Et si Alexandrie n’était que littérature? | babelmed
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Je ne suis pas arrivée vierge à Alexandrie, j’ai lu, étudié, commenté Durell, son maître Cavafy, le voyageur Forster, les romanciers, Mahfouz, El Kharrat…Et en arrivant dans la ville, j’avais un peu cette ambition immodeste de déconstruire le mythe littéraire, la nostalgie cosmopolite, de trouver une parcelle tangible de réalité alexandrine. Après une semaine à questionner et à discourir, de cafés décrépis en taxi suicidaires, je suis misérablement revenue à mon point de départ et refuge littéraire.

Qu’est ce qu’un mythe aujourd’hui? Barthes est spontanément éclairant “Je donnerais tout de suite une première réponse très simple, qui s’accorde parfaitement avec l’étymologie: le mythe est une parole”. Je recadrerais donc tout de suite mon enquête sur Alexandrie et le surpassement du cosmopolitisme. Alexandrie est un long discours, qui emprunte les formes stylistiques les plus érudites ou les plus simples, mais toujours parfaitement auto-référentielles.

Difficulté de plus, à Alexandrie le discours sur soi, comme dans toutes villes, devient politique, mais les arguments politiques sont souvent proposés sous forme de vers ou de strophes grecques, de métaphore anglaises, de mises en abyme arabes.

Je me suis déclarée vaincue avec d’autant plus de facilité que lors des entretiens avec les Alexandrins, artistes ou intellectuels, la première impression est souvent la même, la sensation d’une réelle inhibition à parler de manière autonome d’Alexandrie. Chacun à sa manière se fait un devoir de citer les maîtres littéraires, détenteurs du discours légitime alexandrin. Les plus reconnus Cavafy, Durrell, sont systématiquement évoqués. Il semblerait qu'on puisse les ranger, au coté d’Alexandre le grand, comme les principaux fondateurs de l’Alexandrie moderne.

Ibrahim Abdel Meguid, l’auteur du célèbre récit “Personne ne dort à Alexandrie” n’a pas de complexe particulier dans son écriture, même lorsque l’histoire se déroule dans la ville. Pourtant, dans son intervention à la conférence sur l’ «Alexandrinisme», comme dans nos conversations, il lui faut répéter comme un refrain incantatoire de désensorcellement qu’à Alexandrie, “Durell n’est pas là.” Le jeune cinéaste Imad Mabrouk, en formation à l’Ecole des Jésuites, parle le premier de cosmopolitisme, s’il ne sent aucun lien nostalgique avec l’Alexandrie des années 30 dont rien ne subsiste pour lui, il explique que la notion de mélange et d’universalisme existe sous une nouvelle forme aujourd’hui “les communautés saidis et nubiennes, l’énorme émigration venue du sud de l’Egypte vers Alexandrie la méditerranéenne depuis 10 ans est en train de créer un cosmopolitisme d’un genre nouveau dans la ville. Le contact des habitants de l’intérieur avec ceux de la mer”.
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Il y a des villes qui volent la vedette, et deviennent le personnage principal de leur propre discours. La “sirène de la méditerranée” est peut être la plus orgueilleuse de cette catégorie. Discours, littérature et réalité se mélangent encore et toujours.

Cette ville-personnage a, de fait, aux différentes périodes de son faste, volé la vedette à ses habitants, personnages vivants, allant même jusqu’à nier tout simplement leur présences, pour certains les communautés étrangères, pour les autres les “arabes” autochtones.

Alexandrie ad aegyptum, elle est allée jusqu'à voler le rôle à son propre pays,s'attribuant une place à part. Robert Solé le rappelait lors de notre entretien: les alexandrins, Grecs, Italiens, Arméniens, Anglais, Français, qui se rendaient au Caire entre les deux guerres disaient aller en Egypte, comme s’il n’y étaient pas déjà…

Edouard el Kharrat, l’auteur d’”Alexandrie terre de safran” lors du même colloque sur l’Alexandrinisme, a essayé d’expliquer “son Alexandrie”, celle des Egyptiens, des quartiers pauvres, loin des ghettos “cosmopolites” étrangers. Mais il est rapidement sorti de ces rails pour citer les critiques littéraires qui ont analysé son œuvre! Outre le peu de modestie de la démarche, ce qui est révélateur c'est cette impossibilité de parler de sa propre ville/oeuvre sans avoir recours à des sources extérieures.

