Homs: capitale de la révolution syrienne | Hassan Abbas, Homs, Héliogabale, Caracalla, Adib Chichakli, Jalel El Gharbi
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Hassan Abbas   
Homs: capitale de la révolution syrienne | Hassan Abbas, Homs, Héliogabale, Caracalla, Adib Chichakli, Jalel El Gharbi

Homs, la géographie et l’histoire:

Le nom de Homs est devenu un synonyme de l’insurrection syrienne. On n’appelle plus la ville que « capitale de la révolution ». Il est vrai que la première étincelle n’est pas partie de Homs et que la révolution y est parvenue venant de Darraa au Sud, mais Homs fut parmi les premières villes à en prendre le flambeau et à ne plus s’en séparer malgré le lourd tribut qu’elle a dû payer.
Homs est le chef-lieu du département hyponyme. Sur les quatorze départements que compte la Syrie, celui de Homs est classé quatrième par sa population et premier par sa superficie. C’est le seul département syrien à avoir des frontières avec trois pays : le Liban, la Jordanie et l’Irak. Mais Homs ne tire pas son importance de sa position géographique autant que de son apport culturel au pays.
L’histoire nous apprend que Homs, l’antique Emesa, est le pays de Julia Domma, l’épouse du chef romain Septime Sévère, devenu empereur de Rome en 193. Leur lignée donna quatre empereurs dont les plus célèbres sont Caracalla (211-217) et Héliogabale (218-222), le sanguinaire, qui transmit à Rome le culte du soleil. Homs est aussi la ville natale de deux présidents syriens, de nombreux écrivains, poètes et penseurs distingués. Vers la fin de février 1954, Homs a accueilli les réunions des groupes politiques qui ont décidé de mettre fin au règne du tyrannique Adib Chichakli et d’instaurer un régime démocratique. Pour ce qui est de la culture populaire, Homs est célèbre pour sa pâtisserie. Et il est même des sucreries portant son nom et qui sont connues à travers tout le pays comme le Halwa Homsia.
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Homs, la ville de l’humour fin:

Homs est une ville qui prête aux plaisanteries et qui pourtant fini par se distinguer par la finesse de son humour. Les Homsi sont aux Syriens ce que sont les Belges pour les Européens ou les Galiléens pour le reste de la Palestine. Souvent, le Homsi est qualifié de «Majdoub», forme allégée de «Majdhoub» (littéralement « tiré, attiré»), terme qui, dans la mystique musulmane, désigne le soufi dont l’inconnu ayant « attiré » l’esprit, a perdu tout contact avec le réel et est devenu étrange, sot.
On raconte que l’origine de ce mysticisme remonte à l’époque où, marchant sur Damas, Tamerlan qui venait d’Alep campa près de Homs. Il envoya des éclaireurs s’informer sur la ville. Les habitants de la ville qui en eurent vent, sortirent à leur rencontre et se mirent à chanter, à rire à gorges déployées, à danser de manière incongrue. Les éclaireurs s’enquirent de ce comportement et on leur répondit que l’eau et l’air de la ville étaient pollués et que quiconque y entrait devenait fou. Les soldats eurent peur et s’en furent mettre en garde leur chef sur les dangers qu’il y avait à s’approcher de cette ville de fous. C’est ainsi que les habitants ont sauvé leur ville de l’occupation moghole. On raconte que cette histoire a eu lieu un mercredi, c’est pourquoi, aujourd’hui encore, on considère à Homs que le mercredi est le jour de la folie pour les habitants de Homs. Ces derniers aiment à se rappeler cette histoire qui prouve que leurs comportements ne s’expliquent pas par la bêtise ou l’ingénuité mais bien au contraire par l’usage et la ruse. C’est pour cela que les anecdotes et les blagues qu’on raconte sur eux ne les provoquent pas. Mieux encore, ils en inventent eux-mêmes et les répandent. Ils vont même jusqu’à en user comme preuve d’une intelligence supérieure. Une vieille devinette dit : « Pourquoi ceux qui ne sont pas de Homs apprécient-ils les blagues sur les Homsi ? – Parce que leur petite cervelle peut les comprendre facilement. »
Les habitants de cette ville sont évidemment fiers de leurs prouesses dans l’insurrection syrienne, de leur grande résistance malgré le pilonnage quotidien et malgré les grandes pertes qu’ils subissent. Ils se targuent de ne pas avoir eu une participation aussi timide que celle des habitants d’Alep par exemple. On raconte à ce propos cette blague : « Une nuit passa sans que les Homsi entendent des coups de feu. Ils se sont réveillés avec l’idée qu’ils étaient à Alep. » Certains y ajoutent une charge politique en parlant du Golan à la place d’Alep pour épingler le régime qui n’a pas bougé le petit doigt pour récupérer le Golan occupé par Israël depuis quarante-cinq ans. Voici une autre blague exagérant les mérites de la ville : « Une institutrice demanda à un élève: y a-t-il des chutes à Homs ? Il répond: à Homs on ignore ce qu’est une chute ». Tout ce qui advient est traduit en blague à Homs. C’est ainsi que la détérioration de la situation économique surtout avec la pénurie de gaz a donné cette blague : « Un journaliste de la presse officielle demande à un Homsi: à votre avis pourquoi le gaz vient-il à manquer ? Il lui répond : parce que les Homsi préparent un grand complot » en allusion évidente aux médias officiels qui voient dans la révolution syrienne un complot ourdi de l’étranger.
Comme la revendication principale dans l’ensemble du pays est la démission du président, cela n’est pas passé sans donner une blague de Homs : « On demande à un Homsi : si vous étiez président de la République quelle mesure prendriez-vous en premier ? – Je me démettrais. » Concernant les manifestations quotidiennes exigeant la chute du régime organisées depuis des mois au point de faire partie de la routine de tous les jours de certains quartiers de Homs, on raconte : « on demande à un Homsi : arrêterez-vous les manifestations après la chute du régime, et celui-ci de répondre : quelle relation y a-t-il entre les deux ? »
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Jouer avec la mort:

