Dialogue avec Riad al Turk (fin) | Mohamad Ali al Atassi
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Mohamad Ali al Atassi   
Dialogue avec Riad al Turk (fin) | Mohamad Ali al Atassi
Youssef al ‘Azmah
Ne pensez-vous pas que vous vous êtes trompé lorsque vous avez écrit dans l’un de vos articles : «Il a tort celui qui parie que l'armée dirigera ses fusils vers la poitrine du peuple syrien » et « l'armée est du peuple et le peuple est solidaire de son armée, car à l'intérieur de chaque blindé, il y a un descendant de Youssef al ’Azmah
(1) ... »?
En principe, je suis toujours de cette opinion, en dépit de tout ce qui s'est passé. Nous devons tous tenir à cette institution, nous devons l’éloigner de la politique et l’avertir des conséquences de son ralliement au pouvoir tyrannique dans ce conflit. Il est vrai qu'il y a au sein de l'armée un groupe d’officiers et de cadres qui a lutté pendant des années pour transformer la fonction de l’armée de la défense du pays à celle de la défense de la famille, et qu’a cette fin ce groupe n'a pas hésité à tourner ses armes vers la poitrine des enfants de son peuple. Mais l'armée en tant qu'institution, en tant que structure et à travers l’histoire, était et restera l’armée de la patrie, et ceux qui sont dans la rue pour manifester ont peut-être un frère, un parent ou un ami qui appuie sur la gâchette et porte des habits militaires. Navez-vous pas remarqué la tension qui existait entre les forces de sécurité et l’armée lors d’affrontements dans diverses régions? Ne pensez-vous pas comme moi que le phénomène des défections individuelles au sein de l'armée auquel nous assistons maintenant, s’il prouve quelque chose, c’est bien que les soldats sont les vrais petits-enfants de Youssef al ‘Azmah, et du cheikh Saleh Al Ali? Certes, ils l'ont fait de façon individuelle et indépendamment de l'institution elle-même. Et cette institution, malgré toutes les pressions auxquelles elle est soumise pour l’amener à affronter les enfants de son peuple, doit prouver qu’elle est l'institution de la patrie et l’héritière de ses héros.

Que pensez-vous des rumeurs qui disent vous étiez avec le Cheikh Al Syasneh dans la mosquée Al Oumari au centre de Deraa et que vous étiez complices de ce complot?
Ces accusations fallacieuses sont cyniques et risibles. Elles montrent la stupidité et le manque d'arguments des organes médiatiques à la solde du régime. Ceci dit, je regrette de n’avoir pas eu l'honneur d'être à Deraa aux côtés de ces manifestants héroïques qui ont défendu la mosquée Al Omari quand elle fut prise d'assaut et profanée par les forces de sécurité du régime.

L'opposition affirme que certains cercles du pouvoir essaient de gagner la communauté chrétienne à leur cause en réveillant leurs craintes et en propageant des rumeurs de prise de distance entre les chrétiens et la révolution. Qu’en pensez-vous?
Tout d’abord, laissez-moi dire que l’une des caractéristiques de cette révolution est que, par essence et dans ses valeurs, elle est transcommunautaire et qu’il y a beaucoup de martyrs et de détenus issus de la communauté chrétienne. Et si certains membres de cette communauté ont peur ou sont réticents, je ne leur rappellerai pas seulement la figure de Fares al Khoury(2), mais aussi la position du patriarche lors de la révolution syrienne contre le mandat français. Le fait que le patriarche ait été incapable de déclarer publiquement sa solidarité avec les révolutionnaires, ne l'a pas empêché d'envoyer en secret du blé et de la farine pour nourrir les révolutionnaires dans la Ghouta de Damas, et, au début de l'ère de l'indépendance, d’accueillir beaucoup d’enfants de martyrs dans les orphelinats chrétiens et de leur prodiguer un enseignement gratuit jusqu'à leur entrée à l'université.
C’est le pouvoir qui, du début à la fin, a semé la discorde et les conflits entre les religions et les communautés. Nous devons tous nous rappeler que cette révolution est une révolution pour la citoyenneté, la liberté et la dignité de tous les Syriens, dans la pluralité de leurs penchants et de leurs affiliations politiques, religieuses et nationalistes.

