Mémoires d'Euphrate | babelmed
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Doura Europos
Euphrate, les trois syllabes s'écoulent lentement comme s'il suffisait de nommer le fleuve pour en remonter le cours. Lorsqu'il se jette dans le Golfe Persique, il ne s'appelle déjà plus Euphrate, mais le Chatt el Arab, alliance incertaine et marécageuse avec le Tigre qui forme, sur 200 km, la frontière entre l'Irak et l'Iran. En amont, l'Euphrate se déroule sur presque 2.800 km et parcourt ainsi la basse Mésopotamie, c'est à dire l'Irak. Il borde Babylone ou s'approche de lieux saints chiites comme Karbala. En haute Mésopotamie -l'actuelle Syrie- l'Euphrate baigne les sites archéologiques de civilisations majeures comme Mari, Doura Europos, ou encore les sites néolithiques de la Haute-Djéziré qui jouxte la Turquie où il prend sa source dans la région arménienne. L'Euphrate a ainsi constitué à la fois une voie d'échanges commercial et culturel, un axe de conquête et un enjeu politique et économique Aujourd'hui encore il reste un sujet de litige entre la Turquie d'une part, la Syrie et l'Irak d'autre part. L'enjeu?
Les quantités d'eau disponibles pour chacun des pays en aval.

La grande révolution des paysans de l’Euphrate
Il y a des personnes à qui l'archéologie parle peu. Elles ont pourtant fait le voyage, ouvert des guides... Les voici en Syrie, confuses de ne pas ressentir plus d’émotions devant les innombrables "tells" qui les entourent mais demeurent à leurs yeux de grosses buttes ovales et muettes.

Sur l’axe incertain de leur chronologie se bousculent des noms de civilisations, rescapés d’une première année de collège. Ce n’est pas suffisant, même quand le paysage impressionne, pour se laisser transporter aux origines de l’humanité. Pour tous ces dislexiques de la mémoire universelle, il existe un remède: les archéologues, ou plutôt certains archéologues, les passionnés qui prennent le temps d’interpréter pour vous les vestiges qu’ils ont exhumés et la portée de leurs découvertes à l’échelle de l’histoire humaine.

Danielle Stordeur appartient à cette classe d’archéologues. Co-Directrice de la Mission franco-syrienne d’El Kown-Mureybet, elle travaille depuis plus d'un quart de siècle en Syrie pour tenter d’élucider la grande révolution néolithique dont les premiers paysans de l’Euphrate furent les précurseurs.

"Entre 12000 et 8000 av. J.-C., explique-t-elle, le Proche-Orient a été le théâtre d'une révolution fondamentale pour l'avenir de l'humanité. Les chasseurs-cueilleurs préhistoriques ont imposé leur volonté au monde naturel en domestiquant, pour la première fois, les plantes et les animaux. La Syrie, et plus particulièrement la vallée de l'Euphrate, a joué un rôle premier dans cette transformation historique. Le blé sauvage, l’orge sauvage, la chèvre sauvage, le moutons sauvages n’existent pas en Europe. Or, si aujourd’hui nous les possédons, c’est parce qu’un jour les gens de cette région où ces espèces existaient à l’état sauvage, ont eu l’idée, l’envie, le désir de se les approprier. L'Europe a bénéficié de toutes ces inventions qui se sont diffusées depuis le Levant vers l'Occident et y ont été adoptées près de trois millénaires plus tard.”

Pourquoi un tel bouleversement a eu lieu précisément dans cette région du monde? Comment a-t-il définitivement transformé la vie de l'homme, sa condition, son devenir?

