Seule la troisième voix sauvera l’Égypte | Marianne Roux-Bouzidi, Morsi, Général Sissi, Alexandrie, Coptes, Haute-Égypte, SCAF, mouvement Tamarrod, Shafik, Moubarak
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Marianne Roux-Bouzidi   

 Seule la troisième voix sauvera l’Égypte | Marianne Roux-Bouzidi, Morsi, Général Sissi, Alexandrie, Coptes, Haute-Égypte, SCAF, mouvement Tamarrod, Shafik, MoubarakIl est 21h, les rues sont désertes et c'est peut être la première fois de leur vie que les Égyptiens respectent le couvre-feu. Et qui connaît les Égyptiens peut attester de leur engouement pour la vie nocturne et de leur peu de disposition à se plier à ce genre de consignes… Mais les images du Caire qui ont été diffusées à la télévision lors du désormais fameux « Vendredi de la colère » ont effacé les dernières velléités d'insouciance qui sommeillaient encore chez certains. Les Égyptiens, terrorisés, se sont rendus à l'évidence : le pays a basculé dans une violence meurtrière hors de contrôle. Et comme le sang appelle le sang, les affrontements entre d'une part des militants prêts à mourir en martyrs et d'autre part une armée déterminée à éradiquer toute menace qu'elle juge terroriste, sans se soucier des pertes humaines, ne laisse plus d'espoir pour une sortie de crise par le dialogue.

Les Égyptiens observent, effarés, les prémices de ce qui pourrait devenir une guerre civile

La couverture médiatique internationale tend trop souvent à présenter le pays scindé en deux camps : les Pro Morsi et les Pro Sissi. Il existe en effet une polarisation extrême entre deux parties irréconciliables : celle qui perçoit les Frères musulmans comme des terroristes et leur refuse même la qualité d'Égyptiens, et les Ikhwan qui accusent tous ceux qui ne sont pas d'accord avec eux d'infidèles. Pourtant la réalité est aujourd'hui plus nuancée, plus complexe. La majorité des Égyptiens se sentent pris en étau entre deux choix qui ne leur conviennent pas : les Frères ou le retour du régime militaire. Mais en premier lieu ils déplorent le nombre de morts et observent, effarés, les prémices de ce qui pourrait devenir une guerre civile. Descendus en masse pour demander la démission du président Morsi le 30 juin, personne parmi ces manifestants n'a souhaité le massacre qui s'est déroulé à Rabaa et l'escalade de la violence fratricide. Car elle l'est, fratricide. Chaque famille compte désormais son lot de victimes, des divisions éclatent entre parents et enfants, oncles, cousins, amis, collègues...

 

//Manifestation anti Morsi - Manifestation pro MorsiManifestation anti Morsi - Manifestation pro Morsi 

Si la situation actuelle est inextricable les torts sont à imputer au jusqu'au boutisme de l'armée et aux dirigeants des Frères musulmans. Le face à face entre ces deux acteurs et la bataille d'images que se livrent leurs partisans sur les réseaux sociaux incitent à la haine et à la perte de toute humanité.

Qui sont les terroristes, l'armée ou les Frères? Face aux morts par centaines, on serait tentés de dire peu importe, les morts sont tous des Égyptiens, les uns pas moins que les autres. Et la souffrance des familles endeuillées devant la perte d'un être cher ne fait pas de différence. La couleur du sang ne distingue pas les pro des anti Morsi, et chaque vie humaine ôtée est à dénoncer avec la même vigueur. L'indignation ne peut être sélective. Il n'y a pas de « camps » pour les morts car chaque mort est une mort de trop.

Certains diront que le bilan des pertes parmi les Frères et les autorités ne sont pas comparables. Le poids des chiffres n'est pas discutable et ce qu'il s'est passé doit être qualifié de boucherie, massacre, bain de sang... Indéniablement. Et il faut le condamner. 928 civils tués en cinq jours (plus que pendant toute la durée de la Révolution de 2011), jamais ce degré de violence n'avait été atteint en Égypte.

