Le journal de Damas | Samar Yazbek
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Samar Yazbek   
Le journal de Damas | Samar Yazbek
Samar Yaznek
Babelmed publie le récit de l’écrivaine syrienne Samar Yazbek (1). Celle-ci raconte ses tribulations pendant les manifestations de Damas, le couperet de la répression qui s’abat sur les contestataires et les simples passants, l’atmosphère glauque, pesante, comme irréelle, qui enveloppe la ville, les tentacules de la dictature qui se resserrent inextricablement sur elle.



Je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai : Avez-vous bien regardé leurs yeux, quand vos balles se sont approchées de leurs poitrines? Avez-vous aperçu le trou de la vie?
Avant que le ciel de Damas ne vire au bleu sombre, ils regardent les doux cercles rouges autour de leurs fronts et de leurs ventres, là où les fenêtres de nos regards s’arrêtent.
Ici, à Damas, là où s’endormiront bientôt les yeux des assassins, là où nous resterons à veiller l’angoisse, la mort n’est pas une question, c’est une fenêtre qui s’ouvre sur de nombreuses questions.
Comme toutes les villes, Damas devient plus belle au cours de la nuit, telle une femme après l’amour. Ce soir, le bleu sombre se teinte de mauve pâle pour nous permettre d’apercevoir les yeux des assassins qui se répandent dans les rues et que nous ne pouvions pas déceler nettement. Qui tue derrière les terrasses et les immeubles? Est-ce un assassin froussard? Oui, tout assassin est un lâche. Comment pourrait-il être courageux s’il s’affranchit au préalable de sa condition morale?
Je quitte la maison et me dirige vers les places et vers les mosquées. A l’heure de midi, je dois connaître les rues de la ville, une par une et place par place. Je ne crois que ce que mes yeux voient. Ce matin, la vérité ressemble à un homme stupide qui avance devant moi en ricanant. Comment parler de vérité alors que les gens se terrent chez eux et que la ville est désertée ? Aujourd’hui c’est un jour de congé et les gens se réfugient dans leur peur.

***

Les patrouilles de sécurité sont répandues massivement dans les rues. Des voitures qui vont et qui viennent, rapides ou lentes, des cars bondés d’agents de sécurité, des hommes portant uniformes et casques grouillent les marchés, les places, les croisements et partout où les manifestations pourraient avoir lieu.
Des hommes en civil, la pesanteur de leur présence les dénonce. Comment en suis-je arrivée à distinguer un agent de sécurité en civil d’un homme ordinaire à Damas ? Je ne peux pas me rappeler quand ce petit jeu a commencé ni quand mon intuition a commencé à devancer toute interrogation. Je les reconnais à leurs yeux, à leur façon de s’habiller, à leurs chaussures. Ils sont plus nombreux que les gens dans les rues et les ruelles, devant les kiosques et les écoles, sur les places et partout où je vais.

***

Les patrouilles de sécurité se répandent à l’entrée de Souk al-Hamidiyeh et près de la place Bab-Touma. Les agents arrêtent les passants, les interrogent, examinent leurs cartes d’identité ; je ne m’arrête pas assez longtemps pour voir s’ils vont les leur confisquer. J’accélère le pas, je les dépasse tout en les regardant furtivement. Je me faufile dans une ruelle presque déserte. Mais autour de la Mosquée des Omeyyades, les agents de sécurité sont nombreux et une foule dense brandit les drapeaux et les photos du président.
La mosquée est fermée et je ne peux pas entrer. On me dit que c’est l’heure de la prière. Je reste quelque temps à observer et à fumer calmement avant de m’en aller. La foule brandissant les photos du président est dense et les agents de sécurité sont partout, ils surgissent de la terre, personne ne sait comment.
Soudain, je vois dans les rues des silhouettes que je n’avais jamais vues auparavant. Des colosses, aux torses bombés, aux chemises noires à manches courtes qui laissent voir des bras musclés et tatoués, aux crânes rasés, aux regards inquisiteurs. Ils avancent, leurs bras se balançant des deux côtés de leurs corps, remuant un air lourd. Silhouettes effrayantes. Où étaient ces hommes avant de se retrouver dans la ville? Où vivaient-ils avant ? Comment sont-ils apparus aujourd’hui?
Je rebrousse chemin par le Souk al-Hamidiyeh, presque vide, à part quelques vendeurs à la sauvette. Les boutiques sont fermées. Seuls les agents de sécurité arpentent la ville. A l’entrée du Souk stationnent d’autres cars, pleins d’hommes armés.