On a longtemps raconté, et on raconte encore, aux écoliers européens que les terres de l’Euphrate auraient été, du fait de leur fertilité, propices à l’incroyable mutation qui permit enfin à l’homme de maîtriser ce que la nature lui offrait. Cette vision matérialiste a pourtant ses limites. Pour l’archéologue Jacque Cauvin, cette transformation est due à l'extraordinaire mutation psychique, symbolique et imaginaire que vit l’homme du néolithique. Comme si en enrichissant, en affinant, en dynamisant la représentation mentale qu’il a du monde, l’homme finissait par en dominer les ressources.
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Jerf el Ahmar
Jerf el Ahmar, la "falaise rouge" de nos origines
De 1995 à 1999, Danielle Stordeur dirige des fouilles d'urgence dans la vallée de l'Euphrate à Jerf el Ahmar (« la falaise rouge » en arabe), condamnées à être englouties par la mise en eau du barrage Tichrine, deux kilomètres en aval.

"Nous allions tout perdre, s’anime Danielle Stordeur, il fallait donc dans l’urgence du sauvetage voir grand. Nous avons été pris par une sorte de courage et avons décidé de mener nos recherches sur une immense surface alors que les fouilles préhistoriques sont d’habitude circonscrites à de minuscules superficies, rarement plus d’une ou deux maisons sont fouillées. De cette façon, nous avons vu émerger à Jerf el Ahmar un village entier, et à travers l’organisation de ce village, une société nous est apparue. Bien sûr nous savions que l’homme-chasseur-cueilleur depuis trois millions d’années avaient accompli dans la vallée de l’Euphrate et dans la vallée du Jourdain, à partir de 11.000 ans av. J-C , les premiers gestes agricoles. Ce que nous ignorions en revanche et que nous avons découvert à Jerf al Ahmar, c’est à quel point ces sociétés de paysans débutants, de premiers agriculteurs, étaient complexes, bien organisées, avec sans doute un début d’autorité."

Aujourd’hui, l'Euphrate a enseveli sous ses eaux ce qui s’est avéré être l’un des sites archéologiques les plus bouleversants de l'histoire de nos origines. Car ici même, pendant 500 ans, entre 9200 et 8700 av. J.-C., des hommes et des femmes ne se sont pas contentés de découvrir l'agriculture, ils ont inventé la maison carrée; orné leurs bâtiments de décors; tracé les premiers "pictogrammes", ces messages gravés dans la pierre, non encore déchiffrés, qui précèdent de quelques six mille ans l'écriture d'Ebla. Autrement dit, ils se sont dotés d'une véritable organisation sociale.

Drôles de graines
Longtemps, face aux céréales de l'Euphrate, les archéologues ont pensé qu’il s’agissait d’espèces sauvages jusqu'au jour où un archéobotaniste anglais a réussi à démontrer, précisément à Jerf el Ahmar, l’existence de l’agriculture par les mauvaises herbes. Simple comme bonjour, mais il fallait y penser: c'est uniquement quand la terre a été retournée, travaillée, ensemencée que les mauvaises herbes poussent. Or dans le petit village de Jerf celles-ci côtoyaient des restes de blé en apparence sauvage, mais pourtant bien cultivé. L'existence de l'agriculture venait d'être formellement prouvée pour la première fois.

Gastronomes, architectes et décorateurs
A Jerf el Ahmar, dans la cuisine d'une maison incendiée, fuie précipitamment par ses occupants, les archéologues ont mis au jour le plus vieux plat du monde. Un peu rassise par les millénaires mais intacte, cette préparation culinaire révèle sa recette. Au menu: kebab et céréales concassées, le tout assaisonné d'une grande quantité de moutarde.

Les gastronomes de Jerf el Ahmar sont aussi des architectes très créatifs. Leur maison évolue sur une courte période, 500 ans, de la géométrie ronde à la géométrie rectangulaire, jusqu’au modèle définitif de la technique de l'angle droit, qui est celle des maisons d'aujourd’hui. Leur grande originalité est de continuer à bâtir tous les types de constructions.

