Fammes, syriennes, révolutionnaires  | Omar Assaad, Souhair Atassi, Nahed Badwia, Dana Jawabra, Baba Amr, Jalel El Gharbi, Khawla Donia, Souk Medhat Pacha
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Omar Assaad   
Fammes, syriennes, révolutionnaires  | Omar Assaad, Souhair Atassi, Nahed Badwia, Dana Jawabra, Baba Amr, Jalel El Gharbi, Khawla Donia, Souk Medhat PachaL’histoire raconte qu’une femme de Douma, dans la campagne de Damas, portait chaque jour, à l’heure du repas, une marmite sur sa tête pour donner à manger à des soldats en faction près de chez elle. Avant de les quitter, elle leur recommandait toujours : « Mes enfants, ne visez ni la tête ni la poitrine, tirez en l’air ou alors visez les pieds juste pour leur faire peur, car ce sont vos frères. » L’histoire précise que les enfants de cette dame ont toujours participé aux manifestations hostiles au régime de Bachar Al Assad, depuis le déclenchement des protestations le 15 mars 2011 et qu’elle n’a jamais cessé de nourrir les soldats bien qu’elle eût su qu’une balle de l’un d’entre eux pourrait un jour tuer un de ses enfants.

Ce n’est pas la seule histoire que les Syriens se racontent sur les femmes et leur action au sein de la révolution, eux qui vivent quotidiennement dans le sang et la mort depuis plus d’un an. Car la femme ne joue pas un rôle important uniquement aux niveaux des élites politiques et culturelles mais aussi au niveau populaire tant sur le plan de l’organisation et de l’information, que sur le plan technique et du soutien matériel et moral.

La révolution syrienne a, entre autres, permis de prouver que la femme syrienne joue un grand rôle dans la société et qu’elle s’intéresse à la chose publique de manière jamais égalée depuis l’indépendance de la Syrie en 1964. La femme syrienne a apporté pendant la révolution sa plus grande contribution aux questions publiques. Les Syriens n’oublieront sans aucun doute jamais les noms de plusieurs femmes qu’ils ont scandés dès le début de la révolution. Les premières manifestations qui ont éclaté à Deraa reprenaient les noms des détenues de l’époque, dont Souhair Atassi, Nahed Badwia et Dana Jawabra à côté d’autres noms qui ont émergé après la révolution.

Fammes, syriennes, révolutionnaires  | Omar Assaad, Souhair Atassi, Nahed Badwia, Dana Jawabra, Baba Amr, Jalel El Gharbi, Khawla Donia, Souk Medhat PachaLe mot d’ordre dominant dans cette révolution, qui a donné un plus grand rôle à la femme, est « Liberté ». Les premières manifestations ont connu une large participation féminine avant que la répression ne se radicalise. Les femmes étaient même à l’origine de nombreuses actions. C’est ainsi que plusieurs villes ont vu s’organiser des manifestations strictement féminines protégées et encadrées par des femmes. Cela ne s’est pas limité à Damas dont les habitants se souviennent de la marche féminine de la région de Salhia ou celle du Souk Medhat Pacha. Les régions pilonnées et embrasées comme Baba Amr et Deraa et autres quartiers et villes du nord au sud du pays ont connu de telles manifestations.

La Syrie retient aujourd’hui le souvenir de plusieurs images de femmes prenant des positions qui leur font honneur. Tout le monde se souvient de cette jeune fille qui, le 15 mars, s’est enveloppée dans le drapeau syrien scandant le mot liberté devant la mosquée des Omeyyades au vu et au su des forces de l’ordre. Marwa Ghamyen s’était dressée contre l’injustice. Elle a été incarcérée, devenant de la sorte un de ces noms que la mémoire collective des Syriens n’oubliera pas. D’autres noms ont suivi, nombreux, ceux de celles qui ont été tuées ou arrêtées. Les statistiques de l’observatoire des violations des droits de l’homme en Syrie datées du 8 mars 2012, avancent le chiffre de 212 femmes arrêtées, y compris 8 enfants, en plus des 300 femmes assassinés, dont 131 enfants.
Si les campagnes de répression n’ont ni épargné ni ménagé les femmes, au point que les activistes ont baptisé plus d’une journée du nom de détenues ou de martyrs femmes, comme « mardi de la liberté pour Bahra Hijazi », réalisatrice de documentaires et artiste plasticienne ayant passé près de deux mois dans les geôles des commissariats de police. Un vendredi fut baptisé « Vendredi des Syriennes libres » en signe de reconnaissance et d’hommage à tous les sacrifices consentis par la femme pour la révolution.

Fammes, syriennes, révolutionnaires  | Omar Assaad, Souhair Atassi, Nahed Badwia, Dana Jawabra, Baba Amr, Jalel El Gharbi, Khawla Donia, Souk Medhat PachaPar ailleurs, dans le cadre de ces actions qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « les coordinations », certaines « coordinations » strictement féminines ont vu le jour. Tous les membres sont des femmes qui dirigent les manifestations, qui en assurent la sécurité. Elles assurent également un appui matériel et médical à leurs associations. Tout le monde connaît maintenant Oum Mohamed, qui est vraisemblablement le surnom d’une activiste de la campagne de Damas qui a été arrêtée pour avoir acheminé des produits médicaux et des vivres vers des zones sinistrées de la campagne de Damas et pour quelques éléments dissidents de l’armée.

