Hystérie des libertés en Egypte | Al Jazeera, Peter Grest, Mohamed Fahmy, Baher Mohamed, Moubarak, Caire, Mokhtar Mounir, Schengen, Jalel El Gharbi, Dina Kabil
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Dina Kabil   

Hystérie des libertés en Egypte | Al Jazeera, Peter Grest, Mohamed Fahmy, Baher Mohamed, Moubarak, Caire, Mokhtar Mounir, Schengen, Jalel El Gharbi, Dina Kabil

Hystérie des libertés 

La corruption de la justice et le sabordage des médias sont les deux éléments les plus saillants de la fin de la lueur démocratique entrevue au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011 et qui s’est vite éteinte avec le triomphe de la contre-révolution. A peine l’opinion publique égyptienne et internationale s’est-elle remise de la condamnation à mort de 183 partisans des Frères musulmans en août dernier que trois correspondants de la chaîne Al Jazeera, ont écopé de sept ans de prison pour soutien à une organisation terroriste dans ce que les médias ont convenu d’appeler la « cellule Marriott ». Avant ces deux événements et bien après, les arrestations se sont succédé dans le cadre des détentions préventives touchant tout opposant avec pour chef d’accusation l’« infraction à la loi des manifestations ». Les procès empreints de vices de procédure et portant atteinte aux conventions internationales sur les droits de l’homme se sont multipliés. Ce qui a poussé une responsable de la délégation internationale des droits de l’Homme de l’ONU à qualifier les procès collectifs en Egypte de « parodie de justice ». Selon Mokhtar Mounir, avocat et militant au sein de l’AFTE (Association pour la liberté de pensée et d’expression) : « Ce qui est à l’ordre du jour ce n’est plus l’indépendance de la justice que nous revendiquons tant depuis 2006. Aujourd’hui, on cherche à protéger le pouvoir qui a désormais ses agents dans toutes les institutions législatives, juridiques et médiatiques pour le servir. »

Se venger de l’opposition 

//Abdelfattah Al-SissiAbdelfattah Al-SissiDès lors que le pouvoir veut prendre sa revanche sur les Frères musulmans, la justice s’évertue à le venger surtout après que les autorités ont déclaré la guerre à la confrérie la classant comme organisation terroriste et la diabolisant même auprès de l’opinion publique. Mokhtar Mounir soutient que les juges n’en sont plus à recevoir directives et instructions ; ils cherchent eux-mêmes à se venger de l’opposition en prononçant des jugements qui risquent de compromettre le régime en place comme ce fut le cas avec « la cellule Marriott ». En réponse aux critiques et aux intercessions internationales dans cette affaire, le président Abdelfattah Al-Sissi a déclaré à la presse qu’il aurait souhaité expulser les journalistes d’Al-Jazeera avant qu’ils ne soient jugés et bien qu’il ait assuré ne pas intervenir dans les jugements prononcés par la justice, il a affirmé que «  cette affaire a beaucoup nui à la réputation de l’Egypte. »

Cette affaire impliquant l’Australien Peter Grest, le canado-égyptien Mohamed Fahmy et l’Egyptien Baher Mohamed a suscité de vives réactions au sein de l’ONU. Les accusés ayant comparu pour divulgation de fausses nouvelles et de vidéos mensongères ainsi que pour appartenance à une organisation illicite, ont été condamnés à des peines allant de 7 à 10 ans de prison ferme. Selon Mokhtar Mounir, ce verdict choc et les vices de procédure qui l’entachent n’ont pas d’autre explication que la vengeance. Pour Aïda Seïf Daoula, médecin et militante des droits de l’homme au Centre Nadim pour le traitement des victimes de la torture, il s’agit de l’application d’instructions politiques comme le prouve, dit-elle, les attendus du jugement de la « Cellule Marriott » où on peut lire que le juge s’est appuyé sur son intime conviction et non pas sur les textes, lui qui a empêché les avocats de plaider. C’est dire que le juge a décidé d’omettre un des constituants essentiels de tout procès et ce pour parvenir au verdict voulu par les politiques.

Et qu’en est-il du scandale international dont le régime faisait grand cas avant la révolution, du temps même du pouvoir totalitaire de Moubarak ? Mokhtar Mounir, qui suit attentivement toutes les atteintes aux libertés d’opinion et d’expression ainsi qu’aux libertés académiques - avec l’arrestation arbitraire de milliers d’étudiants pour appartenance à l’opposition notamment aux Frères musulmans - précise que le pouvoir sait pertinemment que les atteintes aux droits de l’homme et les lourdes peines ont suscité de vives critiques et constitué un scandale international, mais il persévère sous prétexte de lutte anti-terroriste depuis que la confrérie des Frères musulmans a été classée comme telle et qu’elle a été diabolisé par les médias tant et si bien que la politique du régime a remporté la bénédiction populaire le dispensant à terme de toute réforme économique et sociale.