Des maisons rondes jouxtent des maisons ovales et rectangulaires. A l'exception du bâtiment communautaire dont la forme reste strictement circulaire. Car autre découverte fondamentale: ces petits villages d’agriculteurs étaient déjà dotés de bâtiments communautaires. Une grande maison servait de lieu de réunion et de célébration: salle ronde et enterrée, soutenue par des piliers, banquette circulaire, dalles décorées, stèles représentant des rapaces. Ce lieu solennel rassemblait probablement la communauté villageoise pour des réunions à caractère social ou religieux.

Les premiers pictogrammes
Dans ses Carnets de voyages, Victor Hugo, s’émerveillant des multiples formes qu’évoque le Y, constate «Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images». Mais comment interpréter scientifiquement les plaquettes gravées d'associations de signes et de figures retrouvées pour la première fois à Jerf el Ahmar, et peut-on voir dans ces pictogrammes un début d'écriture?

Pour les épigraphistes à s’être penchés sur la question, il s'agit bien de messages signifiants puisqu’en archéologie la réitération d'un même signe indique qu'il est porteur de sens. Malheureusement les huit pictogrammes exhumés à Jerf el Ahmar représentent un trop mince corpus. Il en aurait fallu au moins cinquante pour réussir à décrypter leur signification. Rien à voir avec la multitude d’inventaires, de calculs, de décomptes découverts et interprétés à Ebla.

On ne saura donc jamais avec précision ce que les paysans de néolithique racontaient, et à travers leur récit comment ils se représentaient le monde. Pourtant les figures qui se répètent à Jerf el Ahmar sur les objets et dans l’architecture avaient sûrement un rapport avec la mythologie et le sacré, et les archéologues de l'Euphrate ont aujourd'hui la certitude qu'ils maniaient des formes de communication qui témoignent de leur imaginaire et de leur esthétique.

Sur les pictogrammes, retrouvés à Jerf el Ahmar, un serpent, un aigle, un renard, des lignes ondulées représentant l'eau servaient sans doute d’aide-mémoire aux villageois, indiquant qu'un rite allait avoir lieu. Présents sur certains objets, dont les bords limés laissent supposer de nombreuse manipulations, les pictogrammes pouvaient également servir au déroulement même de la cérémonie.
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Le partage d’un regard sur le passé
Aujourd’hui bien que Jerf el Ahmar gise sous 25 mètres d’eau, l’énorme travail accompli au moment des fouilles se poursuit. Etudes et publications ont été produites ou sont en cours, tandis que plusieurs bâtiments ont été soigneusement démontés, étiquetés, conservés dans l'attente d’être un jour exposés au public.

Si cette page d’archéologie s’est avérée si féconde, c'est grâce à l'esprit particulier de la mission qui a permis aux regards de se croiser. En confrontant le savoir scientifique à une connaissance intime du terrain, les uns et les autres, archéologues et villageois de l’Euphrate ont pu se forger ensemble un regard sur le passé:

"L'objectif de l'archéologue, raconte Danielle Stordeur, est de reconstruire l'histoire à l'échelle universelle et non locale, mais il opère dans un pays donné et sait qu'il s'agit avant tout de l'histoire de ses habitants. C'est pourquoi, lorsque nous avons commencé à travailler sur le site de Jerf el Ahmar, nous avons voulu expliquer aux gens du lieu qui participaient à la fouille ce qu'ils allaient faire en utilisant pioches, pelles, seaux et tamis, leur faire partager notre regard sur la Syrie et partager le leur. Nous sommes des scientifiques, ils ne le sont pas, mais ils possèdent quelque chose qui nous échappe, ils sont héritiers d’un savoir ancestral, d’une connaissance de cette terre, des ces pierres, de ce bois, des techniques architecturales, d'une infinité de gestes qui participent à l'environnement de Jerf el Ahmar. Leur implication directe dans cet immense travail de reconstruction historique a été fondamental”.

Article extrait du livre Syrie éclat d’un mythe (éditions Actes Sud) Nathalie Galesne
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