Les Égyptiens poursuivent leur révolution | Marianne Roux-Bouzidi, Sidi Gaber, Alexandrie, Oum Kalthou, m, Naguib Mahfouz, Oum El Dounia, Tamarod, Morsi
Les Égyptiens poursuivent leur révolution Imprimer
Marianne Roux-Bouzidi   

//Sidi Gaber à AlexandrieSidi Gaber à Alexandrie

Bien que l'envie ne manque pas - quand on s'appelle Marianne et que l'on est Française on naît forcément avec une sensibilité de révolutionnaire - j'ai choisi de ne pas prendre part aux manifestations organisées par le mouvement Tamarod (Rébellion). En tant qu'étrangère cela peut être risqué pour moi (un jeune étudiant américain a été tué vendredi dans le quartier de Sidi Gaber à Alexandrie) mais aussi pour mes amis égyptiens que l'on pourrait soupçonner de fréquenter des « espions ».

Installée depuis près de trois semaines en Égypte, à Alexandrie, je découvre ce pays que je ne connaissais qu'à travers la littérature, le cinéma et bien évidemment la musique. L'Égypte, pour quelqu'un qui étudie les pays arabes, est la terre des fantasmes orientalistes par excellence. Sans n'y être jamais allée j'étais déjà submergée par les émotions et laissais mon imagination divaguer entre les romans de Naguib Mahfouz et les envolées lyriques d'Oum Kalthoum. Je nourrissais néanmoins quelques appréhensions au vu des nouvelles alarmantes diffusées dans les médias, notamment en ce qui concerne le harcèlement sexuel et l'intégrisme. Après avoir travaillé ces deux dernières années au Maroc, étudié en Tunisie quelques mois avant la révolution j'allais découvrir désormais le Machrek et fouler le sol d'Oum El Dounia (La mère du monde).

Très rapidement mes appréhensions se sont envolées. Je marche tous les jours pour aller travailler et je croise peu de barbus, presque aucun en réalité. Par ailleurs, cela peut en étonner certains mais le harcèlement sexuel n'est pas pire ici que dans les rues de Casablanca (du moins c’est mon ressenti pour l'instant). À vrai dire, je m'y sens beaucoup plus en sécurité. Les magasins sont ouverts jusque très tard dans la nuit et les rues grouillent souvent encore de monde, femmes et enfants compris, donc l’on peut attendre un taxi à minuit sans craindre de se faire agresser.

Je dois toutefois avouer que mon unique souci actuel concerne bien mon intégrité physique : comment ne pas prendre de poids quand à chaque fois que j'achète du pain mon boulanger m'offre un gâteau ? En tant qu'étrangère je n'ai ressenti aucune hostilité, les Égyptiens sont vraiment adorables et prêts à vous aider spontanément et sans intérêt. Il va sans dire que depuis ces derniers jours la paranoïa ambiante ne colle pas vraiment avec mon ressenti dans la vie quotidienne. Certains expatriés ont quitté le territoire et les soldats américains basés en Europe ont été mis en alerte pour protéger l'ambassade et leurs ressortissants en cas de troubles.

Sur les conseils d'amis et de collègues j'ai fait le stock d'eau minérale, de pain, d'argent liquide (les distributeurs étaient à sec) mais sans vraiment croire que la situation puisse virer au chaos. Vendredi soir après les premières manifestations et les affrontements entre pro et anti Morsi qui ont fait 3 morts à Alexandrie, je suis allée avec un ami à Sidi Gaber vers 19h et j'ai vu une ambiance bon enfant, beaucoup de femmes en famille qui chantaient et brandissaient des drapeaux. Nous avons passé ensuite la soirée dans un café du centre-ville en train de fumer une chicha et regarder le show de l'humoriste Bassem Youssef. Pas vraiment un climat de guérilla, même si des tanks étaient postés devant les banques nationales.