L’humour de Homs ne se limite pas seulement aux seuls mots ; on le voit dans le quotidien de l’insurrection aussi. On raconte à cet égard qu’il y a une grande avenue séparant les quartiers en ébullition du reste de la ville. Des snipers des forces de l’ordre guettent de chaque côté toute personne cherchant à se rendre d’un quartier vers un autre. Lorsque les assiégés s’ennuient ils s’amusent à un jeu qu’ils ont inventé: traverser l’avenue et revenir sans se faire abattre. Ceux qui sont atteints sont déclarés hors-jeu. C’est par l’avenue de la mort que transitent toutes les images des manifestations, des confrontations et des opérations militaires. Et comme les snippers guettent les activistes, il a fallu inventer un moyen sûr pour faire parvenir à destination les témoignages et les images sans que leurs porteurs ne tombent entre les mains des forces de l’ordre. La solution adoptée a été celle d’utiliser des frondes pour lancer non pas des pierres mais des clés USB qui volent au-dessus de la tête des policiers pour parvenir aux amis de l’autre côté de l’avenue. Quelques minutes après, elles étaient transmises sur les chaînes satellitaires. Le jeu de la mort ne peut devenir une blague que si la foi qu’ont les gens dans leur cause leur permet de faire fi de la plus grande peur : celle de la mort. L’échelle des valeurs s’en trouve alors inversée : la chose la plus grave (la mort) devient la plus dérisoire, grâce à l’ironie. La vie devient un jeu. C’est ainsi que les habitants de Homs vivent leur insurrection. Ils se réunissent sur la grande place et serrent les rangs. Ils savent que derrière le quartier la machine de la mort les attend et qu’elle peut d’un seul coup les supprimer. Ils savent que des snipers se cachent sur les toits et qu’ils peuvent les atteindre au visage. Ils savent que les murs ont des oreilles. Ils peuvent être livrés aux assassins et reconnus. Mais ils savent aussi qu’ils ont atteint le point de non retour. C’est l’instant de vérité : soit continuer, persévérer même s’il faut mourir, ou alors reculer, tomber avec l’humiliation qui s’en suivra vraisemblablement avant de mourir. S’ils avancent leur mort est possible, mais la victoire est certaine alors que la mort est probable s’ils reculent et elle sera humiliante. Alors ils dansent, ils dansent… comme si quelque Zorba méditerranéen hurlait dans la tête de chacun « viens danser, viens fiston ». La musique s’élève, on entend le chant et la roue de l’histoire. Un peuple qui chante sa propre mort pour parvenir à la liberté ne peut que vaincre.

(*) - Blague jouant sur la polysémie du verbe «tomber» en arabe signifiant se trouver ou tomber.
 


Hassan Abbas
Traduction de l’arabe vers le français de Jalel El Gharbi
07/02/2012