Une société civile sans mouvement féministe  | Dina Kabil, Doria Chafiq, Suzanne Moubarak, Jalel El Gharbi, Mona Izzet, Fatma Kafagi, Moubarak
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Dina Kabil   

//Doria ChafiqDoria ChafiqMona Izzet laisse de côté les réponses toutes faites. Elle n’invoque ni l’idée que l’Egypte est plus infiltrée par les islamistes que la Tunisie ni le niveau d’éducation plus élevé chez les Tunisiennes: « Les Egyptiennes ont participé à la révolution et elle ont joué un rôle agissant au même titre que l’homme. Et même bien avant la révolution, elle ont pris part aux mouvements de protestation qui ont eu lieu depuis 2005, explique-t-elle. Il n’existe pas de mouvement féministe en Egypte, mais seulement des initiatives. Il n’y a que des associations dont seules quelques unes sont actives. On ne peut pas parler de mouvement féministe organisé avec un programme clair et une présence au sein des partis. En ce sens, il n’y a pas de mouvement capable de mobilisation. »
Pour Fatma Kafagi, le déclin du mouvement féministe égyptien, en comparaison avec la Tunisie, est à imputer à l’absence de lois effectives sous le régime corrompu de Moubarak et ce malgré l’existence d’une société civile bien enracinée dans le pays. Par contre, la Tunisie jouissait d’une législation digne d’un Etat moderne, malgré l’absence de société civile. « Il y a une différence dans le parcours féministe des deux pays, souligne-t-elle. Le mouvement féministe tunisien est structuré et il est florissant depuis le règne de Habib Bourguiba qui, bien que tyrannique, tenait à donner à l’Occident l’image d’un gouvernement civilisé. C’est pour cela qu’il a accordé à la femme la législation la plus avant-gardiste dans le monde arabe avec l’interdiction de la polygamie, de la répudiation, du mariage coutumier, sans parler de la légalisation sur l’adoption. Après Bourguiba, Ben Ali a maintenu ces acquis.  Ce qui n’est pas le cas en Egypte, malgré l’existence d’un mouvement avant-gardiste qui voit le jour dans les années 1920 avec Hoda Chaaraoui et Siza Nabraoui, et qui associe progrès politiques et droits de la femme. Mais avec l’avènement de la révolution de 1952, a prévalu l’idée que le gouvernement pouvait disposer de tout. Les partis, les associations les plus puissantes de la société civile, le mouvement féministe ont été dissous ou combattus comme l’illustre la guerre faite à la charismatique Doria Chafiq, sous prétexte que c’est l’Etat qui pallie à tout. C’est vrai que le droit de voter et d’être élue a été donné à la femme égyptienne, avant même qu’il le soit dans de nombreux pays européens, mais il suffisait d’évoquer les questions du statut personnel pour soulever de grandes réticences au sein du parlement opposé à toute interdiction de la polygamie ou du khul’ (*). »

Du modèle féministe fourni par l’Etat aux coalitions post-révolutionnaires

Kafagi, qui est aussi membre actif du Parti Socialiste de l’Alliance Populaire, relate qu’après l’ère de Nasser, il y a eu dans les années 1970 des progrès au niveau du code du statut personnel. Deux amendements importants ont été alors introduits : d’abord, l’obligation d’obtenir l’acquiescement de la première épouse pour contracter un mariage avec une deuxième femme et ensuite le droit de la femme au foyer conjugal après le divorce. A l’époque de Suzanne Moubarak, de nombreuses régressions ont été enregistrées comme pour le khul’ et on relève l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler le féminisme d’Etat (state feminism), c’est-à-dire que c’est l’Etat qui accorde tout. Par contre, on relève l’apparition d’associations appelant à amender la loi sur la nationalité, la loi du khul’, et revendiquent le droit de la femme à exercer le métier de juge. Durant les 30 dernières années, ces associations ont âprement milité dans cette perspective.
Aujourd’hui que la révolution a eu lieu, après tant de violations des droits de la femme, les activistes comprennent que la bonne organisation, l’esprit d’initiative et l’accès à l’information sont les meilleurs moyens pour promouvoir le mouvement féministe. C’est dans cet ordre d’idées qu’une coalition des organisations féministes a vu le jour. Elle comprend plus de seize associations qui ont pu se liguer et s’organiser pour la journée de la femme égyptienne. Par ailleurs, elles se sont jointes à d’autres associations pour publier une déclaration dénonçant le non-lieu obtenu par le médecin officier dans le scandale du test de virginité audacieusement dévoilé par Samira Brahim.
Aujourd’hui, le défi qui se pose au mouvement féministe est d’étendre son audience dans les provinces et d’insérer la question féminine dans le cadre des questions générales qui se posent dans le pays. Fatma Kafagi énumère avec beaucoup de fierté les groupes qui œuvrent maintenant dans le domaine féministe. Elle cite soixante mouvements, coalitions, associations et comités qui n’étaient pas aussi nombreux le 8 mars de l’année dernière. A ces groupes, il convient d’ajouter 25 comités populaires, le mouvement du 6 avril, le mouvement Des Femmes pour le changement, l’Union des avocates, l’Union internationale des femmes etc.
Aujourd’hui, le défi est d’œuvrer pour un consensus dans la rédaction de la Constitution. Il s’agit, grâce aux lobbies de spécialistes, d’œuvrer à ce que mention soit faite des droits de la femme. Par ailleurs, les femmes juristes pourraient participer à la contestation de la légitimité de l’Assemblée constituante. Selon les féministes, il n’y a pas d’autre alternative que d’imposer – au sens littéral – la participation des femmes. Pour cela il n’y a pas d’autre voie que de s’allier – malgré leur grande diversité – pour faire face à l’assaut fondamentaliste qui se profile.



Dina Khabil
Traduction de l’arabe en français de Jalel El Gharbi
18/06/2012

 

* Divorce obtenu à l’initiative de la femme. Il a comme condition que la femme remette à l’homme la dot.