Vers la dissolution des Frères Musulmans | Omar Abdel Aziz, Matteo Mancini, tribunal du Caire, Frères Musulmans, Nasser, Mahmud Izzat, salafistes, chrétiens, Ayman Nur
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Omar Abdel Aziz   

Vers la dissolution des Frères Musulmans | Omar Abdel Aziz, Matteo Mancini, tribunal du Caire, Frères Musulmans, Nasser, Mahmud Izzat, salafistes, chrétiens, Ayman Nur

 

 

En acceptant la demande du parquet général, le tribunal du Caire a émis un verdict de premier degré dans lequel sont considérées “illégales toutes les activités du mouvement des Frères Musulmans”, estimées “dangeureuses pour la sécurité du pays”. La justice a ordonné la saisie de tous les biens immobiliers et mobiliers du mouvement, la fermeture immédiate de tous ses sièges, et le gel de tous ses comptes bancaires. La dissolution concerne toute association liée de près ou de loin à la Fraternité, qui compterait au sein de son comité d'administration, “au moins un membre affilié au mouvement islamique”. La Présidence de la République, le ministère de l'Intérieur, ainsi que le ministère de la Défense ont exprimé leur satisfaction pour cette sentence du tribunal du Caire, en insistant sur l'urgence de la mesure, “pour arrêter l'extrêmisme et ramener la stabilité dans le pays”. Bien qu'elle soit du premier degré, la sentence est applicable immédiatement ; c'est à la police et à l'armée, coordonnées par le ministre de l'Intérieur Mohamad Ibrahim, de rendre effective cette mesure judiciaire.

 

Un verdict attendu

Le verdict flottait dans l'air depuis plusieurs semaines. En effet il y a un mois la parquet général du Caire a intenté un procès contre le mouvement, auprès du Conseil d'Etat. La procédure, qui a ensuite été envoyée au tribunal du Caire pour une étude de faisabilité, s'est terminée hier par une séance de la chambre de conseil du tribunal, qui a accueilli les demandes du parquet en rendant illégale toute activité de la Fraternité. C'est une sentence qui porte le coup fatal à un mouvement qui a déjà fléchi depuis l'importante série d'arrestations promue par les forces de l'ordre : environ mille militants ont été arrêtés, parmi les dirigeants et les sympathisants.

 

Les réactions de l'opposition

Mahmud Izzat, actuel dirigeant général des Frères Musulmans, s'est dit “horrifié par un verdict politique qui veut faire taire ceux qui s'opposent aux coup d'état” ; et ajouter que “le mouvement continue, même dans la clandestinité, de promouvoir les protestations contre le putsch militaire, en étant certain que le peuple égyptien le soutiendra dans cette bataille pour la liberté”. En attendant, soutien et solidarité arrivent des autres mouvements qui, comme les Frères, s'opposent au régime militaire. Les Salafistes, les partis du 6 Avril*, Ghadd** et les Chrétiens, sont certains, comme le dit Ayman Nur, le dirigeant du parti Ghadd, que “désormais les putschistes sont dans leur phase terminale, car plus ils suffoquent la liberté, plus dans le peuple égyptien croît le ressentiment, la haine et la rebellion, c'est à dire tous les ingrédients pour une révolution populaire comme celle de janvier 2011”. L'opposition, qui va des Salafistes aux laïcs, est cimentée par un même but commun : mettre fin au régime militaire. Ce front fait se côtoyer plusieurs visions de “l'après-putsch” : les salafistes veulent le retour de Morsi, que certains membre des Frères Musulmans veulent également tandis que d'autres aspirent à de nouvelles élections, le mouvement 6 Avril demande lui aussi de nouvelles élections ainsi qu'une délégation syndicale dans le prochain gouvernement, le parti Ghadd pour sa part insiste sur la nécessité d'une vie politique laïque et anti-idéologique (contrairement aux Frères ou au mouvement 6 Avril). Enfin, cette cohésion politique ne tient qu'à l'urgence du moment, et à la priorité de rétablir un système démocratique comme alternative au régime militaire.

 

Les conséquences de la sentence

L'arrêt des activités des Frères Musulmans, la saisie des biens et le gel des comptes bancaires semblent la réplique d'une mesure prise par Nasser en 1954 : suite à une tentative de meurtre attribuée à des membres du mouvement islamique, le président égyptien en fit arrêter les dirigeants et saisir leurs biens. Par bien des égards l'histoire semble se répéter, à quelques exceptions près : en 1954, les Frères Musulmans étaient politiquement isolés, tandis qu'aujourd'hui ils font parti d'une coalition qui a un fort consensus auprès du peuple égyptien. Concrètement la sentence rendra impossible l'activité politique du mouvement, en obligeant une partie de ses affiliées, notamment les dirigeants, à travailler dans la clandestinité. Au contraire, il est improbable que la base opérative du mouvement s'arrête. Le gel des comptes bancaires et la dissolution des associations liées aux Frères Musulmans, portera bien plus préjudice à une partie de la population qui depuis toujours vit des allocations des Ong dépendant du mouvement, plutôt qu'au mouvement lui-même. En effet, la structure de l'organisation est très flexible et a des coûts de gestion très faibles, ce qui permet à chaque cadre de travailler librement, sans les directives des dirigeants : c'est le cas des jeunes du mouvement qui organisent la plupart des manifestations dans tout le pays, de manière autonome et indépendamment de la direction générale, qui elle s'occupe plutôt des relations politiques du mouvement avec les autres partis ou mouvements, dans le pays ou à l'étranger.

 


 

* Le mouvement 6 Avril est un des plus importants mouvements de la jeunesse égyptienne. C'est un mouvement socialiste et anticapitaliste né avant la révolution de janvier 2011, à Mahalla Kubra, un des plus importans pôles industriels de la banlieue du Caire. Le mouvement défend dans un premier temps les droits des ouvriers de la zone de Mahalla, mais il étend rapidement la lutte ouvrière au reste du pays. Le mouvement participe activement à la chute de Moubarak et soutient Morsi pendant les élections. Actuellement il s'oppose au régime militaire en place.

**Le parti Ghadd est un parti laïc et libéral né après la révolution égyptienne de 2011. Son secrétaire Ayman Nour a toujours été un opposant de Moubarak. Il a fortement critiqué le gouvernement Morsi à cause de sa politique “religieuse”, mais s'oppose toutefois au régime militaire du général Sisi.

 


 

Omar Abdel Aziz

Traduction Matteo Mancini

01/10/2013