//Mohamed Morsi Mohamed Morsi Le temps des atteintes aux libertés des journalistes

Sur le plan de la liberté d’expression, plus précisément celle des médias, on note d’une manière générale une recrudescence, des atteintes visant à museler toutes les voix et à interdire l’accès à l’information pour l’opinion publique. Le nombre des journalistes détenus depuis la destitution du président Mohamed Morsi est de 68. Signalons aussi le peu de cas fait de l’état de santé des détenus comme ce fut le cas pour ces deux autres journalistes d’Al-Jazeera Mohamed Sultan et Abdallah Chemi. Ce dernier a été remis en liberté après que sa santé s’est gravement détériorée suite à une grève de la faim alors que Mohamed Sultan ne reçoit aucune assistance médicale après plus de 300 jours de grève de la faim. Impliqué dans une affaire juridico politique, il a été accusé d’activité au sein du poste de commandement du sit-in des Frères musulmans place Rabaa Al Adaouia pendant son évacuation.

L’Association pour la liberté d’expression et de pensée a relevé dans son rapport du mois de mai dernier que des cinq dernières années, 2013 est la pire sur le plan des violations flagrantes des libertés d’expression. Ces violations sont allés crescendo jusqu’en juillet. Par ailleurs, dans son rapport sur la liberté des médias, le Centre d’assistance aux technologies de l’information (Support for Information Technology Center) a relevé que le taux d’atteintes aux libertés des journalistes est le plus élevé depuis 2011 puisqu’on a recensé 150 cas d’arrestation et de détention de journalistes. Le plus gros de ces atteintes et des poursuites judiciaires visant les journalistes a eu lieu en août, le mois de l’évacuation des sit-in de Rabia Al Adaouia au Caire et celui de la place Nahda à Guizèh. Durant ce seul mois, 102 agressions ont été enregistrées. Cela va du tabassage à la détention en passant par les entraves au travail journalistique, la destruction du matériel, la confiscation des documents et le transfert devant les tribunaux militaires. Mais le changement qualitatif qui s’est produit dans le harcèlement des journalistes est qu’ils ne sont plus traités que comme des citoyens ordinaires soumis à la législation sur les manifestations (adoptée en novembre 2013, elle interdit l’attroupement, les protestations pacifiques sans autorisation préalable) et non pas en personnes exerçant leur profession et qui doivent se trouver sur les lieux de l’événement à relater. C’est ce qui est arrivé le 14 août dernier à Mahmoud Abou Zid, plus connu sous le nom de Choukèn. Accusé d’avoir enfreint la loi sur les manifestations. On n’a pas pris en considération qu’il se trouvait sur place pour couvrir l’événement en sa qualité de journaliste. Plus de dix mois après, il croupit encore en prison.

Selon Mokhtar Mounir, la mort d’un photographe du journal Al Mesri Al yaoum, Khaled Houcine, abattu par la police prouve qu’il a été traité comme un membre des Frères musulmans uniquement parce qu’il se trouvait du même côté qu’eux à l’heure où il couvrait l’événement. Les rapports des militants des droits de l’homme abondent en dizaines d’exemples de journalistes détenus ou empêchés de travailler parce qu’ils ont voulu photographier les centres de vote déserts lors des dernières présidentielles.

Ces incidents illustrent l’étendue des atteintes à la démocratie depuis le 30 juillet et ce qui en a découlé, sachant que la liberté et l’indépendance des médias est l’un des principaux droits, une des bases fondamentales de la construction de la démocratie moderne.

Aïda Seïf Daoula explique le harcèlement des journalistes et de tous ceux qui osent poser des questions ou dévoiler des réalités par la volonté du régime d’écarter toute voix discordante. Elle résume la situation en ces termes : « Jusqu’à aujourd’hui et ce depuis le 30 juillet, le pouvoir s’appuie sur une hystérie collective présentant les révolutionnaires et à leur tête les Frères musulmans comme un péril et une menace pour la stabilité. Et ce dans l’espoir de prouver une popularité dont nous avons découvert le caractère factice lors des dernières présidentielles. » Quant aux caractéristiques de cette pathologie, elle est née, selon la psychologue, de l’existence d’une majorité opprimée, écrasée qui se défoule en s’en prenant à une cible convenue présentée comme le diable même. « Toute voix autre qui se ferait entendre en dehors de ce cadre pousserait certaines personnes à se poser des questions. Or se poser des questions est honni. Pour ce régime, c’est même une trahison. » 

 


Hystérie des libertés en Egypte | Al Jazeera, Peter Grest, Mohamed Fahmy, Baher Mohamed, Moubarak, Caire, Mokhtar Mounir, Schengen, Jalel El Gharbi, Dina Kabil Dina Kabil

Traduction Jalel El Gharbi.

 Juillet 2014