Dialogue avec Riad al Turk (suite1) | Mohamad Ali al Atassi
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Mohamad Ali al Atassi   
Dialogue avec Riad al Turk (suite1) | Mohamad Ali al AtassiA votre avis, quel est le sort de cette révolution syrienne et va-t-elle mener à la chute du régime, ou bien existe-t-il encore une marge de manœuvre pour trouver un compromis avec le pouvoir en place?
Laissez-moi tout d’abord vous dire que l’une des réalisations les plus importantes de la révolution syrienne tient dans sa réussite à lacérer le visage de la tyrannie, à briser son prestige et à miner ses forces fondamentales incarnées par les services de sécurité et les milices armées. Le régime a forcé l’armée nationale à se confronter avec le peuple afin de réveiller le sceptre des scissions et de la désintégration. A partir de là, je considère que le pouvoir est objectivement destiné à tomber et que ce n’est plus qu’une question de temps et de bonne organisation entre les forces sur le terrain, les coordinations locales et les forces actives dans les villes et villages. D’où l’importance de l’unification des efforts des coordinations locales et de leur constitution en un comité national regroupé autour d’un programme politique a minima.
Laissez-moi vous dire, à ce propos, que le meilleur document politique publié à ce jour sur l'avenir de la révolution, est celui réalisé par les Comités locaux de coordination, sous le titre «La vision des comités locaux de coordination sur l'avenir politique de la Syrie». En effet, ce texte représente une réflexion globale sur le mécanisme apte à faire triompher la révolution et identifie des moyens sûrs pour une sortie de crise qui mettent un terme au bain de sang et assurent une transition du pouvoir pacifique et progressive. Cette transition commence par la reconnaissance que l’objet central et le premier objectif de la révolution est le changement de régime politique, ce qui est commence par la mise d’un terme au mandat du président actuel.
La révolution a besoin d’une certaine politisation que je pense incluse dans ce document. Cette révolution a aussi besoin de confirmer son indépendance par rapport aux partis qui se dérobent à leurs responsabilités et sont encore incapables de rejoindre la révolution. A partir de là, je me retrouve dans ce document qui exprime mon opinion dans les circonstances actuelles. Pour autant, l’évolution de la révolution pourrait nous pousser à trouver des arrangements et à développer notre position si le rapport de force penche en notre faveur et si nous nous rapprochons de la victoire.
Bien sûr, le défi fondamental de la révolution s’incarne dans sa capacité à gagner les cœurs et les esprits des groupes silencieux qui n'ont pas encore bougé, soit par crainte du changement, soit par peur de la répression ou soit par souci de ses intérêts. D'où l'importance d’affirmer le caractère pacifique de la révolution qui mènera à la liberté, non seulement des révolutionnaires, mais de toutes les couches sociales, et garantira les droits des minorités religieuses et ethniques. La Syrie nouvelle sera celle de tous, conformément aux principes d'égalité et de justice.
Il nous reste à évoquer la dimension économique du processus de changement. Si la situation actuelle perdure, nous allons assister à un effondrement total des conditions de vie, et le pouvoir actuel en portera la responsabilité avec, comme conséquence, la prise de distance de nouveaux groupes sociaux à l’égard du régime. La révolution syrienne est donc la révolution d’une société de son sud et à son nord et d’ouest en est.
La poursuite pacifique de la révolution, l’entêtement du pouvoir à poursuivre sa politique de répression et la fuite en avant conduiront finalement à l'émergence de facteurs de désintégration des cercles du pouvoir. Ainsi, à l’intérieur de certains de ces cercles, montera la conviction de la nécessité d’isoler les forces irrationnelles et sauvages et de l’inefficacité finale de la violence. Il leur apparaitra essentiel de trouver avec le peuple une solution qui établisse un mécanisme de transition pacifique du pouvoir et tourne définitivement la page de la République héréditaire de l'histoire de la Syrie contemporaine.

Est-ce que cela signifie que vous ne croyez pas à un compromis avec le Président Bashar Al Assad?
Le régime, et Bachar al-Assad à sa tête, est fini politiquement, et il porte l'essentiel de la responsabilité de ce qui s’est produit. Il n'est ni possible ni acceptable qu’il joue un rôle politique dans quelque période de transition qui soit. Je ne pense pas qu’il faille accepter une trêve avec le Président Bachar; il doit s’en aller. En revanche, nous sommes prêts à tendre la main aux membres du régime qui n'ont pas les mains souillées de sang ou d’argent indignement gagné et ceci afin de garantir une sortie de crise sûre au pays qui coupe la voie à toute velléité de vengeance et épargne à tous davantage de destruction et de sang.

