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Jack Ralite
En juillet, au festival d’Avignon, nous étions quatre parlant pour le général Divjak, grand humaniste bosniaque arrêté illégalement par le gouvernement autrichien à l’initiative honteuse et aussi illégale de la Serbie. La réunion terminée, l’un d’entre nous, Marcel Bozonnet, suggéra de lancer un texte de solidarité avec l’opposition syrienne. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain le texte recueillait d’importantes signatures d’artistes que l’invitation à cette soirée a publiée. Le Monde et l’Humanité en ont rendu compte. Puis ce furent les vacances. Pouvait-on en rester là ? Une pétition c’est très bien, mais une action c’est beaucoup mieux. On chercha alors un lieu pour la rentrée. C’est celui où vous êtes accueillis dont la direction est devenue partie prenante de notre démarche. Ainsi, fin juillet une matinée à Avignon, quatre personnes lancent une pétition. Aujourd’hui, 82 jours plus tard, vous emplissez et même débordez cette magnifique salle, l’Odéon Théâtre de l’Europe. Vous l’emplissez et la débordez parce que ce qui nous a conduits ici est une tragédie que vit le peuple syrien, depuis mars dernier.

Il vivait sous la dictature. Depuis qu’il a osé s’exprimer massivement pour la liberté, la démocratie, la revendication sociale, le dictateur est devenu un assassin quotidien et s’étend la longue liste des hommes et des femmes, parmi eux beaucoup de jeunes, qui pacifiquement exigent le changement et à qui le pouvoir dictatorial répond en tirant. Tirant au révolver, tirant au fusil, tirant à la mitrailleuse, tirant au canon, tirant à partir de chars, -à Rastan 400 chars contre un millier de déserteurs de l’armée- tirant d’hélicoptères, tirant de navires, sans oublier l’arme blanche. Tout le monde est visé, hommes, femmes, jusqu’aux enfants. L’arithmétique de la mort dépasse les 3000 personnes, l’arithmétique des arrestations atteint les 26.000 citoyens dont beaucoup sont torturés ou portés disparus. La population syrienne est assiégée dans son pays par le pouvoir de Bachar al-Assad. C’est comme une guerre, une horrible tempête inhumaine déferle dans l’espace public et dans l’espace privé jusque dans les maisons. Le peuple syrien, véritable souffleur de conscience, « montreur de conduite » selon l’expression de Samir Kassir, grand journaliste libano-palestinien-syrien, assassiné le 2 juin 2005 par les services spéciaux de Bachar al-Assad. Oui le peuple syrien s’affronte à l’ensauvagement de sa vie par un bourreau haineux et dominateur qui n’hésite pas à recourir aux crimes contre l’humanité. Parler du droit de vivre en Syrie est un devoir d’humanité pour chacune, chacun, quel que soit son lieu de vie. Là-bas, c’est ici. Là-bas agissent des compagnons simples et lumineux et la moindre des politesses humaines est ici de clamer notre colère, d’enrager comme disent des personnages de Molière.

A cet instant me vient un souvenir d’un autre drame d’un autre peuple. Le Chili de Neruda. La terreur y régnait et pourtant le peintre chilien José Balmès, assistant en novembre 1988 à Paris au Zénith des Etats généraux de la culture, prit leur résolution et rentra au Chili pour tenter la même chose. Ses amis eurent un repli dû à la peur. José Balmès déclara: «Si ce n’est pas moi alors qui, si ce n’est pas maintenant alors quand?». De là naquit une semaine de liberté sous la dictature. 4000 personnes se réunirent au Théâtre Baquedano, déstabilisant profondément Pinochet.

Aujourd’hui c’est à nous de ne plus se contenter de jurer fidélité, de nous compromettre avec les milliers et les milliers de manifestants syriens pacifiques affirmant leur dignité, leur «KARAAMA». Crions ensemble et agissons selon: «KARAAMA AWALLAN». «DIGNITE D’ABORD».

«Tous les membres de la famille humaine possèdent une dignité inhérente», affirme la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Son article 1 poursuit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit ».

Ecoutez un extrait d’un article « Etat et Pouvoir » paru dans « La Syrie au présent, reflets d’une société » édité par Actes Sud, et écrit par l’un de nos invités, Burhan Ghalioun, opposant lucide de toujours au régime des al-Assad, constructeur limpide d’espérances et représentant du Conseil National Syrien créé le 1er octobre à Istanbul, qui mérite rapidement le soutien politique et concret des nations.

«Le Chef de l’Etat est secrétaire général du Parti et Commandant suprême des forces armées. Il désigne le (ou les) vice(s) président(s) de la République, le Président et les vices présidents du conseil des ministres et les membres du gouvernement. Il est chef du Front National Progressiste, président du haut conseil de la justice et gouverneur de l’état d’urgence dont la proclamation est l’une de ses prérogatives.

Le cabinet ministériel est, collectivement et individuellement, responsable directement devant le Président qui n’est responsable devant aucune instance et à qui incombe la responsabilité de définir la politique du gouvernement et d’orienter son action. Le Président ne peut être démis de ses fonctions que pour haute trahison et à la demande signée d’un tiers des membres de l’assemblée du peuple, appuyée par les deux tiers des députés et votée dans une session spéciale et secrète. Il ne peut être traduit en justice que par la haute cour constitutionnelle dont il est le Président ».

C’est une constitution indigne, un mariage cruel imposé aux citoyens, une sorte de danse de mort qui a ôté aux humains des capacités de respiration et de symbolisation et les traite comme s’ils étaient en trop dans la société et finalement leur ôte la vie.

