Quand se déplacer relève du miracle | révolution égyptienne, Anouar Sadate, constitution égyptienne, David Harvey, Mohamed Abdel Azim, Dina Kabil
Quand se déplacer relève du miracle Imprimer
Dina Kabil   
//Les mots écrits sur le mur : "ouvre-nous la voie"Les mots écrits sur le mur : "ouvre-nous la voie"
Trois ans après le déclenchement de la révolution égyptienne, l’Egypte semble revenir sur ses pas quant aux concepts de droits de l’homme et de liberté. Murs et remparts érigés, d’un jour à l’autre, entravent la libre circulation du citoyen, et le nombre de barrages de police laisse les Egyptiens de plus en plus dubitatifs. S'il est vrai que l’état d’urgence, imposé en 1981 après l’assassinat du président Anouar Sadate, a été abrogé 30 ans après qu'il fut décrété, le citoyen demeure, en cette période de transition « l'accusé n°1 », et ce jusqu’à nouvel ordre.

Les problèmes de mobilité ne se limitent plus aujourd'hui aux confins artificiels des frontières géographiques, ils concernent désormais tous les genres de restriction, des simples libertés civiles au droit de se rassembler ou encore de circuler librement sur tout le territoire. De fait, ces droits qui figurent dans les accords des Nations Unies, et devraient être normalement garantis par la constitution égyptienne, se trouvent complétement bafoués dans la réalité.

Au nom des mesures de sécurité, la circulation et le déplacement des individus à l’intérieur des villes sont de plus en plus difficiles. L’armée égyptienne ne cesse d’ériger des barricades dans leur centre pour éviter toutes manifestations autour des bâtiments dits « d'importance stratégique ».

Ces murs en béton représentent un support idéal pour les graffitistes qui ont créé leurs tags, et défié l’interdiction du régime. Ainsi ces mêmes murs sont devenus les symboles de résistance des citoyens qui se plaisent à contourner quotidiennement l’interdiction implicite de se déplacer.

Par « hantise » du mouvement des Frères musulmans, par crainte des réactions de vengeance, notamment après le soulèvement populaire du 30 juin qui a écarté le président islamiste Mohamed Morsi du pouvoir, un nombre croissant de rues a été pris d'assaut par les forces de police, notamment les vendredis. Souvenons-nous du verrouillage, pendant un an, de la célèbre place al-Tahrir, devenue la Mecque des mouvements protestataires.

Ce blocus a été suivi par la fermeture de la station de métro centrale d’al-Tahrir de peur qu’elle soit «occupée » par le mouvement islamiste. Mobilité entravée et montée des protestations et des revendications sociales dans la capitale, toujours est-il que le citoyen est contraint d’emprunter la station Ramsès, à forte concentration. C’est l’ultime alternative pour trouver les correspondances adéquates et parachever son itinéraire. Arriver à l’heure à son travail est devenue une lutte journalière.

Cette fermeture de la station centrale du métro se place en tête d’une série de mesures restrictives tous azimuts. Yehia Shawkat, activiste de l’ONG l’Initiative Egyptienne des Droits Personnels (EIPR), dénonce la récente décision du gouvernement d’interdire l’importation des voitures toc-toc, -ces tricycles aménagés en mini-taxis-, et des motos. « Une mesure qui reflète à quel point le gouvernement ignore un pan entier de la société aux revenus modestes, adeptes de ces moyens de transport. Et pourtant, ces petits véhicules jouent un rôle important dans le décongestionnement de la circulation. »

Shawkat insiste également sur le manque de mesures législatives en matière de libertés élémentaires du citoyen, à commencer par son droit de circuler dans la rue, « jusqu’à présent il n’y a aucune législation qui criminalise l’occupation des trottoirs » dit-il. Une étude effectuée récemment sur les droits des piétons, face aux taux croissants d’accidents de route, a mis en évidence la dangerosité de plusieurs axes principaux de la ville, tels que des rues ou des avenues pouvant mesurer jusqu’à 8 km – c’est le cas de la rue al-Haram (au sud du gouvernorat Guiza) doté de trois passages piétons uniquement. On note la même carence sur la corniche de Maadi, au bord du Nil (Sud du Caire). « En Egypte, nous adoptons des mesure en faveur de lobbies au service des commerçants ou des investisseurs, mais aucune vraie stratégie qui prenne en compte le citoyen n’est envisagée».

 

Le droit à la ville

Quant au rôle de la société civile, il consiste à négocier avec l’Etat en incitant les citoyens à se faire entendre. C’est ainsi que certaines organisations non gouvernementales revendiquent le modèle du « droit à la ville » mis en place dans des pays comme le Brésil. Ce cri, lancé par le philosophe marxiste Henri Lefèbvre remonte aux années soixante.

