Point de vue. Le pouvoir à la liberté plutôt qu’aux urnes | Ahmed Fakhrani, Jalel El Gharbi, Mohamed Morsi Al Ayat, Ala Abdelfettah, Ahmed Chafiq, Hosni Moubarak
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Ahmed Fakhrani   

//Ala Abdelfettah (Photo: masry25.blogspot.com)Ala Abdelfettah (Photo: masry25.blogspot.com)Selon l’activiste Ala Abdelfettah, arrêté à l’époque du Conseil militaire et contre qui les Frères musulmans ont déposé des plaintes :

« Il y a eu plus de cinq mille détenus politiques en quatre mois, dont la majorité a été torturée. Les chiens ont été lâchés sur les ouvriers de la cimenterie par Saad Al Husseini,membre de la confrérie des Frères musulmans, pour briser la grève des ouvriers. Le nombre de tués et de torturés dans les commissariats est de nouveau en recrudescence à cause des ordres directs des cadres des Frères musulmans et de leurs comités sur Internet. A Port-Saïd, la police a tué plus de 47 personnes et en a blessé 318 dans ce qu’il est convenu d’appeler la deuxième tuerie de Port-Saïd. Elle a réprimé les protestations sociales avec l’agrément de la confrérie qui a prétendu que la police présentait ainsi ses lettres d’accréditation.

Le procureur général appartenant à l’ancien régime a été illégalement démis de ses fonctions et, sous prétexte d’épuration, on a désigné un procureur général de la confrérie qui a été employépour donner suite aux affaires contre les ennemis de la confrérie à poursuivre juridiquement et pour geler les plaintes contre la confrérie.

Les jeunes cadres de la confrérie ont attaqué le sit-in des femmes à Al Mansoura, celui des ouvriers de Damiette ainsi que celui du Palais Itihadia. Les mosquées se sont transformées en salle de torture des opposants. Le tout justifié par les chefs de la confrérie. »

Ala Abdelfettah déclare aussi que les arrestations, la torture et la répression se sont multipliées sous le règne du premier président égyptien élu, Mohamed Morsi Al Ayat, qui a mené un véritable coup d’Etat contre la démocratie en Egypte, un coup d’Etat contre les voix qui l’ont élu en promulguantun décret constitutionnel enfreignant la constitution égyptienne sans respecter la loi et en s’octroyant des attributs divinscontraires à l’esprit de la révolution. La Cour Constitutionnelle Suprême a été assiégée par ses adeptes pour l’empêcher d’émettre des jugements de nature à déplaire à la confrérie. La cité de l’information a été assiégée, les journalistes menacés de mort. Certains ont été agressés par les partisans de Morsi. L’armée égyptienne a été empêchée, par ordre de Morsi, d’arrêter les groupes djihadistes extrémistes ayant assassiné 16 soldats égyptiens à Rafah et qui ont ainsi pu continuer à agir de manière quasi ordinaire en enlevant et tuant des soldats égyptiens.

//Mohamed Morsi (Photo: Reuters) Mohamed Morsi (Photo: Reuters) Dans un de ses discours, Morsi avait appelé à une guerre sainte en Syrie, qui est, pour de nombreuses personnes,une guerre par procuration, sans que l’état-major soit consulté et sans que les Egyptiens veuillent de cette guerre.

Morsi et ses adeptes ont publiquement mobilisé les gens contre les chiites dont le chef, Hassan Chahata, a été égorgé et son cadavre lynché. Les chefs des Frères musulmans ont décrété que les coptes étaient derrière toutes les contestations de Morsi dans le pays. La nouvelle constitution a été conçue de manière à exclure tout courant laïc en Egypte. Morsi, qui est arrivé au pouvoir suite à un vote sanctionnant son adversaire Ahmed Chafiq, dernier Premier ministre sous Moubarak et représentant de l’ancien régime, était avec son parti l’allié du Conseil militaire au lendemain de la révolution contre cette même révolution qui leur a permis d’accéder au pouvoir. Pendant la révolution du 25 janvier, il avait conclu un accord avec Omar Souleiman pour se retirer progressivement de la place en contrepartie de quoi il leur permettait de fonder un parti politique.

