Amour de l’histoire, histoires d’amour - Rencontre avec l’écrivaine syrienne Myriam Antaki | Nathalie Galesne, Myriam Antaki, histoire syrie, littérature syrienne, culture syrie
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Nathalie Galesne   
 
Amour de l’histoire, histoires d’amour - Rencontre avec l’écrivaine syrienne Myriam Antaki | Nathalie Galesne, Myriam Antaki, histoire syrie, littérature syrienne, culture syrie
Myriam Antaki n’est pas d’Alep, mais y vivre depuis des années lui a appris à aimer et à faire sienne cette métropole de la Syrie du nord. D'ailleurs son histoire personnelle épouse celle de sa ville d’adoption. L’'écrivaine syrienne ne revendique-t-elle pas une culture plurielle ouverte sur l'Europe, n'écrit-elle pas en français, cette langue longtemps parlée par les élites alépines?

C’est précisément à Alep qu’elle consacra son premier roman. Cette entrée en littérature célébrait un retour sur le passé prestigieux de la cité, devenue sous sa plume personnage historique et soubassement du récit .

Nous sommes au Xe siècle, l’émir Sayf al Dawla a fait d’Alep la capitale de son empire, un monument de richesses à sa gloire. La médecine, la philosophie, la poésie, la musique s’y pratiquent pleinement. Symbole de ce creuset culturel : la fulgurante histoire d'amour entre un prince guerrier et Yasmine, fille d'un noble byzantin, "La bien aimée" qui donne son titre au roman:

“Cet homme et cette femme se sont vraiment rencontrés, il y a plus de dix siècles, au hasard de la vie, de la guerre et de l’amour (…)Au delà de leur culture, de leur traditions et de leur religion différentes, ils se rencontrèrent pour s’aimer et s’unir. Un siècle plus tôt que les troubadours de Provence, lui chanta sa dame et s’en émerveilla, et elle l’attendit parce qu’il avait déjà su l’attendre.” (1)

Bâti sur le terreau mouvant des cultures et des ethnies qui confluent dans la région, l’empire de Sayf al Dawla finit cependant par s’effondrer. Alep fut prise en décembre 962 par Nicéphore Phocas. Détruite, pillée par l’armée byzantine, ses habitants massacrés, la ville dépérit dans une région ravagée par la guerre.

Après ce premier roman, Myriam Antaki continue d’imprimer les parcours de ses personnages sur la grande trame de l’histoire, sans pour autant laisser vaciller son écriture dans les avatars du roman historique.

Son second roman Les caravanes du Soleil raconte l’enfance et le parcours d’une jeune femme très humble, Tiadamu, qui franchit au rythme d’une ascension sociale irrépressible le sommet d’Ebla. C’était il y a cinq mille ans le plus grand empire de la terre, le point de départ et d’arrivée d’interminables caravanes:

“Les caravanes d’Ebla s’arrêtent sous les rayons de lune. Les instables reflets de la nuit les bercent d’une ombre invisible. Elles atteignent les plaines fertiles, gonflées de rêve et de désir. Elles sont nées pour demeurer prisonnières de leur éternelle absence. Leur vocation d’errance est inscrite en signe d’or dans les cieux unis aux étoiles”. (2)

Tiadamu livre au calame du scribe les péripéties de sa tumultueuse existence. Ce journal d’argile s’emboîte dans l’histoire plus vaste du récit. Celle d’un empire au point culminant de sa gloire avant de sombrer sous le joug de Sargon.

“Michael s’applique à graver mon histoire : les cunéiformes qu’il dessine me semble des clous jetés dans le désordre, car je n’ai jamais su lire et je suis demeurée inculte dans le palais des rois, comme l’enfant pauvre que j’étais”.(2)

La femme occupe une place de choix dans l’oeuvre de Myriam Antaki. Elle est source et retransmission, elle est protagoniste d’une possible rencontre entre origines, religions, appartenances que tout semble irrémédiablement séparer.

Dans Les versets du pardon, son troisième roman, Myriam Antaki tente à travers le personnage hautement symbolique de Marie la réconciliation de trois destinées : celles d’un père juif, d’une mère chrétienne et d’un fils musulman dans une région flagellée par le drame de la Palestine auquel sont consacrées les plus belles pages du récit:

“Ton regard est rivé sur la Palestine, mais tu ne vois plus rien, rien que de l’eau. Une enfance se déchire au fond de toi, la maison d’autres gens l’habitent. Ils ne comprennent pas les pétales forts du patio, le puits sec l’été (…). Tu emportes dans tes émotions une passion de ta terre qui ne te quittera plus (…). Les petits bateaux vacillent sur la mer et tracent des sillons de dérive, de tristesse. Les visages sont crispés, le silence noie la souffrance.” (3)

L’enjeu de l’écriture devient alors défi. L’écrivain égrène ainsi l’un après l’autre, dans un style incantatoire, les vers libres de son récit. Mise en abyme, prédominance de la fonction poétique, jeu spéculaire des voix déjouent le piège qu’elle semble s’être tendu à elle-même: la symbolique - chaque personnage de cette triangulation représente une des trois religions monothéistes – résiste au simplisme grâce à la progression de l’allégorie. L’originalité de la forme évite le ton lénifiant des discours pacifiques et permet de lire l’insupportable : l’holocauste et l’expropriation du peuple palestinien, pourtant étranger à l’horreur de la Shoah.