A l’époque se constituèrent différents mouvements sociaux dénonçant l’injustice et l’exclusion sociale dans l’espace urbain et revendiquant le droit à la ville. Dans ce sillage, le Centre Egyptien pour la Réforme Civile et Législative (ECCLR), en partenariat avec d’autres organisations, travaille sur la sensibilisation des citoyens contre les discrimination les privant d’un partage équitable des ressources.

C’est bien là tout l’enjeu des luttes politiques qui opposent le capital et les classes laborieuses. Ainsi en 2025, 65% de la population mondiale proviendra du monde rural. Comment les citoyens se rapporteront-ils à ces gouvernements dont le but est de se débarrasser de 1100 bidonvilles et zones « informelles », reléguant leurs habitants dans des agglomérations nouvelles qui ne conviennent en rien à leurs origines modestes? Se demandent les activistes.

 

La ville expulse ses pauvres

Dans son livre, Le capitalisme contre le droit à la ville, David Harvey analyse les liens entre capitalisme et inégalités urbaines. À l'heure où les centres villes ne deviennent accessibles qu'à une certaine catégorie de personnes et où la gentrification se généralise à l'ensemble des métropoles, les réflexions sur le "droit à la ville" reviennent avec force. Elles se focalisent en particulier sur le droit à la mobilité sur le territoire national des citoyens les plus démunis, notamment les habitants de la campagne.

De nombreux activistes dénoncent l’interdiction faite aux ouvriers d’accéder aux grandes villes touristiques de la Mer rouge, comme Sharm el Cheikh ou Hurghada, l’ex-gouverneur de la Mer rouge ayant promulgué un décret limitant l’accès aux centres urbains de la région aux seuls travailleurs munis d’un permis de séjour préalable. De son côté l’activiste Mohamed Abdel Azim, avocat au centre égyptien pour la réforme civile et législative (ECCLR), souligne les discriminations dont sont victimes les habitants de bidonvilles, comme ceux de la région d’al Doweiqa qui hésitent à montrer leurs pièces d’identité aux barrages de police éparpillés dans la ville, de peur d’être traités comme des Baltaguis (hommes de main). De même, il existe une tribu originaire du Sinaï, les al-Azazma contraints, comme s’ils étaient étrangers, de posséder un document de résidence.

La tendance qui consiste à éjecter les pauvres de la ville, qu’il s’agisse des habitants de bidonvilles, ou des populations de la campagne émigrant vers la ville est de plus en plus nette. Abdel Azim raconte l’histoire de ce candidat aux législatives de 2005 qui proposa dans son programme un projet visant à mettre fin à l’explosion démographique. Il préconisait la fermeture des portes du Caire contre les intrus de la campagne, à l’exception de ceux en possession d’un permis. Cette manière stigmatisante d’envisager le problème et d’y apporter des solutions reflète bel et bien les visées capitalistes pour « reprendre » la ville vidée de ses pauvres.

Il est donc difficile de séparer le droit à la mobilité, en particulier le déplacement de la campagne vers la ville, de la crise démographique, ou de celle du développement, puisqu’il s’agit, selon les observateurs, d’un cercle vicieux : l’émigration vers la ville est le résultat du sous-développement des campagnes en Haute Egypte. Les habitants des zones rurales se déplacent donc vers les banlieues, et, faute de logements adéquats, s’entassent dans des bidonvilles. Le gouvernement pioche dans ces agglomérations de fortune une main d’œuvre à prix réduit sans même devoir se fatiguer à trouver des solutions pour combattre la crise de l’habitat qui fait rage.

Lorsque l’heure des élections arrive, cette « communauté » représente une masse d’électeurs plus imposante, aux yeux du pouvoir, que les habitants des quartiers chics.Cela n’a pas empêché le gouvernement de business men, juste avant la révolution du 25 janvier 2011, d’adopter le projet 2050 basé sur une transformation du Caire en centre touristique. A cette fin il n’aurait pas hésité à expulser les pauvres de leurs huttes pour des habitations lointaines. Les bidonvilles d’al Doweiqa, ou Hékr Abou Douma au Nord du Caire qui donnent sur le Nil s’avèrent des zones d’investissements par excellence situées en plein centre du Caire. « Le gouvernement n’investit pas directement, mais comme tout bon entrepreneur il vend aux investisseurs » affirme Abdel Azim. Et d’ajouter : «Aujourd’hui la politique du développement est basée en Egypte sur la vente de terrains».

