Damas: ces photos du temps de jadis | Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
  Damas: ces photos du temps de jadis | Hanan Kassab-Hassan Le CCF (Centre de Culture Français) de Damas a exposé il y a plusieurs mois une série de portraits de mariage prises dans les différentes villes syriennes entre 1875 et 1966. Cette belle collection de l’alépin Hussein I. El-Mudarris constitue une documentation iconographique importante du rituel du mariage en Syrie, de la mode des robes, des coiffures et des bijoux des mariées, mais aussi de la décoration des salles de réception transformées en lieu de fête l’espace d’un soir.

Une société qui se contemple
Au milieu du XX siècle, il était très à la mode dans les milieux bourgeois en Syrie d’accrocher les portraits (photos ou toiles peintes) des membres de la famille sur les murs de la salle de réception. Portraits individuels certainement, mais aussi portrait des époux en amoureux qui se tiennent par la main, ou de la mère toute élégante qui entoure des bras ses enfants aux costumes identiques. L’histoire d’une vie exemplaire exposée aux yeux des invités choisis. Damas: ces photos du temps de jadis | Hanan Kassab-Hassan Mais en dépit du caractère anecdotique de ces images atendrissantes, on peut voir dans ce phénomène des portraits une dimension de la réalité sociale de la Syrie à l’époque de la constitution de la bourgeoisie citadine. Durant cette période commence le phénomène de l’effritement de la grande famille, cette tribu qui faisait cohabiter sous le même toit plusieurs générations (grand parents, parents et enfants) et plusieurs cellules familiales (tous les fils mariés avec leurs épouses et leurs enfants). Dans les nouveaux foyers qui abritent désormais la petite famille indépendante, il est nécessaire de mettre en valeur l’individualisme du couple et l’image de son bonheur exemplaire.
La vogue du portrait s’explique aussi par la tendance de cette même société bourgeoise ouverte au modernisme à se donner en spectacle, à se voir et se faire voir, à vouloir imposer sa pérénnité en fixant par l’image ces moments choisis qui mettent en valeur la richesse et la beauté.

Ainsi, les femmes bourgeoises se faisaient photographier en exposant à l’ojectif de l’appareil leurs robes coûteuses façonnées chez les meilleurs couturiers de la ville. Une façon parmi d’autres pour compenser la grande somme payée pour cette occasion de fête. Damas: ces photos du temps de jadis | Hanan Kassab-Hassan Une autre tendance que l’on constate dans ces portraits, le goût du déguisement et de la théâtralité. A la même époque où les bals masqués sont devenus à la mode dans les restaurants et les cabarets (oui, les cabarets étaient un lieu chic pour les sorties familiales), les studios des photographes étaient équipées de toute une garde-robe de costumes de danseuses de flamenco ou de bédouines séduisantes. L’exotisme et la théâtralité qui recèlent de ces portraits dévoilent le goût d’évasion de cette société avide de changement, et la vision vaporeuse qu’elle se fait du monde.

Le portrait/miroir
Cette conception théâtrale du portrait renvoie au spectateur sa propre vision du monde comme dans un miroir. Car les portraits de famille sont exhibés uniquement aux regards des invités choisis qui appartiennent à la même classe et non à des étrangers. Comme dans le théâtre bourgeois le spectateur tire son plaisir de voir sur la scène un monde qui ressemble au sien, les visiteurs assis au salon se reconnaissent parfaitement dans ces portraits.
Cette façon de renforcer le sentiment d’appartenance à la même classe, au même monde clos des privilégiés justifie aujourd’hui la modification profonde dans toute la conception des photos de famille. Elles sont devenues moins imposantes et moins artistiques mais plus gaies certes, car prises spontanément par les membres de la famille eux même lors des promenades et des fêtes. On ne les voit plus accrochés sur les murs, on ne se penche plus ensemble pour les voir collées dans l’album de la famille, on les consulte sur l’écran de l’ordinateur, on se les envoie par mail.



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