Le laborieux accès au divorce des femmes égyptiennes | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
Le laborieux accès au divorce des femmes égyptiennes | Catherine Cornet
Dans son rapport de 62 pages, intitulé « Divorcée de la justice : l’inégale accès des femmes au divorce», l’ONG Human Rights Watch a mené une recherche extrêmement fournie sur la base de recherches légales et d’entretiens avec des femmes égyptiennes. Les conclusions de l’étude insistent sur la forte inégalité et les grandes discriminations que subissent les femmes confrontées au divorce.

L’Egypte a toujours été considérée, dans le monde arabe, comme la figure de lance des mouvements féministes. Dès 1951, le mouvement des femmes égyptiennes s’organisait. Derrière la mythique féministe Doria Shafiq 1,500 femmes entraient dans le parlement et exigeaient leurs pleins droits politiques, une réforme du statut personnel, et l’égalité de salaire à travail égal. Aujourd’hui plus de 16,000 ONG travaillent au soutien et à l’empowerment des femmes. Aux niveaux les plus hauts de la présidence, Gamal Abdel Nasser, Anwar al-Sadat ou Hosni Mubarak, ont tous été, malgré leurs différences politiques sur d’autres dossiers, assez favorables aux droits des femmes. Ces deux facteurs ont permis de notables progrès dans les domaines de l’éducation ou de l’accès des femmes à l’espace public. Toutefois, en terme de droits liés au statut personnel qui remontent aux années 20 ans, ces dernières ont fait peu de conquêtes et l’application de ces lois reste fortement handicapante.

Le rapport HRW prend en compte les dernières améliorations apportées par le gouvernement égyptien sur le statut personnel, même si celles-ci ne semblent pas aller suffisamment dans la direction d’une véritable équité. De fait, en 2000 a été introduit le concept du KHULA, la possibilité de demander le divorce sans faute. Afin d’avoir accès à cette pratique, les femmes égyptiennes doivent accepter de perdre leurs droits financiers et de rembourser la dot que leur a apportée leur mari lors de la conclusion du mariage. Adopté afin d'accélérer la procédure, le divorce sans faute exige toujours que les femmes demandent à un tribunal de mettre fin à leur mariage.

Alors que les hommes jouissent d'un droit unilatéral et inconditionnel au divorce, et qu’ils n'ont jamais à se présenter devant un tribunal pour mettre un terme à leur mariage, les femmes, par contre, se retrouvent face à un choix qui leur est, dans les deux cas, peu favorable. Elles peuvent soit demander le divorce pour faute soit le divorce sans faute (khula). Entamer une procédure de divorce pour faute, susceptible de leur octroyer une pension alimentaire, est malheureusement une entreprise longue, coûteuse, et descriminatoire. Alors que le mari n’est pas tenu de déclarer son intention de divorcer, la femme doit, au contraire, apporter la preuve des torts causés par son époux pendant leur mariage. Même les accusations de violences physiques doivent être souvent documentées de manière exagérée, avec témoins à l’appui.
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LaShawn R. Jefferson
De fait, explique LaShawn R. Jefferson, directrice exécutive à la Division Droits des Femmes de Human Rights Watch: “Une Egyptienne qui demande le divorce se trouve face à un dilemme. Soit elle demande le divorce pour faute et elle doit vivre des années dans l'incertitude juridique. Soit elle opte pour un divorce sans faute, qui est plus rapide, et elle doit renoncer à tous ses droits financiers.”

Si on ajoute à ces difficultés d’ordre juridique les difficultés psychologiques et le fait que la plupart des juges sont des hommes, on peut aisément comprendre que les femmes souhaitant divorcer, encouragent leur mari à demander le divorce à leur place afin d’éviter d’insurmontables complications juridiques.

Le facteur social est, par ailleurs, particulièrement déterminant pour ce qui est de l'aggravation des inégalités. Les femmes, dans le cadre de la procédure de divorce, doivent renoncer à tous leurs biens, il est donc évident que le choix du divorce peut être seulement fait par des femmes aisées qui peuvent disposer d’autres ressources. Pour les autres, le mariage lorsqu’elles ne peuvent en sortir peut devenir un réel cauchemar, une prison, sans issue possible.

Lors d’un des entretiens mené par Human Rights Watch, May Ibrahim, 40 ans, mariée à un alcoolique qui devient violent lorsqu'il est ivre explique les raisons de son choix en faveur du divorce sans faute: “Je demande le khula parce que même si je pouvais tout obtenir en suivant la procédure normale de divorce, cela prendrait trop de temps. De toute façon, je sais bien qu’au bout du compte je ne pourrai rien obtenir.”

En octobre dernier, l’Egypte a crée des Tribunaux familiaux afin de rationaliser les procédures liées au divorce. Tous les litiges sont ainsi rassemblés dans un seul dossier traité par un unique tribunal. Certes, s’il s'agit d'un pas en avant à certains égards, force est de constater que ces nouveaux tribunaux appliquent lois et pratiques aussi discriminatoires que le système précédent.

“Les tribunaux familiaux rationaliseront peut-être la procédure de divorce,” a signalé Jefferson, “Mais il faudrait maintenant que le gouvernement égyptien prenne des mesures substantielles pour mettre un terme à la discrimination qui frappe les femmes qui demandent le divorce.” Catherine Cornet
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