 

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Mais il faut aussi condamner avec la même fermeté la violence dont certains Ikhwan font usage. Car tous ne sont pas pacifistes, loin de là. Et c'est bien le problème, il existe parmi eux une petite minorité mais active (peut-être 10%), qui a recours à la violence. Et celle-ci a semé la terreur dans les quartiers qu'ils ont occupés. Un rapport d'Amnesty International a même fait état de plusieurs cadavres de riverains retrouvés à Rabaa. Sans compter les policiers et militaires assassinés, les bâtiments publics brûlés (à Alexandrie ils s’en sont pris à la Bibliothèque, tout un symbole…), les violences envers les Coptes qui ont explosé notamment en Haute-Égypte où la population se sent beaucoup moins protégée par les autorités et surtout délaissée par les médias qui se concentrent davantage sur ce qu'il se passe au Caire. On peut aussi légitimement se demander pourquoi les Frères, qui clament haut et fort et à tout bout de champ qu'ils sont pacifiques, ne sont pas capables d'arrêter eux-mêmes les manifestants armés au sein de leur cortèges?

Enfin, Il convient aussi de rappeler que les Frères étaient très silencieux quand sous le mandat de Morsi des jeunes opposants ayant appelé à la désobéissance civile se sont fait arrêter et torturer. On leur avait rétorqué que cette attitude était contraire à l'islam. Aujourd'hui ce sont majoritairement ces jeunes libéraux, fers de lance de la Révolution en 2011, réprimés quand le SCAF (Conseil Supérieur des Forces Armées) dirigeait le pays et réprimés sous la présidence de Morsi qui clament leur volonté de voir émerger une troisième voix. Ils y ont cru après le 30 juin notamment parce que Mohamed Al Baradei était vice-président, mais depuis les signes d'un retour de la dictature miliaire se sont multipliés.

 

Morsi a été accusé de vouloir « frériser » l’État

En Égypte, les médias occidentaux sont accusés de soutenir les Frères et depuis quelques jours les agressions envers les journalistes étrangers se sont multipliées de la part des autorités. Certains médias semblent dépassés par la situation et ont bien du mal à expliquer ce qu'il se passe. C'est en partie dû au fait que pendant un an, après l'élection de Morsi, ils ont pensé que le processus démocratique était en train de se mettre en place et le pays a déserté les ondes. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles pourrait-on dire. Mais la révolte s'organisait et l'opposition grondait. Le mouvement Tamarrod (Rebelles) n'est pas né sans raison. Les offensives répétées de Morsi visant à « frériser » l'État, sa diabolisation des libéraux, ses attaques répétées au monde de la culture, du tourisme ont eu raison de lui. Il s'est d'abord heurté à l'hostilité des institutions jalouses de préserver leur indépendance vis à vis des Frères : l'armée, la police, la justice et les médias se sont opposées à des nominations d'hommes clés dans les plus hautes sphères. Enfin, une partie du peuple, rassemblé autour de Tamarrod, a enclenché la contestation massive lui reprochant de ne pas diriger le pays pour servir l'ensemble des citoyens mais uniquement pour répondre aux exigences de la confrérie et mener un agenda internationaliste contraire à la souveraineté nationale.

 

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Devant les manifestations monstres du 30 juin, il a refusé tout dialogue, tout geste d'apaisement et ses discours autistes n'ont fait que renforcer le rejet dont il était déjà l'objet. Acculé, il aurait dû démissionner ou convoquer de nouvelles élections mais au contraire il n'a eu de cesse de clamer sa légitimité au mépris du peuple. Mais peut-on sincèrement parler de légitimité quand des millions de manifestants, dont de nombreux avaient voté pour lui, expriment leur volonté de mettre fin à un mandat? Certains argumentent qu'il avait été légitimement élu. Certes, c'est le cas, mais depuis quand la démocratie se réduit-elle à des élections? Peut-on affirmer que sous Morsi l'Égypte était une démocratie en devenir? Pourquoi a-t-il refusé de négocier sa sortie?

Soyons clairs. Ce qu'il s'est passé le 3 juillet dernier est bien un coup d'État. Sur la manière il n'y aucun doute : lorsque l'armée, institution censée obéir au chef de l'État, intervient pour mettre fin au mandat d'un président démocratiquement élu, il s'agit bien d'un coup d'État. Mais se concentrer uniquement sur la forme en oubliant la raison de la destitution de Morsi apporte un regard faussé car il fait abstraction d'un fait primordial : une majorité d'Égyptiens est descendue dans les rues le 30 juin pour demander le départ du président. Le rapport entre pro et anti Morsi n’a jamais été de 50-50. Rappelons que Morsi n’a obtenu que 25% lors du premier tour de la présidentielle, et s’il est passé de justesse c’est parce que de nombreux Égyptiens ont préféré voter Frères musulmans pour faire barrage à Shafik, symbole de l’ère Moubarak.

