Théâtre de l’Odéon. 10 octobre 2011 | Farouk Mardam Bey
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Farouk Mardam Bey   
Théâtre de l’Odéon. 10 octobre 2011 | Farouk Mardam Bey
Farouk Mardam Bey
Près de sept mois sont passés depuis que le peuple syrien s’est soulevé contre un pouvoir qui l’a opprimé, pillé et humilié pendant quarante ans. Près de sept mois sont passés depuis que le peuple syrien s’est soulevé contre un pouvoir qui l’a opprimé, pillé et humilié pendant quarante ans. Comme vous le savez, le bilan en pertes humaines est très lourd : plus de 3000 morts sans compter les milliers de disparus, des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires, au moins 15000 réfugiés dans les pays voisins. Après avoir mobilisé sa police politique, ses milices et ses snipers contre les manifestants pacifiques, Bachar al-Assad n’a pas hésité à lancer ses chars, ses hélicoptères et même ses forces navales pour mater les villes et les villages qui étaient en train d’échapper à son contrôle. Mais malgré cela, malgré la barbarie de la répression, malgré les assassinats ciblés, la torture, le viol et la mutilation « pour l’exemple », y compris d’enfants en bas âge, la révolte populaire, partie de Deraa, dans le sud du pays, s’est étendue à l’ensemble du territoire national et ses mots d’ordre n’ont cessé de se radicaliser. Il y a des mois déjà qu’ils se focalisent sur un objectif primordial qui commande tous les autres : le renversement du régime.

Depuis la fuite de Ben Ali, ce qu’on désigne par « Printemps arabe » se résume en ces trois revendications, partout les mêmes : liberté, dignité, justice sociale. Ash-sha’b yurîd (le peuple veut…) : partout, aussi, la même affirmation de la souveraineté populaire, la même délégitimation des autocrates locaux, mais aussi de l’ensemble du système despotique qui domine depuis des lustres à l’échelle régionale. Il est cependant certain que la transition du despotisme à la démocratie se fera dans chaque pays sous une forme et selon un rythme qui lui sont propres. Entrent en jeu plusieurs facteurs d’accélération ou de ralentissement : la nature du bloc au pouvoir, l’attitude de l’armée, les alliances de classe, l’homogénéité ou la diversité ethnique et religieuse, la situation géopolitique … En Syrie, sept mois après le déclenchement de la révolte, par une conjonction de ces facteurs dans un contexte régional et international incertain, les deux forces en présence sont toujours décidées, l’une et l’autre, à en découdre : d’un côté un régime aux abois, autrement féroce que ceux de Ben Ali en Tunisie ou de Moubarak en Egypte, qui considère la Syrie comme sa propriété privée et les Syriens comme ses esclaves ; et de l’autre la majorité d’un peuple qui fait montre chaque jour d’un courage hors du commun et que plus rien ne fera renoncer à ses objectifs, ni la terreur, ni les provocations confessionnelles, ni les manœuvres politiciennes, ni les promesses vaseuses de ses oppresseurs.

Le régime des Assad se définit d’abord par son caractère familial et son assise tribale. Ses partisans communient dans un délirant culte de la personnalité, non seulement dans le sens courant d’une personnification outrancière du pouvoir, mais aussi dans celui d’un « corps éternel du roi », emprunté à la monarchie absolue, qui implique la dévolution dynastique du pouvoir. Les proches du président, ses cousins paternels et maternels, jouissent de privilèges insensés, disposent de milices privées et contrôlent plus de 60% de l’économie nationale. A leur dévotion, les forces de sécurité et les services de renseignement, tentaculaires et omniprésents, se comportent au quotidien en armée d’occupation et sont constitutionnellement placés au-dessus des lois. De par la Constitution aussi, taillée sur mesure, les Syriens sont privés du moindre espace de liberté : pas de partis politiques d’opposition, sinon clandestins et dont les militants sont durement réprimés, pas de syndicats indépendants ni d’associations autonomes de la société civile, pas de presse en dehors des organes officiels du pouvoir. Les communications sont sévèrement surveillées, la culture est domestiquée et la censure préalable à toute publication. Un tel régime, superposé à la société, n’a aucun scrupule à user de tous les moyens dont il dispose pour se maintenir en place.