“Il me serait impossible aujourd’hui d’écrire un tel livre, m’explique Myriam Antaki, je suis trop choquée par l’horreur qui touche actuellement la Palestine. Cela fait régresser tout projet de paix, inhibe tout travail de l’imaginaire, étouffe toute utopie. Il va falloir des années pour refermer autant de blessures, cicatriser toutes ces plaies, faire taire la douleur, recommencer, un jour peut-être, à envisager la paix.”
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Quelle est la nature de votre relation à Alep?
Ma relation à Alep s'est établie petit à petit. En venant y vivre j'avais déjà changé de vie puisque je m'étais marieé, j'avais fait un choix. C'était en quelque sorte un nouveau départ, mais cela ne m'a pas empêché de rester attachée à mon vieux Damas, et c'est précisément à cause de cet attachement que j'ai pu me lier rapidement à Alep car il existe en fin de compte de grandes similitudes entre les deux villes. Ce sont deux cités arabes qui ont gardé leurs traditions. Cinq ans après m’être installée à Alep, je lui ai consacré mon premier livre. C'était une façon de découvrir cette ville, et d’y poser les marques d’une intégration solide.

Qu'est-ce qui différencie Damas et Alep historiquement?
Les deux villes ont toujours été différentes du point de vue géographique et de leur propre histoire. Alep était sur la route de la soie, puis elle a été échelle du Levant. De toutes les villes de Syrie, c'est la terre où il y a eu le plus grand nombre d'échanges entre Orient et Occident.

Les Gennois, les Vénitiens, les Marseillais y sont venus dès le XIIe et le XIIIe siècle. Au XVe siècle il y a eu la loi des Capitulations. Et c'est encore à Alep que le premier consulat de France au monde a été érigé. Alep a été une ville de rencontre entre l'Est et l'Ouest. C'est cela qui la démarque le plus de Damas.

Damas était une ville sacrée de l'Islam, elle était donc par définition moins ouverte à l'Europe. Au rythme de ses pélerinages, elle avait une intensité tout a fait différente, d’un tout autre caractère. Cependant la vie quotidienne des individus était et reste très similaire dans les deux villes.

Alep est-elle plus ouverte aujourd'hui que Damas?
Alep a un peu perdu de son importance comme ville industrielle et ville d'échanges tandis que Damas a connu un très grand essor et s'est profondément métamorphosée au cours de ces dernières années. Cependant il y a quelque chose d'archaïque dans l'histoire d'Alep fait de ce mélange d'Orient et d'Occident qui demeure partout, dans une façon de vivre, dans l'architecture…Ainsi perçoit-on une note européenne qui s'est ajoutée à ce qu'est Alep.

Les croisades sont-elles la cause de l’implantation d’Européens en Syrie?
Les grandes familles levantines ne remontent pas aux croisades. Elles se sont établies essentiellement grâce aux échanges commerciaux qui auraient eu lieu en dehors de cette page de l’histoire.

Les Chrétiens d'Orient était parfaitement intégrés à la vie syrienne, ils se rendaient à Jérusalem en pélerinage librement. A leur arrivée, les croisés les ont mis dans une très mauvaise posture. Les mulsulmans les considéraient comme alliés de l’envahisseur qui, rappelons-le est resté concentré sur la côte syrienne. Les forteresses d'Alep et de Damas, ces grandes citadelles de l'Islam, ont empêché les croisés de pénétrer à l'intérieur du pays.

Repère-ton aujourd'hui encore dans la ville et dans la mémoire des Alépins les traces de ce passé glorieux ainsi que les marques des désastres qu'Alep a subis puisqu'elle n'a cessé d'être assaillie?
Les traces de l'âge d'or d'Alep se lisent encore dans son patrimoine architectural. Quant aux blessures, toutes les villes qui ont subi des violences les gardent en mémoire, dans leur inconscient collectif. Cependant lorsqu'il y a des destructions, la vie finit toujours par reprendre le dessus, par l'emporter sur le reste, elle triomphe toujours sur la mort.

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur Alep à son apogée, dans sa magnificence?
J'ai choisi un âge d'or parce que c'est un bon moyen de véhiculer une image positive de la Syrie vers l'étranger. Il faut montrer qu'il y a eu chez nous une civilisation avec des assises culturelles et économiques qui participent à notre histoire et éclaire notre présent.

Je trouve que nous sommes dans des régions où il faut porter des messages constructifs, et la Syrie est un bon exemple de vie inter-communautaire malgré les violences, malgré la guerre qui sévit à ses portes.

C’est ce thème de la vie inter-communautaire que j’ai voulu exploité en racontant une grande histoire d'amour entre un prince musulman et une princesse byzantine. On le retrouve également dans mes autres livres.

