Comment l'Égypte m'a réenchantée | Marianne Roux-Bouzidi, Khawaga, Alaa Al Aswany, bawabin, souhour, Oum Kalthoum, Farid Al Atrache, Robert Solé
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Marianne Roux-Bouzidi   

//©János SCHEFFER©János SCHEFFER

« Vous habitez en Égypte ? Mais c'est la guerre là-bas, non ? »

Comment dire...lorsque l'hôtesse qui enregistrait mes bagages m'a posé cette question l'air apeuré je me suis dit que quelque chose était à revoir dans le traitement médiatique uniforme dont pâtissent certains pays. Alors qu'il y a deux ans, lorsque j'indiquais vivre au Maroc les questions qui fusaient étaient plutôt du genre « J'adore Marrakech... Vous vivez dans un riad ? », -ce qui était très loin de ma vie casablancaise- le seul nom d'Égypte évoque aujourd'hui les viols de masse à Tahrir et la répression meurtrière de l'armée.

Comment l'Égypte m'a réenchantée | Marianne Roux-Bouzidi, Khawaga, Alaa Al Aswany, bawabin, souhour, Oum Kalthoum, Farid Al Atrache, Robert SoléOui effectivement les viols collectifs des manifestantes place Tahrir sont une réalité, de même que les crimes perpétrés par l'armée au nom de la lutte contre les « terroristes », appellation fourre-tout dans laquelle sont regroupés l'ensemble des dissidents, Frères Musulmans comme activistes laïcs. Moi-même, quand on m'a contactée l'année dernière pour venir travailler en Égypte j'ai hésité un long moment. Je n'y avais jamais mis les pied mais j'avais lu tous les best-sellers dont l'Immeuble Yacoubian d'Alaa Al Aswany et vu les films récents comme Les femmes du bus 678 ou Femmes du Caire. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cela ne me donnait pas tellement envie... je m'imaginais avoir à affronter quotidiennement une horde d'hommes prêts à me sauter dessus ou des barbus faisant la chasse à tout ce qui ne leur semblerait pas halal en matière vestimentaire. Bref, je tombais moi aussi dans les clichés alors que je m'intéressais depuis longtemps à ce pays et tentais d'avoir d'autres sources que les médias mainstream. Mais je le percevais uniquement au travers de ce que l'on veut bien nous montrer, c'est à dire le prisme de la frustration sexuelle et du conservatisme religieux. Et je l'avoue, j'étais effrayée à l'idée de ce qui m'attendait.

Et pourtant... presque un an après mon arrivée, alors que je m'apprête à quitter ce pays, je me demande comment je vais réussir à survivre loin des sourires des Égyptiens et de leur joie de vivre. Car pour moi l'Égypte c'est cela, une façon d'appréhender la vie avec une foi inébranlable et une gentillesse à toute épreuve qui continue à m'émerveiller chaque jour davantage. Mon Égypte, c'est celle des commerçants de mon quartier qui lorsqu'ils ne me voient pas comptent littéralement les jours pour me dire ensuite « Ah je ne t'ai pas vue pendant 4 jours, tu m'as manqué » et que désormais je préviens de mes absences prolongées afin qu'ils ne s'inquiètent pas. C'est celle de mon épicier qui me fait des blind-tests musicaux depuis qu'il a découvert que je me passionnais pour les chanteurs égyptiens des années 50. C'est celle des vieux bawabin (1) que je croise tous les matins en allant au travail, qui remarquent lorsque je change de coiffure et m'offrent toutes sortes de petits cadeaux ou me chantent des chansons. C'est celle des chauffeurs de taxi qui me racontent des épisodes historiques, de Ferdinand de Lesseps à Nasser, et avec qui je dois souvent batailler pour qu'ils acceptent que je paie la course. C'est celle de cette mosquée où l'on m'a accueillie sans m'imposer de porter le voile et où l'imam m'a tendu un verre d'eau fraîche en pleine chaleur estivale. C'est celle de ma première semaine où le boulanger en bas de chez moi m'offrait tous les jours un gâteau qui coûtait deux fois plus cher que le pain que je lui achetais...

Comment l'Égypte m'a réenchantée | Marianne Roux-Bouzidi, Khawaga, Alaa Al Aswany, bawabin, souhour, Oum Kalthoum, Farid Al Atrache, Robert SoléPour moi l'Égypte, c'est ce voyage en train entre Le Caire et Alexandrie où mes voisines coptes m'ont posée mille et une questions sur ma vie sentimentale -malgré mon arabe balbutiant- et ayant découvert que je sortais d'un chagrin d'amour voulaient me trouver un mari égyptien (ce qui suscita plusieurs dévouements spontanés de la gent masculine du wagon). C'est cette fonctionnaire de la préfecture qui me répète «Fransawiyyin A7ssan Nass» (2) et m'envoie des baisers à travers la fenêtre du guichet chaque fois que je viens renouveler mon titre de séjour. Ou encore cet officier de police qui m'a offert du thé alors que j'étais venue faire un dépôt de plainte et que je tentais de convaincre de ne pas émigrer en énumérant les qualités exceptionnelles de ses concitoyens. C'est aussi Fawzi, un chauffeur qui pendant le trajet jusqu'à l'aéroport s'était enquis de mes plats égyptiens préférés et une fois attablé pour le souhour (3) m'invita et eut l'attention de commander tout ce je lui avais auparavant cité...