Outre son recours systématique à la terreur, le clan Assad n’a jamais hésité jusqu’à présent – c’est son deuxième trait caractéristique - et il n’hésitera pas dans l’avenir à exciter les tensions communautaires pour se présenter comme le protecteur des minorités religieuses et pour s’assurer leur allégeance. Il est affligeant à cet égard que certains dignitaires religieux, irrationnellement paniqués par le « Printemps arabe », se prêtent à ce jeu à la fois meurtrier et suicidaire. Alors que les manifestants ne se lassent pas de clamer leur horreur du confessionnalisme et leur indéfectible attachement à l’unité nationale, Bachar al-Assad, réglant son pas sur celui de son père, cherche cyniquement à noyer les revendications démocratiques de la population dans une ambiance de guerre civile. Qu’il soit clair qu’aucune force qui compte dans l’opposition, qu’elle soit de sensibilité libérale, islamique, nationaliste ou communiste, ne souhaite la militarisation de la révolution, toutes insistent sur la nécessité vitale de lui préserver son caractère non-violent, toutes considèrent la diversité ethnique et religieuse de la société syrienne comme un patrimoine précieux, toutes s’engagent en faveur d’une république digne de ce nom, indépendante et souveraine, séculière et pluraliste, garantissant les libertés démocratiques et l’égalité absolue entre tous ses citoyens et citoyennes quelles que soient leurs origines ethniques ou confessionnelles.

La propagande officielle, l’une des plus archaïques du monde, persiste à attribuer la contestation à des bandes armées salafistes infiltrées des pays voisins et qui seraient instrumentalisées par des puissances étrangères hostiles à la Syrie. Or, ce qui frappe d’emblée dans le mouvement populaire, c’est l’irruption sur la scène, comme en Tunisie et en Egypte, de nouvelles forces politiques résolument modernes par leur soif de liberté, qui ont pris de court un pouvoir se croyant à l’abri de toute contestation - et même une opposition classique et des intellectuels démocrates qui leur ont pourtant, dans une certaine mesure, préparé le terrain. Ces derniers insistent souvent, et à juste raison, sur la jeunesse des manifestants, sur leur diversité ethnique, religieuse et idéologique, sur le rôle des réseaux sociaux dans leur mobilisation. Il est cependant un fait capital qui ne retient pas suffisamment l’attention mais qui saute aux yeux rien qu’en regardant la carte de la contestation : c’est que ces jeunes se recrutent pour l’essentiel dans les catégories sociales les plus défavorisées, appauvries et marginalisées par la libéralisation sauvage de l’économie au profit d’une mafia sans foi ni loi. Ce ne sont pas des intégristes obtus, loin de là, ceux qui manifestent en risquant leur vie dans le Hauran, les banlieues de Damas, les quartiers périphériques des grandes villes de l’intérieur ou du littoral mais les forces vives de la Syrie de demain. Nous leur devons soutien et protection.

Quant au prétendu « complot impérialiste », il faut être d’une rare outrecuidance pour affirmer qu’on défend l’indépendance de la Syrie en massacrant les Syriens. Les Assad, père et fils, ont longtemps bénéficié d’une réputation mensongère de résistants, « résistants aux menées de l’impérialisme américain», et il ne manque pas des laudateurs, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour nous le seriner. Ils considèrent comme un simple accident de parcours l’intervention brutale au Liban en 1976 contre la résistance palestinienne et la gauche libanaise. Ils feignent d’oublier que les protégés de Hafez al-Assad au Liban ont massacré en 1985 et 1986 des milliers de réfugiés palestiniens et assassiné quelques-uns parmi les plus brillants intellectuels engagés du pays. Ils gomment sa participation en 1991, sous l’égide des Etats-Unis, à l’opération « Tempête du désert » pour obtenir en échange la mise du Liban sous tutelle syrienne. Ils n’ont même pas honte d’applaudir comme actes de résistance les exactions commises à Deraa, Homs, Hama, Banias, Jisr el-Shughour, Deir el-Zor et bien d’autres villes et villages du pays par une armée qui n’a pas tiré depuis 1974 un seul coup de feu sur le plateau du Golan, territoire syrien occupé et illégalement annexé.

Un dernier point, d’une brûlante actualité. La diversité de l’opposition, l’absence de vie politique pendant près de cinquante ans, le quadrillage serré de la population par l’appareil répressif, le choc des ego aussi: autant de raisons qui ont longtemps freiné la constitution d’un organe représentatif de la révolution, avec un programme en due forme. C’est pourquoi la création, il y a quelques jours, d’un Conseil national syrien, regroupant une grande partie des forces de l’opposition, a suscité beaucoup d’enthousiasme, mais aussi, ne le cachons pas, des réserves et des interrogations. Au moment où le pouvoir s’acharne sur la population avec une brutalité inouïe, au moment où il multiplie les provocations de toutes sortes, au moment où il risque de plonger le pays dans une guerre civile aux conséquences désastreuses, le temps n’est pas à la polémique, quels que soient les griefs des uns et des autres, mais à l’unité et à l’action, à l’unité dans l’action. Cela ne nous interdit pas, mais exige de nous, au contraire, de rester vigilants, comme l’ont crié les manifestants, vendredi dernier, partout en Syrie, tout en apportant leur soutien franc et massif au Conseil national.

«Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat».

Farouk Mardam Bey
(28/10/2011)




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