 

//Place TahrirPlace Tahrir

Avant le 30 juin, personne n'était en mesure de prédire une telle mobilisation. Avec 17 millions de personnes descendues dans la rue, les incidents sont restés relativement peu nombreux. L'euphorie du 25 janvier flottait dans l'air. Depuis dimanche l'atmosphère s'apparente à une victoire de coupe du monde : les drapeaux sont partout, les enfants ont le visage maquillé aux couleurs nationales, les voitures klaxonnent... On sent que les Égyptiens veulent revivre la révolution de 2011 et se sentir vibrer à l'unisson. Dans la rue on croise des mères main dans la main avec leurs filles, des couples de personnes âgées avec des sifflets et des badges « Irhal ya Morsi » (Dégage) autour du cou. La mobilisation transcende les classes sociales, l'appartenance religieuse ou l'opposition entre libéraux et conservateurs.

Cependant, la situation est complexe et il faut comprendre que l'opposition contre Morsi ne constitue pas un bloc homogène. Parmi les manifestants on retrouve le noyau de la révolution de 2011, les jeunes diplômés urbains, mais aussi des personnes issues des classes populaires qui ont voté Morsi et se plaignent de la situation économique catastrophique. Ainsi, le mouvement Tamarod, qui appelle à la désobéissance civile, a récolté 22 millions de signatures contre le président et le soutien de la majorité des forces d'opposition. Lancé le 1er mai dernier, il réclame la destitution du président et la tenue d'élections anticipées. La manifestation du 30 juin, date du premier anniversaire de l'investiture de Morsi, visait à défier le président et lui rappeler qu'il a échoué à atteindre les objectifs de la révolution « Pain, liberté et justice sociale ».

Avec les derniers rebondissements, les multiples démissions au sein du gouvernement, l'ultimatum de 48h donné par l'armée et les rumeurs sur la possible tenue d'un referendum sur le maintien de Morsi, il est difficile d'élaborer un scenario. Parmi les anti-Morsi certains prônent un retour en force de l'armée, ce qui reviendrait à revenir au régime du Conseil Suprême des Forces Armées mis en place après la chute de Moubarak . D'autres dénoncent un air de déjà-vu et s'insurgent d'une nouvelle confiscation de la révolution par les généraux qui reviendrait à un coup d'État.

L'urgence aujourd'hui est d'éviter la paralysie totale du pays et de nouveaux affrontements meurtriers entre les Frères musulmans et leurs opposants qui enracinerait durablement la violence. Tous les indicateurs sont au rouge, tourisme en chute, pénurie de devises, sécurité alimentaire, inflation galopante... sans compter que les Égyptiens sont à bout. Après un an au pouvoir Morsi a laissé filer sa chance, il s'est révélé incapable d'imposer un leadership et de représenter l'ensemble des Égyptiens au-delà des clivages politiques. Mais c'est surtout dans la gestion socio-économique que le bât blesse.

Alors, bien qu'élu, Morsi doit affronter la colère de la rue. Car si le peuple s’accorde sur la légitimité démocratique sortie des urnes, il estime qu’elle n’équivaut pas à un blanc-seing et doit s’acquérir avant tout par les actes et le respect de ses engagements.

Les Égyptiens ont pris goût à la révolution et entendent la poursuivre tant qu’ils n’auront pas obtenu gain de cause. Les manifestations du 30 juin ont été les plus importantes de l'histoire du pays. Nul doute que ce qu'il se passe dans le pays, poumon du monde arabe, sera déterminant pour le futur de l'ensemble de la région.

 



Marianne Roux-Bouzidi

03/07/2013


L'urgence aujourd'hui est d'éviter la paralysie totale du pays et de nouveaux affrontements meurtriers entre les Frères musulmans et leurs opposants qui enracinerait durablement la violence. Tous les indicateurs sont au rouge, tourisme en chute, pénurie de devises, sécurité alimentaire, inflation galopante... sans compter que les Égyptiens sont à bout.