«Il y a tant de chose à raconter» ou les regards croisés d’Omar Amiralay et Saadallah Wannous | Nathalie Galesne, Omar Amiralay, Saadallah Wannous, HIDHEC, cinéma syrie
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Nathalie Galesne   
 
«Il y a tant de chose à raconter» ou les regards croisés d’Omar Amiralay et Saadallah Wannous | Nathalie Galesne, Omar Amiralay, Saadallah Wannous, HIDHEC, cinéma syrie
Omar Amiralay
Omar Amiralay est né à Damas en 1944. Il réalise des films depuis les années 1970, le plus souvent pour la télévision française. D’ailleurs, il entretient avec la France une relation privilégiée, il y a fait des études de théâtre et a rejoint l’HIDHEC en 1968. La bonne vingtaine de documentaires qu’il a réalisée, le plus souvent en Syrie ou au Liban, a permis aux téléspectateurs et cinéphiles européens de mieux appréhender les réalités et les contradictions qui travaillent en profondeur les sociétés arabes.

Diffusé sur Arte dans le cadre d’une soirée thématique, «Il y a tant de choses à raconter» est un de ses tout derniers films, et sans doute un des plus émouvants. Peu avant la mort du grand dramaturge syrien Saadallah Wannous, Omar Amiralay est allé recueillir le témoignage de son ami sur le conflit israélo-palestinien, et plus largement sur l’engagement d’une génération meurtrie par la guerre et la désillusion politique.

A travers les gouttes du sérum qui coule lentement dans ces veines d’homme malade, on aperçoit le mont Cassioun écrasé par la lumière damascène. C’est de cette lumière qu’affleure la réflexion grave de l’écrivain. Structure proche de celle du récit de Saadallah Wannous, Une mort éphémère, le film donne dans l’intermittence du compte goutte un répit, une suspension, de la vie gagnée sur une mort annoncée pour dire la difficulté d’appartenir à cette région du monde.

Tandis qu’aujourd’hui plus personne en Europe ne donnerait sa vie pour la politique, on assiste dans votre film à la mort annoncée d’un homme malade de la «cause arabe». D’ailleurs Saadallah Wannous dit lui-même qu’il a failli se suicider au moment où Nasser a quitté la scène politique, que son cancer a commencé avec la guerre du Golfe, et que sa disponibilité au bonheur a été dévastée par la guerre avec Israël? Partagez-vous ces sentiments?
Je partage absolument ce qu’a pu dire Saadallah, même si je ne me sens pas impliqué autant que lui psychologiquement, ni psychosomatiquement, dans nos causes communes et nationales. Tout simplement parce que je suis de nature différente, et que celle-ci me pousse à tout relativiser. Cela ne veut pas dire que je ne me suis pas engagé politiquement. Mais je n’ai jamais eu l’illusion un seul instant que ce pour quoi je m’étais engagé allait changer le monde, apporter le bonheur aux autres et à moi-même. L’engagement a été pour moi un simple outil pour exprimer mon mécontentement, et je l’ai fait dans le stricte cadre de la culture. Je n’envisageais pas un militantisme en dehors de ce à quoi je suis sensible, c’est à dire la culture. Car je ne fais pas du tout confiance aux politiciens, ni aux autorités du savoir et de la pensée.
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Saadallah Wannous
Mais alors cette forte complicité avec Sadallah Wannous, comment fonctionnait-elle?
Saadallah lui était un vrai militant, il voyait tout à travers la politique. Personnellement je me retiens plus comme un existentialiste que comme un militant. Or l’existentialiste ne s’identifie pas. Je vois tout à travers l’idéalisme, l’éphémère des choses, car je doute fortement que mes convictions soient les bonnes. Cela ne veut pas dire que je ne m’engage pas dans des idées, simplement je perçois celles-ci comme des vagues dont on a besoin pour avancer dans la vie, mais vers l’inconnu et non pas vers le bonheur auquel Saadallah a cru désespérément et auquel il a associé toute sa vie, tout son état physique.

Et pourtant on ne peut pas dire de son oeuvre qu’elle mette en scène une rhétorique militante, au contraire elle révèle un imaginaire si vaste...
C’est la schizophrénie du militant artiste. Celui-ci a des comptes à rendre pour la cause à laquelle il s’identifie à fond, mais quand il est devant la réalité de la création il ne peut être que lui même, c’est là qu’il est le plus vrai, et non pas dans son discours politique, ni dans la déclaration de son engagement. C’est pourquoi j’ai toujours voulu me rapporter au Saadallah créateur plutôt qu’au militant.