Y a-t-il un réel danger que le pays glisse dans une guerre communautaire?
A mon avis, ce qui s'est passé à Deraa, Banias et Homs et a exacerbé le risque de conflits sectaires, est le fait de la sécurité syrienne qui ment et fabrique des allégations sur la présence de fondamentalistes, d’infiltrés et de forces extrémistes qui organiseraient les protestations de rue et commettraient des massacres et des actes de torture, alors même que la sécurité est responsable de la plupart des crimes commis contre des innocents, y compris de certains crimes commis à l'encontre d’éléments de l'armée.
Seul un changement démocratique, national, pacifique et graduel peut barrer la route au conflit communautaire. Cela est ultimement dans l'intérêt de toutes les composantes de la société syrienne, et il serait impossible dans ce contexte qu’une autre tyrannie vienne remplacer celle actuelle. La révolution syrienne s'est auto-libérée et finira par en libérer d’autres qu’elle. En d'autres termes, ceux qui descendent dans la rue aujourd'hui sont libres et ils libéreront les autres par la suite afin que tous soient égaux devant un Etat civique et moderne doté d’une constitution démocratique qui garantisse les droits et devoirs de tous.
J'ai récemment visité Tartous et certaines zones de la montagne [alouite], ainsi que Qadmous, Homs et Al Slemiyeh, et j'ai eu l'occasion, malgré les conditions de travail clandestines, de discuter avec certains milieux éclairés de ces régions, et j’ai senti une conscience aigue parmi ces sages que la solution sécuritaire ne pourrait mener qu’à une impasse, et que la seule issue sûre consistait à se désengager du régime. Dans ce contexte, des déclarations communes aux quartiers de Homs, une déclaration des jeunes alaouites et une déclaration de cheikhs alaouites, ont toutes franchement énoncé que ce qui se passait en Syrie était une révolution démocratique pour la liberté et la dignité et qu’elle n'avait rien à voir avec le communautarisme et les communautaires.

C'est une occasion pour vous demander si vous vous êtes définitivement éloigné de l’activité publique? Ou pourriez-vous y revenir bientôt? Surtout que certains commencent à vous accuser d’avoir peur d’être emprisonné?
Je n’ai pas pris de décision définitive et tout dépendra de la situation. Maintenant, je me vois plus libre pour agir dans la clandestinité. Quand je verrai la nécessité de retourner à l’activité publique, je n'hésiterai pas un instant, même si le prix à payer est d’être à nouveau emprisonné. Franchement je suis gêné de déclarer et de répéter encore et encore ce que j'ai dit à la veille de la révolution. Nous devons faire place aux jeunes afin qu’ils disent, fassent et réalisent leurs ambitions. Quant à la peur, qu’on me permette de dire, sans aucune prétention ni bravade: les prisons se sont lassées de nous et nous ne nous sommes pas lassés et nous ne nous lasserons pas, nous n’avons pas fait de trêve et nous n’en ferons pas, nous n’avons pas fait de compromis et nous n’en ferons pas, alors que ne ferions nous aujourd’hui tandis que notre peuple nous donne des leçons de courage et de sacrifice? J’ai aujourd’hui 81 ans, que mes accusateurs réalisent une part de ce que j’ai réalisé au cours de ma vie politique. Au bout du compte, je n'aspire pas ni à la célébrité, ni à une fonction et ni au prestige, et ce que j'ai fait me suffit. L’action est maintenant aux mains de cette jeunesse révolutionnaire et tout ce que je peux faire aujourd'hui, je le fais sur le terrain silencieusement, calmement et délibérément. Je resterai présent et éveillé à travers ma position au sein de la direction de la «Déclaration de Damas» afin d’empêcher le glissement de certains partis politiques vers des accords partiels et des trêves, et ce travail ne doit pas nécessairement être fait au vu et au su de tous.


Entretien réalisé par Mohamad Ali al Atassi
(Traduction de Sham Al Mallah)
Article publié dans:
www.daralhayat.com