler, autant qu’on peut, de la situation, de la décrire alors qu’il n’y a pas d’autres médias indépendants qui s’en chargent. Et de le faire alors qu’on a peur de la répression.

On parle toujours de la militance et de l’activisme avec les grands mots de l’héroïsme mais le fait de poursuivre notre travail malgré le sentiment de peur, pour moi c’est ça l’activisme.

A un moment où tout le monde autour de nous, y compris l’Etat, nous envoie un message incessant qu’il n’y a plus d’espoir dans ce pays, nous, on maintient l’esprit de l’espérance. Ça signifie agir à deux niveaux: être un média indépendant, qui dit tout et parle de tout, dans un contexte où il n’y a pas d’indépendance des médias ; mais aussi savoir comment se protéger pour chercher la victoire et non pas la fin et la confrontation.

Comment faites-vous pour vous protéger afin de continuer à exister?

Dernièrement, il y a beaucoup d’indications d’une vague de répression qui prend place en Egypte. Naturellement, à Mada Masr, nous avons commencé à avoir un peu peur et nous avons donc organisé des réunions d’urgence pour discuter de comment nous allions agir.

Nous en sommes même arrivés au point d’avoir des propositions de fermeture, au moins de façon temporaire, en attendant que cette vague passe. Et moi cette idée m’a fait vraiment peur parce que lorsque j’ai commencé Mada, je me suis dit que même si ce projet échoue à un moment donné, j’aimerais bien ne pas être la personne qui va le fermer. J’aimerais bien qu’il soit fermé par force. Oui, car le concept principal de Mada c’est la résistance, c’est d’essayer de résister tant qu’on peut.

//Lina Atallah, rédactrice en chef de Mada Masr. | Nejma Rondeleux pour le HuffPost Algérie Lina Atallah, rédactrice en chef de Mada Masr. | Nejma Rondeleux pour le HuffPost Algérie

Internet et les réseaux sociaux sont les armes de Lina Attalah contre le pouvoir

Au cours de cette réunion cruciale pour notre journal, j’ai demandé à chaque personne de parler de leur sentiment en tant qu’employé et cofondateur de Mada en ce moment en Egypte. Chacun a exprimé sa satisfaction à accomplir son travail tout en remarquant que s’il n’était pas là, il ne saurait pas comment agir en Egypte. Mais ils ont parlé aussi de la peur, peur de ne pas pouvoir rentrer à la maison, revoir leur famille, d’être arrêté, de perdre leur job si le journal venait à être fermé de force. Et puis, la plupart ont dit à la fin "qu’il n’y avait pas d’autres options".

Bien qu’il y ait cette peur en nous, il faut vivre avec, peut-être est-ce une indication que nous sommes en train de faire la bonne chose.

Enfin je leur ai posé la question : "Si on met toute notre peur dans un plat ensemble, est-ce que vous que cette peur est suffisante pour fermer le journal et arrêter ce que l’on a démarré et qui commence à être un projet très important ?". Il y a eu un silence au cours duquel tout le monde s’est regardé puis tous ont dit: "Non, pas nécessairement, il s’agit de continuer".

Là, j’étais soulagée, je me suis dit on ne va pas fermer, c’est bien. Parlons-donc de ce que nous allons mettre en place pour ne pas être tellement dans la confrontation. On était tous d’accord pour affirmer qu’il était hors de question d’arrêter le genre de travail que l’on effectue depuis le début mais il s’agit de diversifier le contenu, d’écrire sur des variétés de sujets.

//La rubrique culture du site d'information Mada MasrLa rubrique culture du site d'information Mada Masr

Bien sûr la question des droits de l’homme demeure notre priorité mais on veut aussi montrer au peuple d’égyptien qu’il y a un journalisme de talent qui s’exerce dans d’autres domaines que politique. Ça a été notre première mesure de précaution.

A propos des droits de l’homme, où en est le mouvement de grève de la faim initié par les prisonniers politiques puis suivi par la société civile?

La grève de la fin débutée dans plusieurs prisons égyptiennes et hors des prisons il y a presque deux mois constitue un développement très important dans le dossier des prisonniers politiques. Il y a toujours eu des individus qui observaient des grèves de la faim en signe de protestation, comme Mohamed Soltane, mais en tant que campagne, avec aujourd’hui plus d’une centaine de prisonniers dans le mouvement, c’est un phénomène récent et inédit.

Dans la conversation que j’ai eue avec Alaa Abd El Fattah, qui était en grève de la faim avant sa libération le date le 15 septembre dernier, on a évoqué la symbolique de cette action qui nous rappelle que l’origine de la résistance est le corps. La protection de ce corps et le droit de ce corps à vivre et à vivre librement demeure une priorité de tous les jours.

//Un article de Mada Masr sur le mouvement de la grève de la faim.Un article de Mada Masr sur le mouvement de la grève de la faim.

De façon pratique, on ne peut pas dire exactement quels impacts cette campagne a eu sur le régime. Dans quelques cas, on a vu des prisonniers en grève être libérés mais la plupart reste en prison. Il y a au moins un cas qui est arrivé à une situation très, très critique après plus de 200 jours de grève de la faim: c’est celui de Mohamed Soltane.

Il a été l’un des premiers à commencer ce mouvement et il fait face à une intransigeance du régime. Jusqu’à récemment, l’Etat lui refusait le transfert à l’hôpital malgré son état extrêmement faible. Et jusqu’à présent, les juges ajournent systématiquement son procès.

La fonction principale de cette grève est qu’elle a réactivé les conversations sur la Révolution car personne n’en parlait plus. Les prisonniers ont réussi à nous rappeler que leur liberté égale notre liberté.

Pour tout son combat Lina Attalah a obtenu le prix international d'El Khabar Omar-Ourtilane 2014 qu’elle recevra à Alger vendredi prochain lors d’une cérémonie organisée à l’hôtel Aurassi.

 


 

Article de Nejma Rondeleux

paru dans le Huffington Post Maghreb-Algérie

le 22.10.2014

 

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Des Egyptien(ne)s se mettent en grève de la faim par solidarité avec les détenus politiques

Le 17 septembre a été déclaré "jour de grève de la faim en soutien aux Egyptiens injustement détenus"

 

Eternels résistants d’Egypte:

http://www.huffpostmaghreb.com/2014/10/22/egypte-media-repression-_n_6026622.html

 

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