Les Frères musulmans n’ont jamais été qu’un obstacle aux idéaux de la révolution.

L’armée égyptienne a décapité le régime de Hosni Moubarak au lendemain de la révolution du 25 janvier, non pas parce qu’elle avait pris le parti de la révolution, mais pour sauvegarder l’ancien régime en procédant à un changement de figures. L’alliance entre l’armée égyptienne et l’organisation des Frères musulmans avait pour but d’imaginer un processus permettant de faire avorter une révolution qui visait le démantèlement de la tyrannie de l’ancien Etat, le changement radical des structures politiques en Egypte et la fin des violations des droits de l’homme et de l’oppression policière, pour reprendre la formulation d’Achraf Chérif, professeur à l’Université Américaine et expert en islam politique.

Autrement dit, les Frères musulmans ambitionnaient d’être les héritiers de l’ancien régime, de son pouvoir répressif, d’en remplacer les figures sous prétexte d’épuration et de leur substituer leurs leaders et leurs cadres moyens afin de fermer définitivement l’espace politique dans l’avenir à toute élection libre. Ces élections se limiteraient alors à des noms issus du mouvement islamiste, à l’instar de ce que fit l’armée au pouvoir depuis la révolution de juillet 1952.

Le régime de Morsi a réussi à s’attirer l’animosité de toutes les institutions de l’Etat, y compris l’armée. Il a pensé que conserver l’empire économique de l’armée en Egypte le mettait à l’abri de toute insurrection. Les Egyptiens n’ont pas supporté le retour de la répression économique, venue s’ajouter au fascisme religieux. Plus important encore : l’incompétence qui s’est avérée dans la gestion des dossiers les plus simples et qui a entraîné des crises ayant directement influé sur la vie des Egyptiens, tels la cherté de la vie, la hausse du dollar, les pénuries d’essences, les coupures de courant durant jusqu’à 12 heures partout dans le pays.

Les gens ne se sont pas insurgés contre la démocratie, mais contre son exploitation pour instituer une dictature. Ils se sont insurgés pour couper la voie à l’ancien régime, pour ne pas perdre l’espoir d’un nouveau scrutin qui leur permettrait de choisir une alternative aux Frères musulmans.

//Les Frères musulmansLes Frères musulmans

Les Frères musulmans paient le prix de leur formation confessionnelle fermée, dont les Egyptiens ont découvert qu’elle n’avait pas le sens de l’Etat. A peine arrivés au pouvoir, suite à un vote sanction dirigé contre Ahmed Chafiq, ils ont perdu ce qui les a caractérisés pendant des décennies, depuis la fondation de leur mouvement par Hassen Al Benna en 1928, l’emprise sur la société1. Cette mainmise sur la société a atteint son paroxysme dans les années 1970 et s’est poursuivie jusqu’à leur accession au pouvoir en 2012. Leur influence sur les Egyptiens était telle qu’ils ont pu remodeler leurs mœurs. Ce qui est venu s’ajouter à la sympathie dont ils jouissaient parce qu’ils étaient opprimés par le pouvoir.

Les premières revendications des Egyptiens portant sur la tenue d’élections présidentielles anticipées ou sur un référendum sur la présidence de Morsi, ont été refusées. Ce qui a failli conduire le pays vers une guerre civile dont les prémices n’ont pas épargné l’Egypte par la suite, puisque ce sont les citoyens qui ont fait face aux premières manifestations des Frères musulmans, sans parler du retour sur scène de l’armée qui présage d’un retour à l’Etat sécuritaire. Pourtant l’armée ne pourra pas reprendre le pouvoir, étant donnée les complications sur la scène internationale en plus du changement intervenu dans l’attitude des Egyptiens devenus révolutionnaires et, dans une grande mesure, récalcitrants à un retour du despotisme et d’une manière générale de l’armée qui, selon le spécialiste en sociologie politique et en études stratégiques Ali Rajjal, n’intervient que « dans les moments d’exception pour faire prévaloir la logique d’Etat qu’il faut sauvegarder même aux dépens des intérêts économiques et sociaux ». Ce qui a accéléré l’intervention de l’armée, c’est la menace de guerre brandie par l’islam politique, et plus précisément de guerre civile, à l’instar de ce qui s’est produit en Algérie, ou en Somalie. Al-Sisi a exprimé ces valeurs de tutorat et de protection dans maints discours en ces termes « Nous serions inutiles si nous permettions à qui que ce soit de menacer le peuple égyptien. » ainsi que dans les propos exprimant sa peur de voir se décomposer le « grand » Etat égyptien.