Ce n'est pas une simple équation libéraux contre conservateurs. Parmi les anti-Morsi on trouve des fouloul (anciens du régime Moubarak), des laïcs mais aussi des salafistes ou encore des déçus des Frères musulmans. On ne peut évidemment blâmer Morsi pour l'ensemble des problèmes de l'Égypte mais son bilan économique est désastreux et les Frères ne sont montrés de piètres gestionnaires. L'impatience des Égyptiens croyant qu'après la Révolution leur volonté de « pain, liberté et justice sociale » serait prise en compte a été déçue. Sans compter la tentative de l’ex président déchu de s'arroger les pleins pouvoirs en novembre avant de revenir sur le décret, les poursuites engagées pour outrage au président (plus nombreuses durant son mandat que sous 30 ans de Moubarak), l'arrestation et la torture d'activistes, la dissolution d'ONG étrangères accusées de complot...

 

À la fois l’armée et les Frères ont tort : il n’y a pas de bons et de méchants

Les Égyptiens ont donc salué l'intervention de l'armée à la fin de l'ultimatum adressé à Morsi et ont multiplié les démonstrations d'affection envers les militaires. Il suffit de voir le culte voué au Général Al Sissi (le même homme qui avait justifié l’utilisation de tests de virginité pratiqué sur les manifestantes en 2011) pour se demander comment une telle amnésie collective est possible. Ses photos se vendent sur tous les étals improvisés et certains voient en lui un nouveau Nasser, incarnant le mythe du héros de la nation, de l'homme providentiel. C'est comme si tous les crimes des 18 mois de l'après Moubarak où le SCAF gouvernait avaient été rayés des mémoires.

Pourtant, une fois le nouveau gouvernement en place, les premiers signes de chasse aux sorcières ne se sont pas fait attendre : Morsi jeté en prison, procès des dirigeants des Frères musulmans programmé le 25 aout, arrêt immédiat de l'émission des chaînes de télévision de la confrérie - et maintenant on parle de sa dissolution pure et simple -, rétablissement de l'État d'urgence. Sans oublier l'appel du Général Sissi au peuple à manifester pour lui apporter son soutien dans son « combat contre le terrorisme » qui avait des airs de blanc-seing pour un futur bain de sang. Dans les médias officiels les Frères sont diabolisés et dépeints comme des monstres sanguinaires, sans nuance aucune. Difficile d'imaginer une réconciliation nationale dans ce contexte. Et les derniers rebondissements en date : la future libération d'Hosni Moubarak et le procès de Mohamed El Baradei pour avoir refusé de soutenir l’éviction par la force des campements pro-Morsi…

Tout cela fait craindre un retour de l'ancien régime, qui aurait utilisé la révolte populaire pour revenir en force. Croire en effet que l'armée, qui est l'épine dorsale de l'État égyptien mais aussi de l'économie égyptienne - elle possède 30% du PIB- serait intervenue uniquement pour appuyer le peuple serait naïf (on est également en droit de s’interroger si elle n’a pas volontairement créé les pénuries d'essence pour exaspérer un peu plus les Égyptiens et les inciter à se descendre dans la rue. Mais croire que les Frères musulmans manifestent dans le seul but de défendre la démocratie l'est tout autant. Les acteurs principaux de l'échiquier politique égyptien ne se divisent pas entre les « bons » et les « méchants ».

Les Frères musulmans ont compris que la posture de martyrs leur donnait l'avantage dans les médias étrangers. Il s'agit d'un chantage qui semble dire : « ou nous gouvernons ou vous devez tous nous tuer », ce à quoi l’armée répond « nous vous tuerons tous ». Par ailleurs, l'utilisation d'enfants que l'on a vus en photo vêtus de linceuls où il était inscrit « projet de martyr » ont profondément choqué l'opinion qui ne comprend pas pourquoi les médias internationaux taisent ces faits. Idem pour les attaques ciblées envers les églises, les écoles chrétiennes, les maisons et les magasins appartenant aux Coptes que l'on pourrait qualifier de pogroms. Silence révoltant, et quand on aborde le sujet certains experts étrangers prennent toutes leurs précautions et minimisent ces actes indiquant qu'il peut s'agir d'une manipulation de l'armée ou de la police. Une chose est de dire que la minorité chrétienne a toujours été la variable d'ajustement du régime pour faire pression sur les Occidentaux, une autre est de nier la haine qu'entretiennent certains Ikhwan envers les chrétiens qu’ils rêvent de faire disparaître d'Égypte. Oui des baltagas se mêlent aux attaques mais on a aussi vu dans les cortèges des Frères taguant sur les murs des églises « L'Égypte est islamique ». À Alexandrie la vidéo d'un chauffeur de taxi copte, sorti de son véhicule et lynché à mort par une meute déchainée a circulé sur les réseaux sociaux. De la barbarie à l'état pur.