 

 

Les sacro saints visas

Dans ce contexte de privation du droit à la ville, au travail et au logement dans son propre pays, le rêve du citoyen de sortir de ses frontières demeure cependant vain. En effet, il n’a pour ainsi dire aucune possibilité aujourd’hui d’accéder aux pays arabes des pétrodollars. Quant aux pays de l’Union européenne, sur l’autre rive de la Méditerranée, ils requièrent un visa ou un permis de séjour impossibles à obtenir. Que ce soit un visa touristique ou de conférences, pour ne pas parler de visa de travail qui est complétement bloqué.

Or, après la révolution du 25 janvier, les restrictions et les limites de l’obtention du visa Schengen se sont remarquablement endurcies et vont le plus souvent jusqu’au refus catégorique. Cela ne touche pas uniquement les étudiants ou les employés, mais également les cadres de haut niveau. C’est ce que confirme le témoignage de Nihal Ibrahim, hautement placée dans une multinationale basée en Suisse et dont le travail exige des allées-retour fréquents Egypte-Suisse. « J’ai toujours travaillé dans des multinationale européennes en Egypte, et j’avais des facilités pour l’obtention du visa depuis l’an 2000, que ce soit pour Madrid ou Vienne pour une durée allant jusqu’à deux ans, raconte Ibrahim. Pourtant en 2013, j’ai commencé à travailler pour une société suisse et je devrais avoir un visa à entrées multiples me permettant de suivre un projet régional, mais je n’ai obtenu que une durée de sept jours seulement ! »

Mohamed, jeune journaliste, qui suit des cours de langue française à l’Institut français du Caire nourrissait le rêve de passer une semaine de vacances pendant les festivités du 14 juillet à Paris, l’an dernier. Lorsqu’il est allé demander le visa pour Paris, on le lui a refusé sans fournir aucune justification, malgré son statut de journaliste ayant un travail fixe au Caire. Quant aux jeunes à la recherche de nouveaux espaces et de nouvelles alternatives, la question ne se pose même pas. Comme l’affirme l’activiste Yehia Zahra : «J’ai l’impression qu’on a tellement peur de l’immigration clandestine, qu’on ne cesse de multiplier les obstacles et d’endurcir les règles permettant l’obtention du visa Schengen. Ce qui favorise, d’une manière ou d’une autre, le phénomène de l’immigration clandestine ».

//Entrevoir l'autre à travers la brèche dans le murEntrevoir l'autre à travers la brèche dans le mur

 

L’art de franchir les murs

Dans une exposition de photographies d’un groupe de photo-journalistes qui s’est tenue en janvier dernier, Ali Hazzae a braqué son appareil photo sur l’habileté du citoyen égyptien à s’adapter aux barricades et aux blocs de ciment qui entravent son déplacement au quotidien. Puisque depuis la révolution de février 2011, l'armée égyptienne a peu à peu érigé des barricades dans le centre ville du Caire pour éviter les manifestations autour des bâtiments du ministère de l'Intérieur. Au bout de trois ans, le citoyen égyptien, maintient sa patience et fait preuve de facultés « inouïes » pour s’adapter et affronter les problèmes du quotidien. Dans les photos de Hazzae, on assiste aux mouvements agiles des Cairotes, pour « se jouer » des barrages. Finie la période rêveuse des premiers jours de la révolution où les révolutionnaires s’appliquaient à taguer de grandes avenues ouvertes sur les blocs de ciment. Aujourd’hui, la relation des citoyens avec les murs est plus réaliste, il faut bien cohabiter sous ces conditions. Ali Hazzae capte ainsi la manière dont les passants investissent une brèche existant dans le barrage pour traverser de l’autre côté ; ou encore comment au pied du mur, des jeunes jouent au football, un homme fait la prière, un garagiste répare une voiture. L’Egyptien continue à chercher une issue, à endurer obstacles et entraves, de plus en plus convaincu que sa patience a des limites.

Dina Kabil, journaliste égyptienne, est responsable des pages culturelles depuis 1994 de l’hebdomadaire égyptien en langue française Al-Ahram Hebdo. Elle collabore depuis 2009 avec Babelmedet écrit actuellement pour le site libanais Al-muddon. Elle a collaboré avec de nombreux journaux dont les quotidiens en langue arabe Al-Shorouk, al-Badil, Al-Karama (La Dignité), Al-Beit (La Maison), la revue de l’Union des écrivains égyptiens, l’hebdomadaire indépendant Al-Dostour (La Constitution).


Dina Kabil
29/06/2014