Si vous étiez invité à assister à une conférence de dialogue national à l’intérieur du pays, seriez-vous prêt à y participer et qu’imagineriez-vous de la composition des forces impliquées?
Les conditions nécessaires à la tenue d'une telle conférence ne seront remplies que lors de l’inflexion du rapport de force en faveur de la révolution et de la prise de conscience par les membres du régime qu’il n’y a pas de compromis et pas de solution possible avec le Président Bachar al-Assad, et que l’issue est dans l’éclatement du lien entre la famille et le régime. C’est alors que viendra la recherche des conditions d’une transition pacifique vers un Etat civil et démocratique. Alors, je pourrais participer à une telle conférence, à condition que les représentants des jeunes, des coordinations, des militants associatifs, des partis d’opposition et des membres du régime qui n’ont pas les mains souillées de sang et n’ont pas fait des gains indus soient présents. En pratique, c’est l'interaction et la coopération de ces forces les unes avec les autres qui, à une étape ultérieure, va permettre de mettre en place les grandes lignes du processus de changement, d’élaborer une solution pacifique et d’assurer une alternative qui assure la gouvernance de la Syrie pendant la phase de transition aboutissant à l'élection d'une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution et de préparer des élections libres et démocratiques.

N’avez-vous pas peur de ne pas avoir la chance de voir de votre vivant une Syrie devenue un Etat civique et démocratique?

Envisager les choses de cette façon n’a pas de sens pour moi. Je suis un homme libre et je sais que la Syrie demeure et que la tyrannie a une fin. Je suis heureux de voir le combat de ce grand peuple et sa capacité infinie au sacrifice qui, au bout du chemin, lui assurera une liberté totale et sans restriction. Je profite de cette occasion pour appeler les pays arabes, la Ligue arabe et la communauté internationale à soutenir ce peuple, qui, poitrine nue, fait face depuis quatre mois aux chars et aux balles réelles, comme ils ont soutenu les peuples d’Egypte et de Tunisie. Car ces révolutions sont nées d'une exigence commune: le désir des gens de vivre dans la dignité et la liberté.

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(1) - Youssef al ‘Azmah (1884-1920) était un militaire syrien originaire du vieux quartier de Chaghour à Damas. Il a été Ministre de la guerre (1918-1920), et chef d'État major du roi Fayçal. La Société des Nations ayant accordé un mandat aux Français en Syrie (à la suite de l’accord Sykes-Picot), le général Gouraud lança un ultimatum contre le gouvernement syrien lui demandant de déposer les armes. Ne pouvant résister aux français, la Syrie accepte de se placer sous mandat français, mais al ‘Azmah refuse la défaite et forme une armée de partisans. Son armée est estimée à environ 5000 hommes et mélangeait des soldats irréguliers, des volontaires et des bédouins. Al ‘Azmah savait qu'il ne pourrait pas vaincre les Français avec cette armée, mais il voulait leur signifier que les Syriens n'accepteraient pas un mandat sur leur pays. Le 24 juillet 1920, al ‘Azmah quitte Damas pour Khan Maysaloun, où il mène sa bataille contre l'armée française du général Gouraud. Il y trouve la mort, ce qui permet aux forces françaises d'entrer à Damas le 25 juillet 1920. Al ‘Azmah est considéré comme un héros national en Syrie, il a une statue à Damas et beaucoup de rues portent son nom.

(2) - Fares al Khoury (1877-1962) était un homme politique syrien de confession chrétienne. Il fut Ministre, porte-parole du Parlement et Premier Ministre. Il est considéré comme l’un des premiers hommes politiques de la Syrie moderne. Sa popularité était due à sa politique séculaire et nationaliste.


Entretien réalisé par Mohamad Ali al Atassi
(Traduction de Sham Al Mallah)
Article publié dans:
www.daralhayat.com