Seule la troisième voix sauvera l’Égypte | Marianne Roux-Bouzidi, Morsi, Général Sissi, Alexandrie, Coptes, Haute-Égypte, SCAF, mouvement Tamarrod, Shafik, MoubarakUn des arguments les plus fallacieux que j'ai pu lire dernièrement est qu'en ne condamnant pas fermement la répression des Frères musulmans on inciterait à une recrudescence de l'islamophobie en Europe. Ces observateurs assidus auraient-ils oublié que ce sont des musulmans qui sont descendus dans la rue pour dire non à l'islam politique? Ou alors assimilent-ils musulmans et islamistes? En Égypte personne ne fait cet amalgame, les Frères musulmans n’ont pas le monopole de l’islam! Les Égyptiens sont attachés à l'islam et des musulmans pieux et même des salafistes se sont opposés à Morsi. Vendredi dernier des photos ont circulé montrant des musulmans à Sohag priant autour d'une église pour la protéger des assauts des manifestants. Encore une fois il ne s'agit pas d'une bataille idéologique entre laïcs et islamistes, musulmans et chrétiens, libéraux et conservateurs.

 

Les aspirations démocratiques se sont enracinées dans la société égyptienne

L'Égypte, dans les temps obscurs qu'elle doit affronter, a besoin que la communauté internationale soit impartiale dans son jugement. Pendant un an, les Européens ont trop fermé les yeux sur les écarts de Morsi et se sont retrouvés au lendemain du coup d’État coincés entre leur attachement aux valeurs démocratiques et leur rejet idéologique de l’islamisme, rendant délicate toute prise de position. Les Égyptiens sont un grand peuple, ils sont la civilisation comme ils aiment à dire. Très fiers et susceptibles ils ne supportent pas ce chantage à l'aide financière et disent « gardez là votre aide, nous ne sommes pas des mendiants! ». Il est important de comprendre qu'ils voient les discours des puissances occidentales comme de l'ingérence et accusent les médias de ces mêmes pays de soutenir le terrorisme. « Si vous les aimez tant, prenez les chez vous (les Frères) » nous lance t-on.

À cela j'ai envie de répondre : de la même manière que nous devons combattre l'extrême droite en Europe car elle peut être mortifère nous devons combattre l'idéologie des Frères musulmans, qui est du même acabit. Mais la combattre en l'interdisant ne ferait que la rendre plus forte et c'est au niveau des idées, dans le jeu démocratique, que tout doit se jouer. En Égypte aussi. Les Frères musulmans sont une composante essentielle du jeu politique égyptien, et la démocratie égyptienne ne pourra se construire sans les inclure sous réserve qu'ils abandonnent tout recours à la violence. L'instauration de la démocratie prendra du temps mais les Égyptiens ne sont pas condamnés à la dictature islamiste ou à la dictature militaire. La « troisième » voix, celle qui a souhaité la destitution de Moubarak mais qui dénonce les agissements de l'armée, sera le salut du pays. La révolution de 2011 n'était que le premier acte d'un long processus révolutionnaire qui n'est pas enterré.

Si l'optimisme à court terme est difficile à envisager, il faut espérer qu'Oum Al Dounia, la mère du monde, surmonte ses profondes divisions et parvienne à réconcilier tous les Égyptiens. Je ne veux plus voir mes amis se raser la barbe de peur d’être accusé d’être Frère donc traître à la nation ou enlever leur croix autour du cou de peur d’être agressé en raison de leur foi. La tâche est ardue car le sang a coulé, mais les idéaux de la révolution restent encore un leitmotiv pour le peuple. Ce peuple qui a fait l'Histoire. Ce peuple qui fait l'Histoire. Celui-ci ne se laissera plus jamais imposer un régime dictatorial, le mur de la peur est définitivement tombé et les aspirations démocratiques se sont enracinées dans la société. Les fleurs peuvent être coupées, une fois, deux fois mais le printemps réapparaîtra. Inlassablement.

 


 

Marianne Roux-Bouzidi

04/09/2013