Portraits de Mona Izzet et Fatma Kafagi  | Dina Kabil, Fondation pour la Femme Nouvelle, Jalel El Gharbi
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Dina Kabil   

Place Tahrir. Le 8 mars 2011. Soit 24 jours après la chute du chef de l’Etat. Des foules de femmes sont groupées devant le syndicat des journalistes en ce jour de la fête de la femme. Elles brandissent les mêmes slogans de la révolution : liberté, démocratie et justice sociale. La manifestation a vite été étouffée dans la violence et les provocations par des bandes de salafistes et d’hommes de main du pouvoir avec la bénédiction des autorités militaires. Cela aurait dû mettre fin à cette action surtout avec la multiplication des appels à ne pas séparer la question féminine des revendications politiques générales, mais les militantes féministes ont redoublé de ténacité et de fermeté. Elles étaient convaincues que l’unité et la bonne organisation du mouvement seraient l’unique voie de salut pour elles.

Portraits de Mona Izzet et Fatma Kafagi  | Dina Kabil, Fondation pour la Femme Nouvelle, Jalel El Gharbi 

Elles sont de tous les combats et représentent toutes deux un type d’activistes égyptiennes. Leur nom : Mona Izzet et Fatma Kafagi. Mona est une jeune journaliste. Elle milite dans de nombreuses associations. Tout se passe comme si elle était soucieuse d’étendre l’élan révolutionnaire à tous les domaines de la vie. Elle milite dans « Fondation pour la Femme Nouvelle » fondée en 1986 par un groupe de gauchistes des années 1970. Fatma Kafagi est pour sa part professeur de planification. Elle a évolué pendant vingt ans au sein de l’Unicef, la plus grande organisation internationale et a fondé avec un groupe de femmes « la Ligue de la Femme Arabe », toujours en 1986.
Toutes deux étaient sur le pied de guerre place Tahrir, lors du sit-in qui a duré 18 jours, puis lors des manifestations des « Femmes libres » où les femmes ont été agressées, traînées par terre, malmenées et tabassées devant le Conseil des ministres. Elles étaient présentes lors de la manifestation du 8 mai 2012 au cours de laquelle le mouvement a réussi à mobiliser les foules autour des revendications féminines et de la condamnation des tests de virginité dénoncés par Samira Brahim. Elles ont également manifesté le 16 mars à l’occasion de la journée de la femme égyptienne. Tout se passe comme si les incidents successifs visant à ternir l’image de la femme et à lui briser le moral avaient donné un second souffle aux féministes. Tout se passe comme si les tentatives extrémistes visant à marginaliser le mouvement féministe et à l’écarter le raffermissaient et le renforçaient.

La femme hic et nunc
Selon Mona Izzet, l’un des plus grands défis auxquels est confrontée la femme égyptienne, c’est la montée des courants religieux, surtout ceux qui sont parvenus au parlement et ceux qui se présentent aux présidentielles. Ces courants exploitent la misogynie qu’on leur connaît pour s’en prendre aux autres forces libérales. Dans cette atmosphère, Mona Izzet ne s’étonne pas que la manifestation féministe ait pu être la cible de personnes cultivées estimant que leurs revendications étaient élitistes. « Cela est normal et c’est précisément ce que nous voulons changer. » affirme Mona avec enthousiasme avant d’expliquer : « Il y a une culture qui a toujours favorisé la violence et la discrimination contre les femmes. On a entendu s’élever des voix, se prétendant sages, soutenir que les questions féminines ne doivent pas être à l’ordre du jour et que l’option démocratique suffirait pour qu’elles se résolvent d’elles-mêmes. Aujourd’hui, après la grande révolution du 25 janvier, nous réclamons que ce statu quo soit revu car, en absence de parité et de changement, l’humiliation faite aux femmes persistera. Tout comme persisteront le harcèlement sexuel, et toutes formes de complaisance sociale à l’égard de la violence qu’elles subissent. On finira bien par admettre la discrimination qui empêche les femmes de prendre part à la vie politique sous prétexte qu’elles n’en sont pas capables et qu’elles ne peuvent gouverner. Comment peut-on appeler à un moratoire sur la question féminine après une révolution dont les slogans étaient : liberté et dignité ? De quelle dignité parle-t-on et quelle justice sociale peut-on envisager quand les problèmes de la moitié de la société, tout au moins 49% de la population, sont reportés ? »

Fatma Kafagi mesure, quant à elle, combien la question féminine s’inscrit dans le mouvement de l’histoire même : « De tout temps la femme a pris part aux révolutions. Elle y participe en tant que citoyenne, au même titre que l’homme, mais à la fin de la révolution, elle est toujours invitée à regagner son foyer. » Kafagi, ainsi que les femmes de sa génération, savaient que la révolution n’apporterait pas d’elle-même la démocratie ni l’égalité pour tous et qu’il faudrait littéralement arracher sa liberté. Il s’agit surtout de faire face à des forces réactionnaires comme l’institution militaire ou ces extrémistes religieux que sont les Frères musulmans et les salafistes.

Pour résumer, Khafagi ajoute: « l’esprit militaire et les Frères musulmans ont toujours porté le même regard sur la femme. Disons que l’esprit militaire et le féminisme sont diamétralement opposés, parce qu’un militaire [égyptien] n’a jamais affaire à une femme dans sa vie professionnelle. Pour lui, la femme, c’est celle qu’il a laissée dans la cuisine, chez lui. Elle ne peut avoir d’autre fonction. Quant aux Frères musulmans, ils considèrent la femme comme une simple source de désir sexuel à mettre à l’écart pour ne pas exciter les instincts masculins. »
Kafagi affirme que de nombreux indices corroborent ce flagrant recul du rôle des femmes : les propos sur la révision du Code de la famille, le limogeage de la seule femme ministre dans le premier gouvernement après la révolution, l’annulation du quota au parlement et même les entraves devant l’accès des femmes au parlement. Aussitôt que les Frères musulmans se sont emparés du parlement, leurs députés se sont mis à présenter – quotidiennement, dit Kafagi – des projets de lois spongieux qui constituent un véritable recul dans les acquis de la femme comme l’interdiction du khul’i. Ces projets de loi portent sur l’annulation de l’âge légal du mariage qu’on voudrait fixer à la puberté, c’est-à-dire 11 à 12 ans et l’annulation de l’examen médical prénuptial.



Dina Kabil
Traduction de l’arabe en français de Jalel El Gharbi
18/06/2012