Histoire d’une fille ordinaire qui défie la peur | Samira Brahim, Mohamed Farag, Jalel El Gharbi, Hosni Moubarak, place Tahrir
Histoire d’une fille ordinaire qui défie la peur Imprimer
Mohamed Farag   

//Samira BrahimSamira BrahimSamira Brahim a 25 ans. Elle n’a pas de passé militant, parce qu’elle n’avait jamais pris part à l’action politique, jusqu’au 25 janvier. Elle ne descend pas d’une famille d’intellectuels ni de militants. Seul un de ses oncles a connu la prison pour appartenance à un groupe islamiste. A part cela, Samira, native de Sohag, une des villes les plus pauvres de la Haute Egypte, menait sa vie de fille ordinaire tout à son travail de directrice de marketing dans une société. Et rien de plus…jusqu’à ce qui fut le jour J dans la vie des Egyptiens, le mardi 25 janvier, où des manifestations éclatèrent au Caire pour se poursuivre ensuite dans tout le pays annonçant le début de la révolution. Ainsi, les jours qui ont précédé la chute de Moubarak ont permis de briser le mur de la peur érigée dans chaque Egyptien durant de longues décennies noires.

Les Egyptiens ont donc goûté au bonheur de transgresser les interdits. Samira fut parmi ceux qui ont respiré l’air surchargé de gaz lacrymogène alors que pleuvaient des balles et des pierres et que se précisait le rêve de voir naître une nouvelle Egypte. Cependant l’histoire de Samira ne commence pas avant la destitution de Hosni Moubarak mais peu après sa chute, au moment des tentatives de redressement de ce qui a été ébranlé par la première insurrection.

A la chute de Moubarak, le Conseil militaire prend les rênes du pouvoir et une longue opération visant à éradiquer les traces de la première insurrection commence. Elle s’est appuyée sur un discours véhiculé par les mêmes médias de l’ancien régime avec quelques remaniements qui donnent à ce discours un air en consonance avec la transition que vit le pays. On a d’abord cherché à en finir avec la place Tahrir. L’objectif de la révolution, selon le nouveau pouvoir, était de démettre l’ancien président et maintenant que ce dernier est parti, il n’y a plus de raison pour manifester ou de faire des sit-in place Tahrir.

Ainsi, quiconque participe à un sit-in ne cherche qu’à entraver la marche de la révolution, à saboter la machine économique ou à semer la discorde entre l’armée, qui a protégé la révolution, et la population, qui doit désormais rester chez elle et laisser faire les nouveaux maîtres du pays. C’est pourquoi une nouvelle répression s’est abattue sur les manifestants et les sit-inneurs de la place Tahrir, depuis fin février 2011. C’est la police militaire qui sévit après avoir transformé le musée du Caire, qui donne sur la place Tahrir, en quartier général où les personnes détenues sont interrogées et torturées pour avoir « semé la discorde entre l’armée et le peuple. »

Le 9 mars, un sit-in a été levé place Tahrir et dix-sept femmes, dont Samira, ont été arrêtées. Au début, elles ont été conduites au musée où elles ont passé une nuit sous la torture des agents de la police militaire. Le lendemain, elles ont été transférées à la prison martiale.
La littérature carcérale égyptienne ainsi que quelques films cinématographiques engagés conservent, depuis les années 1960, bon nombre de récits sur «l’accueil » réservé aux détenus politiques à leur arrivée en prison. Le prisonnier est le plus souvent accueilli par une haie de soldats qui, du fourgon jusqu’à la porte de la prison, fait pleuvoir sur lui des coups, de la manière la plus cruelle. Pour Samira et ses compagnes, l’accueil fut différent. Elles ont été placées dans une chambre avec une grande fenêtre. Des soldats se tenaient devant la porte ouverte. Une dame demanda à Samira de se déshabiller entièrement pour lui faire subir un test de virginité. La jeune fille refusa. Alors, elle a été passée à l’électricité et elle a été forcée de se dévêtir et de s’allonger nue pour qu’un officier s’assure de sa virginité. L’objectif était de détruire ces jeunes filles psychologiquement, puis de les menacer de procès pour prostitution monté de toutes pièces. Mais à la libération des dix-sept femmes, l’histoire de Samira a commencé à s’ébruitée. Samira a été la seule à porter plainte auprès du parquet militaire qui devait enquêter sur les violences dont elle a été victime.

Le Conseil militaire n’est pas resté impassible. Il a très vite émis un démenti formel, puis il a commencé à se rétracter. C’est ainsi que le 30 mai, un Général, qui a préféré garder l’anonymat, a déclaré à la CNN que l’armée avait effectivement fait subir des tests de virginité ajoutant : « Nous ne voulions pas qu’elles prétendent avoir été violées ou agressées sexuellement. Nous avons donc cherché à prouver qu’elles n’étaient pas vierges… Les jeunes filles arrêtées ne ressemblent ni aux miennes ni aux vôtres. Ce sont des filles qui étaient restées avec des hommes sous des tentes où nous avons trouvé des Molotov et de la drogue. »
C’est ainsi que l’armée est revenue sur ses infirmations, mais elle a bien pris soin de ternir l’image de ses victimes.

Cependant, l’affaire Samira ne s’est pas arrêtée là. Samira Brahim a commencé à avoir le soutien de nombreux révolutionnaires et de certaines associations de droits de l’homme. Par ailleurs, Samira a commencé à recevoir des appels téléphoniques avec des numéros masqués, ce qui en Egypte n’est pas habituel, car seuls les appels de la police, des Renseignements Généraux ou de l’ancienne Sécurité de l’Etat sont masqués. Le contenu de ces appels allaient des menaces aux propositions d’accord avec les membres du Conseil militaire en passant par une indemnisation de deux millions de livres égyptiennes (près de 330 $ USA) en contrepartie de son silence. Mais Samira ne s’est pas tue ni ne s’est rétractée. Elle a tenu bon et a décidé de ne pas retirer sa plainte. En décembre, elle a fini par obtenir un jugement interdisant les tests de virginité. Quant au Conseil militaire, il a publié un communiqué où il a fait amende honorable.

C’est ainsi que Samira a eu gain de cause. Elle a pu réparer une injustice, permis à la cause des femmes d’avancer, et contraint l’armée à reconnaître ses torts et à s’excuser. La révolution ressemblerait-elle à Samira ? Elle s’est constituée dans le silence, elle a enduré de longues années de répression et de refoulement. Puis, elle est née soudain pour étonner le monde par sa simplicité, son caractère anodin, mais aussi par sa victoire.

Ce qui est surprenant chez Samira, c’est que c’est une fille ordinaire qui a pu briser tous les stéréotypes de la jeune fille opprimé, silencieuse, subissant l’injustice sans coup férir. Samira, la jeune fille portant le hidjab a manifesté, a participé à un sit-in, a été arrêtée, a été violentée, a réclamé justice et a fini par gagner.
Aujourd’hui, elle est place Tahrir pour la commémoration de la journée des tests de virginité et elle revendique la chute du régime militaire. Elle se bat pour une Egypte nouvelle où la dignité, aussi bien celle de la femme que celle de l’homme, est respectée.
Il ne s’agit pas de transformer Samira en icône impossible à reproduire, mais plutôt en comportement collectif qu’il serait impossible de réprimer : un comportement qui produirait une société sur laquelle ne règne pas la peur et que les stéréotypes n’étouffent pas.



Mohamed Farag
Traduction de l’arabe en français par Jalel El Gharb
i