Comment s’est passé le tournage du film dont le thème central était précisément celui de l’engagement?
Notre appartenance à une même génération et notre amitié qui dure depuis le milieu des années 60 ont été déterminantes. Bien que nous ayons vécu la défaite de 67 ensemble de manière identique, nous n’étions pas toujours d’accord politiquement. Sadallah était un communiste orthodoxe, sympathisant d’un parti politique prosoviétique alors que moi j’étais anti-stalinien jusqu’à la moëlle. Nous nous sommes donc éloignés l’un de l’autre pendant des années. Pour sauver notre amitié, j’ai préféré sacrifier, pendant un temps, le contact direct et permanent avec lui. J’ai revu Saadallah peu avant le film lorsque j’ai su qu’il était malade. Vingt ans avaient passé, mais notre amitié a redémarrée au même point, avec la même intensité. Nous avons écrit le scénario du film ensemble. Ces retrouvailles nous ont donné à tous deux une certaine force pour vivre et gérer ce dernier moment de la maladie de Saadallah.

Vous évoquiez récemment dans un article du Monde intitulé «Le dilemme des intellectuels arabes» la difficulté de partager une position identique à celle des Européens, pourquoi?
En effet, la position des sociétés civiles européennes contre la guerre en Irak a été tout à fait admirable, mais ce serait un leurre de dire que nous avons vécu ce conflit et vivons cette occupation de la même manière. Nous n’avons pas les mêmes priorités que l’Occident, ni que les Européens. Chez nous la guerre est latente depuis 50 ans. On vit la guerre avec Israël tous les jours. Peut-être par procuration, via le peuple palestinien, mais le sentiment de la défaite, de l’impuissance, est vécu au quotidien par le citoyen arabe, de la Mauritanie jusqu’au pays du Golfe.
Pour la première fois, les sociétés européennes, ex puissances impériales, vivent le sentiment amer de ce qu’est le rapport avec une force impériale, avec son diktat. Et l’Europe supporte très mal de devoir se plier à la volonté des Américains. D’ailleurs, ces derniers se «foutent» royalement des sentiments, et se comportent en force irrépressible, en bulldozer qui écrase tout ce qu’il y a sur son passage, car rien ne leur impose la nécessité de composer avec les autres. Quant à leur alliés ou ex-alliés, Aznar ou Berlusconi, ils se sont comportés de manière identique, en restant sourds aux milliers de personnes qui ont défilé dans les rues de leur pays contre cette guerre.

La cause palestinienne n’est-elle pas à double tranchant, ne s’en sert-on pas en Syrie pour étouffer toute tentative de changement véritable?
C’est vrai, le despotisme syrien, qui dure depuis plus de cinquante ans, l’a beaucoup instrumentalisée. D’ailleurs, le despotisme dans nos pays est éternel puisque lorsqu’il cesse avec la mort des dictateurs, leur progéniture assure la relève. C’est pourquoi l’individu arabe désespère de voir changer un jour sa propre réalité et celle de son pays. Mais en même temps il n’est pas dupe, il n’a cru à aucun moment à la bonne parole démocratique des Américains. Au contraire, il n’oublie pas que l’Occident a été complice de tous ces régimes, qu’il a pendant longtemps soutenu ces dictatures. Et lorsqu’une partie de l’Europe s’est radicalement opposée aux Etats-Unis dans ce conflit en Irak, elle n’a jamais vraiment eu le courage de citer avec fermeté la Palestine. Donc le moment est encore loin où l’homme arabe aura son mot à dire tant au plan international qu’à l’intérieur de son propre pays où il subit une injustice quotidienne, où ses droits et pouvoirs sont systématiquement reniés.

N’y a-t-il pas une frustration en tant que créateur à mettre toute cette lucidité au service de films qui seront principalement vus en Europe et non pas en Syrie, où il y aurait pourtant urgence à bousculer l’ordre établi?
Quand on est muni comme moi d’une forte dose de sentiment d’individualité, protégé de surcroît par la dérision et par la relativisation des choses, cela donne une force extraordinaire pour survivre, où que ce soit en Syrie, en France, ailleurs. Lorsque je dis que je me suis déshabillé des idéologies, c’est parce que je considère que c’étaient des costumes trop étroits pour cette grande aventure que je défends, cette seule cause vraie qui est une création illimitée, indéfinie, ouverte à toutes les possibilités, à toutes les interprétations. Je puise dans cette manière d’être au monde une grande force, des ailes avec lesquelles survoler toutes réalités difficiles ou contraignantes.

C’est bien sûr regrettable que mes films ne soient pas vus par les Syriens. Toutefois, je me contente de peu. Par exemple, penser tout simplement à un projet, le retourner dans ma tête, vivre cette aventure ne serait-ce que théoriquement sans la réaliser me procure déjà une vraie satisfaction. Je ressens le bonheur d’avoir découvert quelque chose, de l’avoir touché mentalement et avec mes sens.

Et puis, il ne faut pas exagérer. Je ne suis pas un cinéaste à films incarcérés. Mes films sont diffusés par Arte, ils sont vus, la critique française réagit. Certes le public syrien ne voit pas mes films, mais après tout cela permet de nourrir le mythe, non?!

