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  Le temps des consuls | babelmed Avec «Le temps des consuls, L'échelle d'Alep» qu’elle a présenté ce jeudi 11 décembre 2003 au Sénat à Paris, Françoise Cloarec signe son quatrième livre sur la Syrie confirmant sa passion pour ce pays qui stimule chez elle création et recherche. Peintre et psychanalyste, Françoise Cloarec continue d’exploiter autour de la Syrie plusieurs registres et plusieurs expressions artistiques qu’elle prodigue avec grâce: des récits romanesques ("Syrie, un voyage en Soi" et "Caravansérail", L’Harmattan) aux essais ("Bîmaristâns, lieux de folie et de sagesse"et Le temps des consuls, L'échelle d'Alep" L’Harmattan), en passant par une constante production picturale exposée à plusieurs reprises en Syrie et en France. Fascinée par la ville d’Alep, Françoise Cloarec a été introduite dans l’univers des grandes familles alépines de souche européenne par son amie Jenny Poche qui lui a ouvert les portes de son caravansérail et de sa mémoire, lui confiant aussi une partie des archives de sa famille. Erudition et récits de vie tissent donc cet essai à la croisée des genres.


Le temps des consuls, L'échelle d'Alep (Fragments)


Microsociété
«Protégés et isolés dans leurs khans, les ressortissants européens vivent hors société locale.
Ils tentent de faire ressembler le plus lointain à un chez-soi. C'est une vie à la fois autonome et communautaire qui se déroule à l'écart de celle des sujets ottomans. Les khans ont d'ailleurs un côté paradoxal, tout y ressemble à ce que les Occidentaux ont quitté, les meubles, les lois et en même temps, tout y est différent, déformé».

«La vie sociale des milieux européens d'Alep, nous dit encore Adolphe Poche, ne manque pas de charme. La chasse, l'équitation, les pique-niques, les soirées de la lune d'août dans les vergers de Bab Allah pour surprendre le craquement des pistaches, les réunions dansantes, la musique de chambre, constituent l'attrait de ce séjour que les résidants ou voyageurs ne quittaient pas sans de nostalgiques regrets. La maison du docteur Poche a accueilli beaucoup de célébrités, entre autres Max Mallowan l’archéologue et sa femme
Agatha Christie, Lawrence d’Arabie…
Les habitants des khans constituent une étonnante microsociété organisée autour des consuls et des congrégations religieuses missionnaires».
Le temps des consuls | babelmed Khan et consuls
«Le khan est ouvert le jour, fermé la nuit. Coupés de l'extérieur par d'épais murs de pierre sans fenêtre, une seule et lourde porte les ferme, comme une frontière
entre plusieurs mondes. Le soir, on est entre soi, on ne voit plus que les vantaux épais, en bois ou en fer et bardés de clous et de ferrures. La clef est gigantesque et pesante, la nuit venue, on l’apporte au consul. Dans
la partie inférieure, une petite porte arrondie était destinée aux sorties nocturnes.
Au matin, la porte s'ouvre sur une grande cour intérieure rectangulaire ou carrée, pour faciliter le chargement et le déchargement des marchandises. Autour de la cour, des arcades bordent les magasins du rez-de-chaussée. Ils servent de boutiques dans
lesquelles les produits sont emmagasinés ou exposés. On y fait aussi les comptes. Dans la cour, on trouve des écuries et des entrepôts.
Dans le bâtiment, se déroule la vie quotidienne, professionnelle et privée. Le consul loge l’aumônier, le chirurgien, les drogmans (traducteurs), Janissaires».

«L'architecture des lieux est propice au regroupement, l'identité communautaire y est très forte. Le caractère fermé du bâtiment renforce le côté protecteur. C'est comme un bastion au centre de la ville. Le consulat
était fait pour la Nation, chaque ressortissant devait se sentir libre de s’y mouvoir comme dans son pays. Les
Européens montaient sur les terrasses des khans pour se promener, ils se rendaient visite sans avoir besoin de descendre dans la rue. Du début du mois de juin jusqu’à
la fin septembre ils dormaient sur leurs terrasses».
Le temps des consuls | babelmed Caravane
"La route est rude, pour les hommes, pour les animaux aussi. La caravane s'étire longuement le long de la route poussiéreuse qui épuise les pas, les animaux sont lourdement chargés. Ballots, marchandises, ustensiles sont fixés aux flancs des bêtes, un âne sert de guide.
Chacun occupe la place qui lui est assignée et chemine péniblement dans une progression lente et ennuyeuse. Mouvements indéfiniment répétés, rites invariables, sur des routes sans fin, à l'horizon sans limite. Elle est
escortée en permanence, certaines zones qui échappent au contrôle du pouvoir sont des lieux très dangereux. Certaines caravanes sont gigantesques, elles sont même quelquefois formées de milliers de bêtes. Elles traversent les déserts, affrontent les dangers, parcourent de grands trajets. Les caravaniers font la plus grande partie du chemin à pied. Il faut faire avec des rythmes climatiques extrêmes, supporter le soleil
chaud épuisant, qui ne renonce jamais, le très froid, les bourrasques de neige, le vent, les pluies soudaines. Les pauses sont rares, on s’alimente souvent en marchant. On attend l'étape du soir, pour la prière, pour mesurer le chemin parcouru, pour se parler. Les cuisines en plein air s'animent. On se repose, on mange, on se remet en état de marche. Il faut partir tôt le matin, s’arrêter tard dans la nuit. Parfois, on s’égare. Le ciel devient alors trop vaste, les distances trop longues, les pistes trop lourdes. Le marchand que le voyage a emmené loin des siens va trouver l’épuisement, les dangers, la maladie peut-être. Les caravanes franchissent d’immenses espaces pour acheminer des produits de luxe rares et précieux. Les épices, les parfums, les essences, les soieries, les tapis, les drogues, les toiles, les bourres, les
maroquins s’acheminent vers les grandes villes». Françoise Cloarec, Le temps des consuls, L'Harmattan, Paris 2003
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