Ce qui a consolidé l’unité au sein de l’armée lors des derniers événements, ce sont les tentatives continues de la part des islamistes de répandre l’idée que l’armée est divisée et que de nombreuses divisions soutenaient Morsi et sa prétendue légitimité. Il convient de ne pas oublier non plus que les islamistes ont présenté les révolutionnaires « comme ennemis de la grande armée égyptienne. »

L’évacuation du sit-in des partisans du président déchu qui a commencé par un putsch comme réponse à l’appel populaire s’est soldée par la mort de plus de 1000 détenus – chiffre qu’on ne doit pas oublier – sans pour autant crier au massacre. C’est juste la preuve que les forces armées en Egypte sont incompétentes et qu’elles ne se considèrent que comme des machines à tuer.

Les partisans de l’ancien régime ont exploité les événements pour revenir sur scène en profitant du consensus contre les Frères musulmans. Ils ont brandi un slogan totalitaire «Aucune voix ne doit passer avant celle de la bataille » 2. Le retour des partisans de l’ancien régime est apparu de manière explicite dans le retour massif au mot d’ordre «la guerre contre le terrorisme » sur les chaînes satellitaires. Ces médias ont fini par écarter les voix neutres et professionnelles pour privilégier la fureur nationaliste. Cette fureur a ressurgi aussi forte qu’avant, frappant quiconque se démarque de l’unanimité et mobilisant les Egyptiens pour des batailles illusoires contre les Syriens et contre l’Occident.

Outre l’idée que l’armée ne peut revenir au pouvoir de manière directe, il existe de nombreux obstacles à un tel retour. Lorsque Gamal Abdel Nasser a institué son Etat totalitaire, qui a perduré après son décès, il a présenté en contrepartie des acquis sociaux et économiques aux Egyptiens, oeuvrant pour l’instruction publique, pour l’essor de la presse, des médias et de la culture. Les Frères musulmans n’ont pas réussi à présenter une telle offrande pour faire passer leur projet d’emprise totale sur l’Etat. L’armée elle-même n’y réussira pas, vu la démocratisation de l’information.

L’Egypte s’est libérée grâce aux flux de la révolution de la tyrannie militaire et religieuse. Elle a mis fin à leur aura et dénoncé leurs projets totalitaires. L’Egypte ne se relèvera pas et ne connaîtra de stabilité que par un processus sain visant la mise en place d’un Etat de droit, respectueux des libertés et de l’Homme. C’est ce que l’Occident n’a pas compris. A cela, s’oppose leur définition de la démocratie, le strict respect du scrutin dont les Egyptiens ont montré qu’il est un moyen pour la liberté et non pas une fin en soi.

Maintenant, l’objet de la bataille est de préserver le droit des citoyens égyptiens, les Frères musulmans compris, à une vie digne, leur droit à apprendre la vraie alternance du pouvoir, sans qu’aucun parti ne s’en empare de manière exclusive.

Ce qui s’est passé le 30 juin avec Mohamed Morsi sous l’effet d’une volonté libre de la plupart des Egyptiens, et avant lui le 25 janvier avec Moubarak est susceptible d’être reproduit avec n’importe quel futur président par les jeunes générations qui ne sont plus gouvernables par le fer et le feu. La seule voie pour un scrutin respecté par les masses populaires tient d’abord dans le respect du peuple.

 


 

Ahmed Fakhrani

Traduit de l’arabe par Jalel El Gharbi

05/09/2013

 

1Concept intégriste de « tamkin », main mise sur la société.

2Slogan nationaliste arabe disant la primauté de la guerre contre Israël.