Sauf que les hommes et les femmes du peuple syrien étaient pleins à chaque minute de possibilités non réalisées et se sont retrouvés une tête au-dessus d’eux-mêmes. Ils ont prouvé aux yeux du Monde, au cœur du monde arabe et de son printemps, dont fait partie le printemps palestinien, que contrairement aux apparences, comme dit un ami Yves Clot: «On ne vit pas dans un contexte, on cherche à créer du contexte». Ils «décongèlent la situation » et font fructifier leur «pouvoir d’agir». Celui dont la grande affaire était de mettre la main sur l’âme du peuple et organise des assassinats indistincts, est tenu en échec par le peuple qui refuse l’intimidation et surmonte la peur. Franklin Roosevelt disait en 1933 (entendez la date): «La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même ». C’est un des régimes les plus sécuritaires du Monde. Depuis la grande tuerie opérée par son père en 1980, le peuple n’a plus le droit à la parole. On ne lui laisse rien faire par lui-même. Il a été mis sous le joug des services spéciaux et malgré cela on assiste à une sorte d’explosion intrépide de la rue qui crie un NON magnifique au dernier jour de se donner la main, qui esquisse un mouvement pluraliste où le je et le nous, le nous dans le je, et le je dans le nous, trouvent et surtout trouveront toujours plus le plaisir d’être ensemble, ouverts à l’intuition d’autrui et libres. La société syrienne était pleine d’êtres enfermés de naissance. Les manifestants créent un horizon grâce à des réseaux de confiance. Bachar al-Assad tente de cisailler l’histoire de la Syrie, les syriens cousent éperdument une nouvelle sollicitude sociale. C’est une bifurcation qui concerne tout le proche et moyen Orient. Pour Bachar al-Assad l’homme est tuable à merci, pour les immenses cortèges syriens, « l’homme est un pont pour l’homme ». Bachar al-Assad brutalise à l’extrême la Syrie, les manifestants la civilisent. Bachar al-Assad fabrique des retards d’avenir barbares, la révolte syrienne est en route pour supprimer des impossibilités.

Le groupe terrorisant de Bachar al-Assad a perdu sa légitimité politique mais persiste dans la répression. Il fait tirer à Quamishli sur l’enterrement de Mechal Tamo, chef de l’opposition kurde, membre du Conseil National Syrien, après l’avoir assassiné. Il arrête la psychanalyste de Damas, Rafah Nached, créant la colère des psychanalystes dans le monde, notamment en France. De là notre nécessaire et urgente intervention personnelle et collective. Les pétitionnaires d’Avignon, vous proposent les 4, 5 et 6 novembre d’être les auteurs en tout lieu de culture en France, d’un week-end pour la Syrie…vers la liberté . Les disciplines artistiques peuvent être porteuses de chaleureuses et exigeantes actions pour le peuple syrien. Si dans des endroits la lâcheté est de mise, répandons le courage par un vote de la rue protègeant les citoyens menacés par des tueurs. C’est dans la constitution de l’ONU, qui s’est à ce jour déconsidérée en tergiversant pour mieux ne rien faire. Il y a un peuple en danger qui reste debout et refuse l’humiliation. Allons à Bruxelles, intervenons auprès des deux Etats du veto (Russie et Chine), des quatre Etats de l’abstention (Inde, Brésil, Afrique du Sud, Liban), du mardi 4 octobre. Nous sommes très sensibles par contre à la déclaration du ministre des affaires étrangères, M. Juppé, à propos de ce mardi noir pour la paix: «C’est un jour de grande tristesse pour le peuple syrien» a-t-il dit. D’ailleurs vous êtes là Monsieur le Ministre, et si vous souhaitez dire quelques mots je vous laisserai la parole ensuite.

La réunion incroyable de ce soir, où j’ai bonheur à saluer une amie très chère Leïla Shahid, les orateurs syriens, libanais et français, les extraits d’œuvres syriennes, palestinienne et tunisienne transmises par des voix d’artistes, les personnalités et associations présentes (11 concernent la Syrie), les partis politiques français et européens, l’association culturelle et artistique «Syrie Liberté» (Souria Houria), co-organisatrice , disent avec Albert Camus: «Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du Monde » et avec Walter Benjamin: «Laisser aller le cours des choses, voilà la catastrophe».

Un dernier souhait : pourquoi ne pas créer une rencontre nationale où se mêleraient, jusqu’à la victoire, les amis du peuple syrien vigilants, combattants, proposants et espérants.

Une manifestation se déroulera samedi 15 octobre à 14h30 place de la République à Paris pour interpeller les chefs d’Etats du prochain G20 à Cannes afin qu’ils condamnent clairement les crimes perpétrés par le gouvernement de Damas contre son propre peuple. Cette manifestation est soutenue par l’ensemble des associations présentes ce soir, par tous les syndicats, les partis de gauche, Amnistie France et le syndicat de la magistrature.

Nous y serons, venez-y nombreux.

Comme le peuple syrien, c’est dans la force active des citoyens de partout qu’il faut placer la garantie de ce qu’exprimait si bien Paul Ricœur : « Quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain ».

C’est une grande politesse à avoir et je le dis passionnément, avec votre pouvoir d’agir : « Ayez des excès humains de courtoisie » pour le peuple de Syrie en mouvement vers sa liberté.


* Jack Ralite est ancien sénateur de la Vème république. Il a été ministre et député, membre du Groupe communiste, Républicain, Citoyen et des Sénateurs du parti de Gauche.


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