Le regard du public vous est-il si indifférent?
Non, je suis content lorsqu’il m’arrive de communiquer avec mon public. Mais la communication est un genre de spray pour embaumer les autres. Je doute de cette communication, avec ses grands messages sensés changer la façon de voir, la vie, la réalité, la prise de conscience du monde, etc. Je ne crois pas que la démarche de l’artiste soit aussi innocente et altruiste que ça. Je pense plutôt qu’il y a une partie d’un ego qui veut récupérer, dans sa promiscuité avec les spectateurs, des admirateurs. Cela est d’ailleurs tout à fait humain, à condition de ne pas se leurrer.

Pourquoi «Il y a tant de chose à raconter» a été censuré en Syrie, d’autant que Saadallah Wannous est devenu une sorte de héros national en Syrie?
Arte m’avait demandé de participer à une soirée thématique sur le conflit syro-israélien à laquelle devait également participer le cinéaste israélien Amoz Ghitai. Au risque d’être mis à l’index, je ne pouvais pas m’impliquer dans ce genre de projet sans solliciter l’autorisation des autorités syriennes. Le ministre des Affaire Etrangères de l’époque s’est montré favorable à cette idée, mais une fois le film réalisé, il ne l’a pas apprécié. Il n’a pas aimé l’atmosphère sombre qui s’en dégageait et qui ne correspondait pas à l’idéologie du régime. Il m’a donc demandé d’y apporter quelques rectifications, ce que j’ai refusé de faire. Considéré comme un acte de désobéissance, «Il y a tant de chose à raconter» est depuis interdit en Syrie.

A quoi travaillez-vous actuellement?
Je suis en train de réaliser un film qui parle de l’approche, ou plutôt du regard d’un Syrien sur ce que cela veut dire précisément «être syrien aujourd’hui». ________________________________________________________________

EXTRAIT DE «UNE MORT EPHEMERE» DE SADALLAH WANNOUS

A mesure que la maladie le dépossède de son corps, le narrateur se livre depuis son lit d’hôpital à un drôle d’exercice de style : compenser la dégradation physique par la frénésie de son imagination créative. Son esprit s’évade alors et se met à construire plusieurs histoires ( un conte, une pièce théâtrale, etc) qui finissent par ronger le récit premier de l’anéantissement.

«J’entendais l’eau gargouiller, danser dans le flacon bleu-vert qui libérait l’oxygène et l’acheminait vers mon nez. J’écoutais ce murmure uniforme et j’imaginais une ronde de jeunes filles nues qui foulaient l’herbe des pieds tout en psalmodiant des chants lointains. Je me suis mis à fredonner «O le chant de l’oxygène!», puis cessant de prêter attention à ce murmure, je sombrais. Je ne me rappelle plus si je perdais conscience de temps en temps, mais je suis sûr d’une chose, c’est que malgré mon extrême faiblesse, j’étais parfaitement éveillé pendant que l’ambulance traversait Damas. Je suivais mentalement le trajet, croyant que la voiture me transportait à l’hôpital Shami par le chemin de Jisr-Abyad comme d’habitude. Je fus surpris de constater que nous étions passés par les deux tunnels du boulevard Thawra et que nous nous dirigions vers l’hôpital par un autre chemin, celui qui passait par la place des Omeyades. A l’hôpital, dans la chambre 208, quoique anéanti, j’étais pleinement conscient qu’il me fallait affronter une situation horrible. J’allais perdre mon immunité personnelle, j’allais perdre tout ce qui constituait mon intimité. (...)
(...) Avec amusement presque, je suivais le murmure de l’eau dansant dans le flacon d’oxygène. «O le chant doux de l’oxygène! O le chant de l’oxygène qui reprend le chant des femmes nues, baignées de clair de lune et de brins d’herbe!»
Ghounwa, Maher et Marie s’approchèrent de moi. Ghounwa me dit:
-Tu seras sur pied demanin , et nous recommencerons à travailler après demain.
Peut-être avais-je alors souri, peut-être lui étais-je reconnaissant de cette parole d’optimisme, mais, en fait, je me sentais à mille lieues de tout ça. Je ne voyais pas la mort, mais je ne voyais pas non plus la vie telle qu’elle était auparavant.
Je me suis résigné à ma posture inconfortable et à mon humeur moqueuse, et je me suis dit : Si Ghounwa revenait maintenant je lui dicterais un conte satirique qui aurait pour titre: Le Cul antique. Alors, pour me distraire je me suis mis à concocter l’histoire; je la commencerais ainsi:
L’été dernier, je suis parti au village pour y passer un mois de vacances. J’allais souvent me promener des journées entières dans la vallée, parmi les champs d’oliviers dont le vert pâle s’étendait sur les colline autour du village. Après avoir mangé le casse-croûte que j’avais emporté avec moi le matin, je choisissais soigneusement un olivier bien feuillu à l’ombre duquel je faisais une petite sieste. Un jour donc, à mon réveil , je découvris près de moi une sculpture, très ébréchée, en terre cuite, représentant un cul de femme. En l’examinant, la colère me monta à la tête: je présumais qu’il s’agissait là d’une grossière mystification dont le but était de ridiculiser ma passion des antiquités et des objets d’art.(...)

Saadallah Wannous, Une mort éphémère, Actes Sud, 2001
Nathalie Galesne