Créativité de la révolution syrienne | Hassan Abbas, Bachar El Assad, Daria, Ghiath Matar
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Hassan Abbas   
La révolution du peuple syrien contre le régime despotique est entrée dans son onzième mois, battant tous les records dans l’arène du printemps arabe. C’est la révolution qui a connu le plus haut degré de violence, c’est aussi celle qui a fait le plus grand nombre d’enfants tués par balles réelles, enregistré le plus grand nombre d’enfants torturés dans les prisons, le plus grand nombre de personnes arrêtées… mais aussi le plus haut degré de créativité quotidienne par laquelle le peuple syrien surprend le monde. Cette créativité prend des forme diverses et changeantes allant des rassemblements, danses, chants, blagues, moqueries et railleries, aux formes de sit-in de protestation accompagnant les manifestations pacifiques.

Créativité de la révolution syrienne | Hassan Abbas, Bachar El Assad, Daria, Ghiath Matar

La main de fer des service sécuritaires en Syrie, la dureté des sanctions qui s’abattent sur tout auteur d’un acte défiant le régime, et l’enracinement de la culture de la peur dans la société syrienne font des gestes de protestation, si anodins et si naïfs soient-ils, de véritables actes d’héroïsme. Leur valeur est due à l’importance des risques qu’ils font courir aux personnes auxquelles ils sont attribués, d’autant que ces risques peuvent aller de l’arrestation avec des tortures physiques et psychiques cruelles jusqu’à la mise à mort par balles réelles, et s’étendre à la famille de la victime, vieillards et enfants compris.
Certaines formes d’actes de protestation pacifique en usage aujourd’hui en Syrie ont été empruntées à des situations révolutionnaires ayant eu lieu dans d’autres pays, mais la majeure partie d’entre elles relève de créations locales, Les plus courantes sont:

Les manifestations à domicile 
Une manifestation est, d’ordinaire, le rassemblement dans la rue d’un grand nombre de personnes autour d’un objectif qui les unit et qu’ils expriment par des pancartes ou par des cris. Mais étant donné que les forces de l’armée, et de la sécurité ainsi que d’autres corps sont à l’affut de tout mouvement collectif dans la rue, il fallait imaginer une méthode par laquelle les gens « sortent » sans quitter leur domicile. D’où la manifestation à domicile : les habitants d’un quartier donné - notamment des quartiers aux ruelles étroites où les maisons sont très proches les unes des autres - s’entendent sur un signal déterminé ou un moment donné pour crier, haut, de l’intérieur de leurs maisons, et à travers les fenêtres ouvertes, les slogans et les exclamations sur lesquels s’était fait l’accord.

"Allahou Akbar"  (Dieu est Grand)
"Allahou Akbar"   est le slogan le plus usité dans ces sortes de manifestations. Il s’agit en fait d’une expression conventionnelle aux multiples usages, dépassant son acception religieuse. Ainsi, un buveur qui se délecte d’un bon vin peut par cette formule exprimer son plaisir. De même qu’un spectateur dans un stade, peut ainsi clamer son admiration pour un but marqué.
Mais la dernière trouvaille en la matière est l’accord sur une heure convenue pour que les habitants se mettent à battre sur tout ce qui leur tombe sous la main et qui peut émettre un bruit strident : ustensiles de cuisine, bouteilles de gaz…de manière à créer chez l’agent de police posté dans la rue, un sentiment de frayeur et renforce chez les habitants du quartier le sentiment de leur unité et de leur force.

La coloration des jets d’eau et des plans d’eau 
Les grandes villes, Damas en particulier, possèdent des plans d’eau et des jets d’eau édifiés dans les places publiques, les ronds-points, et les croisements de routes. Mise à part l’opportunité de la création de tels édifices dans un pays qui souffre de la pénurie de l’eau, nul doute que l’aspect des eaux jaillissantes donne une certaine esthétique à la ville et procure aux habitants un sentiment de détente et de sérénité. Pour rappeler aux citoyens qui côtoient ces installations décoratives le sang versé quotidiennement dans les rues, des jeunes participant à la révolution se sont infiltrés dans certaines places du centre de la ville et y ont déversé une matière rouge colorante. Quelques instants après, les fontaines se sont mises à déverser un liquide rouge écarlate. Comme si la terre rejetait son trop-plein de sang.

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Fontaine teintée de rouge à Damas