Oui l'Égypte a quelque chose de magique pour peu que l'on s'ouvre à elle. Marcher sur la corniche d'Alexandrie au coucher du soleil avec la brise marine qui vous caresse le visage, entendre au loin la voix d'Oum Kalthoum ou celle de Farid Al Atrache écoutés en boucle dans certaines petites boutiques dont la devanture n'a pas changée depuis 50 ans, s'arrêter en pleine rue touchée par la beauté d'un Adhan (4)...

Délire mystique néo-orientaliste de khawagayya (5) me direz-vous ? Peut être. Je parlerais plutôt de mazag, terme éponyme du roman de Robert Solé, dont est extraite cette définition exquise « Tout était dit dans cette expression égyptienne, si souvent entendue dans notre enfance, et qui signifiait tout à la fois: c'est mon tempérament, c'est mon humeur, c'est mon plaisir, c'est mon goût. Mon goût à moi. Mazag exprimait quelque chose de très personnel, qui n'avait pas besoin d'explication et se passait d'autorisation. C'était un caprice, une préférence, une liberté assumée. Il y avait dans mazag une idée d'abandon et de délice, une béatitude qui pouvait s'appliquer aux satisfactions les plus banales (...) »

L'Égypte éternelle est toujours là, elle n'a pas laissé le champ libre à l'obscurantisme ou la violence. Pourtant depuis un an j'ai vécu au rythme des soubresauts de mon pays d'accueil, j'ai vu l'espoir chez mes amis après le 30 juin, puis la résignation ; la sensation douloureuse de s'être fait voler leur révolution. J'ai vu les manifestations de ma fenêtre, j'ai été quasiment assignée à domicile pendant deux semaines puis privée de sortie nocturne à cause du couvre-feu, j'ai entendu des détonations et senti l'odeur de bâtiments en feu, j'ai aussi pris l'habitude de me promener en slalomant entre les tanks. Enfin j'ai regardé effarée des vidéos où l'on voyait l'armée tirer sur des manifestants pacifiques et d'autres où des manifestants lynchaient des gens qui avaient pour seul tort d'être chrétien ou anti-islamiste.

Comment l'Égypte m'a réenchantée | Marianne Roux-Bouzidi, Khawaga, Alaa Al Aswany, bawabin, souhour, Oum Kalthoum, Farid Al Atrache, Robert SoléCes événements fratricides se sont passés et mais ils n'ont entaché en rien l'image que j'ai des Égyptiens. Parce que mon Égypte ne se résume pas à cela. Par exemple, quand j'affirme que de tous les pays où j'ai vécu c'est en Égypte que je me sens le plus en sécurité, les gens n'en reviennent pas. En effet, ici je peux rentrer chez moi à pied à minuit ou attendre un taxi à 3h du matin en pleine rue sans avoir peur. Le sensation de n'être jamais seul, de savoir qu'il y aura toujours quelqu'un pour se soucier de votre sort est une donnée que l'on intègre très vite ; les gens peuvent stopper toute activité pour venir vous aider et ce toujours de manière désintéressée. Certains trouveront cela étouffant mais moi j'ai l'impression que la vie est plus douce quand chaque matin les gens de votre quartier, qui tous vous connaissent, vous offrent leur plus beau sourire et vous souhaite une bonne journée. Quel bonheur de vivre dans une société où il existe encore du lien social, où voyager deux heures assis à côté de quelqu'un sans lui adresser la parole est tout bonnement inconcevable, où l'on ne se contente pas de parler d'hospitalité mais où l'on on la met en pratique chaque jour.

Comment l'Égypte m'a réenchantée | Marianne Roux-Bouzidi, Khawaga, Alaa Al Aswany, bawabin, souhour, Oum Kalthoum, Farid Al Atrache, Robert SoléLe sport national égyptien est celui de kalimat halwa 6 : si on vous dit que « ton matin soit de miel » vous devez répondre « que le tien soit de miel et de crème » et ainsi de suite (votre créativité s'adonnera à de multiples variantes selon votre humeur... ) Aussi, quelqu'un que vous rencontrez pour la première fois vous dira que « votre présence illumine l'Égypte » en guise de bienvenue. Les démonstrations d'affection sont une chose naturelle, quand les Égyptiens aiment quelqu'un ils le lui disent de manière très spontanée et ont toujours une petite attention à son égard. Ici la gentillesse n'est pas vue comme une faiblesse et le rire reste l'arme ultime pour déjouer la dureté de l'existence.

Cette dignité qu'affiche le peuple égyptien alors qu'il traverse une situation économique catastrophique et que la moitié de celui-ci vit sous le seuil de pauvreté, m'a fait tomber amoureuse de ce pays. L'Égypte est la mère du monde et le restera grâce aux valeurs que les Égyptiens chérissent et cultivent. L'amour de la vie, l'humour, la solidarité et la générosité ne sont pas de vains mots au pays du Nil.

Oum Al Dounia, mon cœur se serre rien qu'à l'idée de te quitter... Tu m'a réenchantée et tu n'imagines pas à quel point tu vas me manquer. Que tes jours comme tes nuits soient de miel ya habibti !

 


 

Marianne Roux-Bouzidi

26/06/2014

  1. Gardiens d'immeubles
  2.  Expression égyptienne, littéralement « les gens les mieux »
  3. Repas pris le matin avant le lever du soleil pendant le mois de Ramadan
  4. Appel à la prière
  5. Khawaga : terme avec lequel les Égyptiens nomment les étrangers occidentaux (ici au féminin)
  6. Le « mot doux »