Un regard rapide sur les annales des manifestations montrerait avec évidence le grand nombre de femmes qui ont participé à la révolution, qui ont été arrêtées ou tuées, celles qui étaient connues pour leur opposition au régime. A Soueida, tout le monde raconte l’histoire de Souria Nassif qui a vu une vingtaine de manifestants se réfugier chez elle à Shebha après que les forces de l’ordre les eurent encerclés. La police leur a demandé, à son mari et à elle, de lui livrer les jeunes qui se cachaient chez eux. Tous deux ont refusé et n’ont pas cédé à la pression. Après des heures de négociation, la police leur a demandé de lui livrer juste quatre jeunes, après quoi elle lèverait le siège de la maison et laisserait libres tous ceux qui s’y trouvaient. La réponse fut claire : « Si vous voulez quatre personnes, prenez-les. J’ai trois enfants et mon mari cela fait quatre, vous pouvez les prendre en détention, mais vous n’emmènerez pas ceux qui nous ont demandé refuge. »

La femme syrienne n’est pas présente uniquement sur le terrain, dans les manifestations et dans les endroits où la tension est vive, mais également dans l’espace virtuel que les activistes syriennes ont su exploiter pour exprimer leur opposition au régime syrien. Le 8 mars, pour la journée internationale de la femme, de nombreuses jeunes filles ont changé leur profil sur Facebook et l’ont remplacé par la phrase « la révolution est féminine » pour affirmer leur rôle agissant dans les événements sanglants que connaît le pays depuis un an.

Le 21 mars, tous les profils sur Facebook ont été remplacés par « Fête des mères des martyrs » en hommage aux mères ayant perdu leurs enfants pendant la révolution. Désormais on sait quelle part prennent les activistes syriennes dans la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme, dans la diffusion des nouvelles et des informations tant par Internet que par le biais des organisations humanitaires ou caritatives. L’apport des Syriennes dans la documentation et dans l’enregistrement des événements est notoire. On raconte à ce propos que plus d’un documentaire sur la révolution syrienne est due à des femmes dont le nom a été omis pour des raisons de sécurité. Il faut espérer que leurs noms soit bientôt connus. Par ailleurs, tous les observateurs des événements en Syrie et de leurs expressions artistiques savent que nombre de banderoles, tableaux, dessins brandis dans la rue ou échangés par les activistes sur Internet, ont été imaginés et réalisés par des artistes syriennes, de la jeune génération surtout.

Plusieurs jeunes filles se sont appuyées sur la musique pour exprimer leur opposition au régime syrien. Si on s’intéresse aux chansons de la révolution, on tombe immanquablement sur la page www.facebook.com/dndne.indesasye2 qui met en ligne des chansons syriennes dont les paroles ont été changées. Ces chansons sont allègrement interprétées par la troupe des « banoutates » (fifilles). Cette troupe a réinterprété la fameuse chanson de Fahd Ballan Wachrah laha ( http://www.youtube.com/watch?v=bsKgMk0k2g8 ) réécrite pour évoquer la relation du président syrien avec Hadil Al Alii dont l’histoire a été divulguée par les mails personnels du président piratés et publiés dans les médias.

Fammes, syriennes, révolutionnaires  | Omar Assaad, Souhair Atassi, Nahed Badwia, Dana Jawabra, Baba Amr, Jalel El Gharbi, Khawla Donia, Souk Medhat PachaLa révolution syrienne a également connu des prises de position d’auteurs et d’écrivains syriennes ayant connu la prison et l’exil pour leurs écrits et pour leur opposition au régime, comme Rosa Hassan ou Racha Omrane, qui a été démise de son travail et contrainte de quitter la Syrie, ou Samar Yazbek contre laquelle le régime a mené une violente campagne en la taxant de trahison, ce qui l’a contrainte à quitter le pays pour continuer la lutte en exil où elle a écrit la première chronique de la révolution syrienne sous le titre « feux croisés » (en arabe).

A ces noms s’ajoute celui de Khawla Donia, une des plus importantes écrivaines et activistes ayant analysé la révolution, son arrière-fond et ses causes. Elle a critiqué le régime dans plus d’un article publié dans la presse. Elle continue aujourd’hui encore à assumer son rôle et à être active en Syrie même. Il y a également l’activiste, militante des droits de l’homme Razane Zeitouna, une des figures les plus importantes de la révolution qui vit aujourd’hui dans la clandestinité.

Les Syriennes ont prouvé la force féminine de la révolution. Elles ont apporté la preuve que la Syrie est encore vivante, fertile, capable d’engendrer un État de droit respectant la citoyenneté et l’égalité. Lorsque les Syriens auront réalisé leur objectif, ils se rappelleront que rien n’aurait pu avoir lieu sans la participation active de la femme qui a su agir sur le cours des événements.



Omar Assaad
Traduction de l’arabe vers le français de Jalel El Gharbi
05/04/2012