Mais s’il n’y avait que la littérature…pendant toutes ces heures de gloire, le cinéma égyptien a aussi débarqué à Alexandrie pour puiser dans le mythe de la cité balnéaire où tous les amours, officiels ou moins officiels, se donnèrent rendez-vous. Mouhab Nasr, éditeur de la revue culturelle alexandrine «Lieux», le rappelait : «les couples se courtisaient à Alexandrie et se mariaient au Caire», ce qui donnait à la ville une odeur de Saint Tropez de l’autre rive…

Aujourd’hui, pourtant, Alexandrie a bel et bien réintégré l'Egypte, elle s’est coulée dans le pays du Nil, (le mot «el Bahr» en égyptien se réfère en même temps à la mer et au Nil). La mer méditerranée n’est plus vraiment une ouverture. Alexandrie la sensuelle a perdu ses jambes (la disparition des plages), regagnée sa tête (la Bibliothèque Alexandrine), et retrouvera peut être une tonalité internationale (la Fondation euro-méditerranéenne pour le Dialogue des Cultures).
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La disparition des plages

La seule femme que j’ai pu interviewer à Alexandrie, Madame Sohar Hamoudeh me raconte comment la construction de la grande autoroute a défiguré, irrémédiablement, le bord de mer et la Corniche, ancien lieu de promenade et de villégiature. "A quoi bon de toute façon conserver nos plages" souligne-t-elle amère, en m'expliquant que les femmes ne peuvent plus aller se baigner tranquillement sur les rives sabloneuses de la Corniche, "aujourd’hui si je veux me mettre en maillot de bain sur une plage, je dois, moi Alexandrine, prendre l’avion et me rendre à Sharm el Sheikh... ». La sirène envoie désormais ses propres filles en Mer Rouge pour la baignade..

Autre contradiction alexandrine : la Bibliothèque se veut une ouverture sur le monde méditerranéen, pourtant, sa politique du livre, et ses premiers pas, sèment pour le moment plus de doutes et de critiques qu’une réelle adhésion.

Nouvelle preuve de la volonté de retrouver un rôle méditerranéen et cosmopolite pour la ville, l’Union européenne, de concert avec le gouvernement égyptien, a décidé de placer la Fondation euro-méditerranéenne pour le dialogue des cultures dans la ville égyptienne. Cette fondation, qui « se veut un nouvel outil pour rapprocher les rives nord et sud de la Méditerranée» serait une tentative de redonner à la ville son rôle de phare culturel méditerranéen, jouant encore sur le mythe de sa vocation de tolérance et de cohabitation pacifique des communautés.


Doutant de ces tentatives institutionnelles, je préfère reprendre le taxi. Le chauffeur de taxi éclairé qui m’amène vers la partie encore intacte de la Corniche, en direction du Fort de Qait Bey, me parle de ses voyages, de l’Italie, de la Grèce, de la France, de l’Espagne, il a vu toutes les villes de l’autre rive lorsqu’il s’occupait, il y a 30 ans, de l’importation de Mercedes… «On prenait le bateau.., la Grèce vous savez n’était pas si loin, l’avion aujourd’hui coûte très cher et puis les visas..».

Ce vieil homme, qui me semble pour le coup vraiment cosmopolite, n’était ni un riche commerçant, ni un intellectuel, mais il portait en lui une Alexandrie plurielle, ouverte sur l’extérieur par la mer. On peut douter que son petit fils puisse avoir la même vie et que les grands projets prévus pour la ville lui permette un jour de fouler l'autre rive. Parce que sous la littérature et les références, Alexandrie est peut être aujourd’hui tout simplement semblable à toutes les autres villes méditerranéennes du sud, prisonnière de la mer qui lui avait pourtant tout donné. Catherine Cornet
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