A vendre: un patrimoine authentique | Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
 
A vendre: un patrimoine authentique | Hanan Kassab-Hassan
L’extase soufi
Un rite admirable de beauté, les derviches tourneurs.
Parmi les rites religieux pratiqués en Syrie, le plus beau et le plus intéressant est sans doute celui des Meylaouïas, nom local des derviches tourneurs. On attribue la naissance et la forme qu’a pris ce rite à Jalaleddin Roumi (né en 1207, disciple d’Ibn Arabi) qui l’avait instauré comme une pratique de dévotion fortement liée au mouvement soufi.
Ce rite est pratiqué traditionnellement lors de la fête de la naissance du prophète, ou pendant la nuit sacrée du 27 Ramadan. La cérémonie commence normalement par un chant mélodieux accompagné par la flûte et scandé par le rythme en crescendo du tambourin nommée "Mazhar". Debout au milieu de la salle de la mosquée ou de la zaouïa, les yeux fermés pour se détacher de la réalité, les derviches commencent à tourner lentement autour d'eux-même, les bras croisés sur la poitrine, laissant flotter leurs jupes amples qui, par l’effet du mouvement giratoire s’élèvent en tourbillon. Graduellement, et avec l’accélération du rythme de la musique, les derviches dénouent leurs bras qui flottent dans l’espace alors que leurs corps pivotant comme une toupie s’inclinent légérement tantôt à droite tantôt à gauche sans pour autant perdre l'équilibre qui les maintient debout.
Le point culminant du rite est celui de l’entrée en transe des derviches qui parviennent dans leur vertige à communiquer avec l’Être Suprême. Pour le faire sans avoir le vertige, on dit que les derviches doivent observer un jeûne de 40 jours à l’huile d’olive. On dit aussi que par la force de ce mouvement, ils arrivent à s’élever du sol et à échapper aux lois de la pesanteur, mais personne n'a jamais vu cela pour le confirmer.

Pendant de longues années, ce rite a gardé son aspect religieux et n’était pratiqué que devant une assistance d’initiés qui, sans participer effectivement à la danse, s’imprégnait de l’atmosphère envoûtante du déroulement de la cérémonie et accédaient à l’extase, degré suprême du plaisir mystique chez les soufis.
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Meylaouïa, Ahmad Moualla, coll. Privée
Du sacré au spectaculaire
Puis, quelqu’un a eu l’idée de représenter « la danse » des derviches comme un tableau folklorique parmi d’autres dans un spectacle de la troupe de danse populaire constituée en 1959. Personne n’avait alors contesté le fait qui aurait pu être considéré comme une hérésie, et le public syrien émerveillé par la beauté de cette chorégraphie semblait découvrir un aspect inconnu de son propre patrimoine.
Depuis, la Meylaouïa est devenue un spectacle pour les uns, et un rite pour les autres. La dichotomie entre sa représentation sur la scène et sa pratique dans les zaouïa ne posait aucun problème, sauf un: le rite semble perdre graduellement son aspect mystique, son essence et sa portée en devenant objet de repésentation. De même, la commercialisation graduelle du spectacle fort demandé a transformé les derviches d’adeptes d’un secte religieux en danseurs qui touchent de l’argent et qui n’hésitent pas à animer à la demande les mariages et les cocktails des diplomates.
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Publicité pour un dîner spectacle
Le patrimoine commercialisé
La nostalgie du passé est un fait que l’on constate dans toutes les sociétés exposées aux mutations profondes du modernisme; et le retour au patrimoine est un mouvement légitime quand on veut mettre en valeur la spécificité d’une culture riche. Mais ce qui dérange c'est l'abus de la tradition et son exploitation à tort et à travers hors du contexte original pour plaire aux touristes, ce qui engendre une vision folklorique piteuse d'anachronisme. Le problème est que les syriens eux mêmes sont devenus tout d'un coup férus d'exotisme depuis que les feuilletons de télévision ont lancé la mode de "la vie à l'ancienne" comme modèle de bien-être et de bonheur. Les propriétaires des restaurants en ont profité pour installer leur commerce dans les vieilles maisons et leur donner des titres significatifs comme "Les jours d'Antan", "Nostalgie", ou "La vieille Damas". Les "managers" des grands hôtels l'ont saisi et font une restitution en miniature du souk des épices devant leurs brasseries et coffee-shops; sans oublier les propriétaires des vieux cafés du centre-ville qui font appel aux conteurs qui récitent les gestes des héros à un public plus préoccupé par un match de football que diffuse le poste de télévision contigu. Mais le comble, c'est ce que font les entrepreneurs des cérémonies de mariage qui gagnent des sommes énormes en inventant toutes sortes de mise en scène pour rendre les mariages originaux et "authentiques", à commencer par le cortège nuptial qui acclame les mariés arrivés en Limousine, pour finir avec la danse traditionnelle de l'épée exécutée sur la bande son du "Conquest of the Paradise". Quant aux derviches tourneurs, ils font partie maintenant des programmes de la soirées dans les restaurants de cuisine traditionnelle, et ils sont là à tourner et à tourner au milieu des serveurs pressés et des clients gourmands. Hanan KASSAB-HASSAN