La diffusion des chants de la révolution 

Au cours des derniers mois, des chants sont apparus, que les jeunes révolutionnaires entonnent sur des airs connus ou sur des airs qu’ils composent eux-mêmes. Le plus connu, qui a pour titre «Va-t-en Bachar !» doit sa célébrité au fait que son auteur, Ibrahim El Qachouche, enflammait par ce chant l’enthousiasme de centaines de milliers de manifestants dans les rues de Hama. Pour se venger du chansonnier, les forces de sécurité l’ont arrêté. Son corps a été retrouvé deux jours après, au bord du fleuve, la gorge arrachée.
Les jeunes ont aussi pris l’habitude de placer des cassettes munies de haut-parleurs de grande capacité sur la terrasse d’un immeuble dans un quartier commercial tout en fermant la porte menant à la terrasse, ou les placent dans des attachés-cases qu’ils referment en laissant une ouverture pour la diffusion du son. Et, à un moment donné, que ce soit à une heure de pointe où la rue est pleine de passants, ou le soir, et au moyen d’une télécommande, ils mettent en marche la bande-son. Le chant éclate alors dans le quartier ; les agents de la sûreté, fous de rage, n’arrivent pas à déterminer tout de suite l’origine du son et ne parviennent à briser la porte et à saisir les appareils qu’après que le chant a été diffusé plusieurs fois. Mais sitôt qu’un chant est réduit au silence, un autre renaît, venant de la terrasse d’un immeuble proche ou d’une autre valise déposée à proximité. Les forces de l’ordre se lancent de nouveau à sa recherche et ainsi de suite.

Les balles de ping-pong 
A Damas, et dans l’avenue principale qui monte vers les quartiers supérieurs, adossés au mont Cassioun, des jeunes ont amassé des centaines de balles blanches de tennis de table, sur lesquelles ils ont écrit des slogans hostiles à Bachar El Assad. Et à l’heure de la sortie des cours, alors que l’avenue est bondée de passants et de voitures, des camionnettes ouvrent leurs coffres pour laisser tomber les balles qui se mettent alors à rouler sur l’asphalte. Au bas de l’avenue, les passants et les écoliers se sont mis à ramasser ces balles de l’opposition qui descendaient d’on ne sait où.
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Damas vue du mont Cassioun


La grève des téléphones portables  
Ces grèves revêtent en Syrie une importance particulière du fait que les deux sociétés détentrices du téléphone cellulaire appartiennent à des personnes proches du pouvoir.
A travers Internet et les réseaux sociaux, Face-book, Twitter et autres, les jeunes s’entendent pour ne pas utiliser leurs téléphones portables durant un certain nombre d’heures chaque jour, ce type de grève a été pensée pour réduire les bénéfices réalisés par lesdites sociétés afin qu’il y ait des retombées sur le financement alloués aux forces de sécurité.

Les ballons et aérostats portant des inscriptions anti-régime

Ces ballons sont lancés dans le ciel et emportés par les courants d’air d’une zone à l’autre de la ville jusqu’à ce que les forces de sécurité les abattent à coups de balles.
Ce ne sont là que quelques aspects des actes de protestation pacifique accomplis actuellement par les jeunes révolutionnaires en Syrie, et qui, s’il sont favorablement accueillis par les partisans de la révolution et par une partie de la masse silencieuse, très grande de Syrie, provoquent la colère des agents de la sécurité et suscitent en eux des sentiments de revanche qui les poussent à réagir d’une manière tout à fait disproportionnée par rapport à la douce ironie, voire la puérilité, de ces formes de protestation.
Ainsi, et à titre d’exemple, les forces de sécurité dans une zone enflammée, ont fait circuler une camionnette portant une sono semblable à celles utilisées dans les manifestations et émettant des exclamations de : Allahou Akbar (Dieu est grand). La population a alors vibré avec, à l’intérieur des maisons. La police cachée à l’entrée des immeubles se précipite alors dans les logements, d’où sont sorties des exclamations, pour arrêter les habitants accusés de participation à la révolution.
La violence de ces réactions a atteint son apogée dans la petite ville de Daria, dans la proche banlieue de Damas.
Créativité de la révolution syrienne | Hassan Abbas, Bachar El Assad, Daria, Ghiath Matar
Ghiath Matar
Dans cette petite agglomération, de jeunes manifestants ont, au cours de l’été où la température atteint des seuils insupportables, procédé à la distribution de bouteilles d’eau fraiche en plastique avec une rose aux agents de la sécurité qui se tenaient prêts à réprimer les manifestations. Comme d’habitude, ces scènes ont été filmées par les agents de sécurité armés dont l’arrogance a été brisée par le pacifisme des manifestants. Environ deux mois plus tard, et après s’être assurés de l’identité des organisateurs, les services de sécurité les ont arrêtés et emprisonnés, leur faisant subir d’horribles tortures qui ont entrainé la mort de l’organisateur de cette initiative, Ghiath Matar, et causé de graves préjudices à ses compagnons.
Des rumeurs font même état de décès parmi eux.

La révolution, qui a démarré comme une manifestation pacifique, a conservé ce même caractère revendiqué par la majorité des participants. Celui-ci constitue un principe constant de la révolution et une condition essentielle de sa continuité et de son succès. C’est pourquoi l’on constate continuellement de nouvelles formes de protestation pacifique. Mais le régime qui refuse tout recours à une solution autre que sécuritaire à la crise en Syrie, n’a voulu ni entendre ni voir la réalité de la révolution et lui fait face avec une violence accrue, espérant l’entrainer sur son terrain, celui de l’affrontement militaire où il est le plus fort. Jusqu’à présent la révolution n’est pas tombée dans le piège, en dépit de l’apparition de certains phénomènes armés qui demeurent marginaux. Mais qui peut parierqu’elle demeura pacifique face à la violence démesurée du régime?



Hassan Abbas
17/01/2012