L’histoire est-elle l’élément déclencheur et structurant de votre écriture?
Si je me réfère à des évènements du passé, c’est parce l’histoire et ses racines nourrissent mon identité et mon imaginaire. Mais plus que l’histoire c’est avant tout l’amour de l’écriture, sa dimention esthétique, poétique, son élaboration qui soutendent ma production. L’écriture est une catharsis, l’écriture est mon ailleurs.

Vous avez pourtant pour chacun de vos romans, et notamment pour Les caravanes du soleil mené un travail de reconstruction et d’enquête historique très minutieux…
Pour ce livre j’ai fait un travail de recherche très précis, en particulier en lisant les carnets de la mission archéologique et l’ouvrage fondamental sur Ebla écrit par Paolo Mattiae. Par ailleurs, j’ai eu la chance d’aller sur le site durant les excavations. Paolo Mattiae et son équipe m’ont énormément aidé, en me guidant à travers leurs découvertes. A chaque fois, de la statuette à toutes les sortes d’objets qui émergeaient des fouilles, j’ai eu le privilège de recueillir leurs explications. Et le professeur Arki, qui a déchiffré les tablettes et les lit comme vous liriez une carte de visite, m’a permis de me repérer dans les noms propres et la petite histoire que révèle cette écriture vieille de cinq mille ans.

La Syrie et ses sites antiques ont été pour de nombreux créateurs contemporains une source d’inspiration très forte. Vous qui avez ranimé Ebla et avez consacré votre dernier roman à Palmyre et à sa reine Zénobie, comment interprétez-vous cela?
Freud disait que la psychanalyse est un travail d’archéologue. Je crois que ces sites qui sont tellement anciens poussent le voyageur, le peintre, l’artiste à creuser en soi, à retrouver une part de soi-même et à modeler sa propre création dans la splendeur dénudée, stratifiée et infinie de tels lieux.

Est-ce simple d’écrire dans une autre langue que l’arabe?
Il existe une littérature syrienne en arabe extrêmement riche. Aussi ai-je sans doute voulu me différencier en écrivant en français, cette seconde langue ancrée en moi aussi profondément que la première. En effet, j’appartiens à ces familles d’Orient pour qui, bien qu’elles fussent très fières de leurs racines arabes, le français était la langue de la culture.

Lorsque j’étais enfant, les histoires m’étaient contées en français, et j’ai encore en mémoire les 78 tours qu’écoutaient mes parents dans cette langue. Je crois que l’imaginaire est très lié à l’enfance, à un passé affectif. A la maison, nous parlions sans cesse en arabe et en français, ma mère nous forçait simplement à finir nos phrases dans l’une des deux langues.

Dans vos romans, la femme joue un rôle essentiel. Cette figure féminine correspond-elle à la réalité où est-elle seulement une création de votre imaginaire?
J'ai puisé dans la réalité. Les femmes de mes romans sont foncièrement orientales. Ce sont elles qui retransmettent les valeurs, qui sont capables d’ extraire l'amour de la souffrance. Et ceci est très vrai en Orient où la société matriarcale demeure malgré tout. La femme orientale essaie d’apporter le monde autour d'elle à l'intérieur d'une cellule homogène et harmonieuse, de créer des cohérences. Certes,à travers les femmes de mes romans, j'ai beaucoup parlé de moi, car on écrit toujours à partir de soi, de ses propres rêves, de ses propres blessures.

Aujourd’hui on assiste en Syrie à une véritable évolution de la femme. La gratuité de l’éducation a ouvert des horizons à tous les niveaux. On retrouve la femme un peu partout, à l’université, dans les écoles, dans différentes filières où elle peut faire carrière. Une ère nouvelle s’annonce même s’il y a encore de nombreux combats à mener. Et cela va permettre un certain décloisonnement de notre société.

Quelles différences percevez-vous entre les Syriennes et les Européennes, et plus généralement entre la Syrie et l’Europe?
Il y a encore des assises traditionnelles qui pèsent sur la femme syrienne bien que sa vie soit de plus en plus diversifiée. La femme européenne est beaucoup plus libre que la femme arabe, elle a une bien plus grande liberté sexuelle et sa vie connaît de nombreuses transformations. Chez nous l’identité familiale est très prégnante, l’univers féminin s’organise en grande partie autour de la famille. En principe, on se marie pour que cela dure longtemps.

Je suis éprise de culture européenne et fascinée en règle générale par l’Europe, par l’universalité de ses messages, mais je ne peux m’empêcher d’y noter une désacralisation inquiétante, un manque de disponibilité, de chaleur et de convivialité qui sont encore très présentes dans nos sociétés arabes. ________________________________________________________________
(1)Myriam Antaki, La bien-Aimée, Olivier Orban, 1985
(2)Myriam Antaki, Les Caravanes du soleil, Gallimard, Paris, 1991
(3)Myriam Antaki, Les versets du pardon, Actes Sud, Arles, 1999


Nathalie Galesne

Extrait de "Syrie, éclats d’un mythe", Actes Sud, 2002.