***

Je connais maintenant la signification du calme prudent. Quand j’entendais cette expression auparavant, je me disais qu’elle appartenait au vocabulaire creux de la dissertation. Ces jours-ci à Damas, j’ai compris le sens du calme prudent dans leurs yeux et dans leurs gestes. Je sors de Hamidiyeh et me dirige vers la place Mergé. J’avais pourtant décidé de ne plus passer par cette place, après le sit-in devant le ministère de l’intérieur, il y a quelques semaines.
La place Mergé est déserte, seuls les agents de sécurité pullulent tout autour de la place et en son milieu. Non loin, se trouve aussi un car rempli d’homme armés jusqu’aux dents. En l’absence de passants et avec les boutiques fermées, la place aux hôtels minables semble plus nette. Elle ne ressemble pas du tout à ce qu’elle était cet autre jour, lorsque des dizaines de parents de détenus s’étaient rassemblés devant le ministère de l’intérieur. En vérité, ils ne s’étaient pas rassemblés, ils s’étaient juste retrouvés là, dans le silence le plus total, portant avec beaucoup de réserve les photos de leurs proches, emprisonnés pour délit d’opinion. Je me tenais avec eux, à côté de l’époux et des deux enfants d’une détenue.
Soudain, d’étranges individus avaient jailli du ventre de la terre et s’étaient mis à donner des coups aux gens. Prise de panique, je criais: «Traître est celui qui tue son peuple!». Les manifestants encaissaient les coups et l’humiliation puis disparaissaient les uns après les autres, happés par les hommes qui s’étaient soudain répandus dans les rues. Des hommes aux grosses bagues, aux bras musclés, aux yeux fatigués, à la peau craquelée, faisaient comme un barrage humain et se jetaient sur les manifestants, les tabassaient, les jetaient par terre, les écrasaient sous leurs pieds. D’autres hommes cueillaient les manifestants et les amenaient loin avant de les faire disparaître. Je les avais vus ouvrir une boutique, y pousser une femme avant de baisser le rideau métallique et de se diriger vers une autre femme.
Le groupe qui tentait de rester soudé, s’était dissous, le mari d’une détenue avait disparu après m’avoir confié son petit garçon de quatre ans. Plusieurs agents tenaient fermement le père et l’autre fils de dix ans. Pétrifiée, je serrais le petit contre moi, comme dans un film. Quelle est la différence entre la réalité et l’imagination? Quel fil les sépare ? Je tremblais. Soudain, je m’étais rendu compte que l’enfant regardait son père et son frère recevoir des coups. Le frère de dix ans était figé, comme s’il avait reçu une décharge électrique. Un poing s’abattait sur lui, sa tête ballottait. Une seconde plus tard, les coups de pieds le poussaient avec son père dans le car.
J’ai tourné le visage du petit de l’autre côté pour qu’il ne suive pas la scène, puis j’ai commencé à courir. Arrivée à cet instant, une amie s’était approchée de moi. Trois hommes se sont précipités sur elle, j’ai crié en lui saisissant le bras : « Laissez-la ! » Ils m’ont jetée par terre avec l’enfant qui vacillait dans mes bras. Ils l’ont emmenée au loin. J’ai couru plus vite avant de m’arrêter à la porte d’une boutique. Le propriétaire m’a lancé : « Déguerpissez ! C’est notre gagne pain ici ! ». Je me suis enfuie. Un jeune manifestant m’a accompagnée pour m’aider à courir plus vite avec l’enfant.
Pourquoi est-ce que je courais? Le petit me suppliait de rester avec lui jusqu’au retour de son père. Il ne cessait de répéter qu’il avait peur parce que son père et son frère l’avaient quitté, qu’il voulait frapper la police pour avoir battu son frère. Il demandait s’ils étaient partis en prison comme sa mère. Je suis restée muette, incapable même de prononcer : tu viendras avec moi.
En réalité, ce n’était pas la police qui battait son père. Les policiers se tenaient là, silencieux, regardant les gens se faire battre, humilier et arrêter. Le groupe qui avait surgi en vociférant des slogans, brandissant les drapeaux et les photos du président était celui qui distribuait les coups aux gens avec les hampes des drapeaux. A peine rassemblés, les gens s’étaient dispersés, sidérés de ce qui leur arrivait. Le soir, le bruit s’est répandu que des «infiltrés» s’étaient glissés parmi les manifestants pour causer une émeute et que le ministre de l’intérieur recueillait les réclamations des familles des prisonniers.
J’écoute la télévision officielle alors que les regards de l’enfant que j’avais porté dans mes bras me poursuivent. Je l’imagine aujourd’hui, perdu et solitaire entre les jambes qui courent, noyé dans les rues de la ville, cherchant son père et son frère.

***

J’ai donc vu les infiltrés ! Je dépasse la place Mergé, je vois les ombres derrière les barreaux des prisons mobiles. Je monte dans un taxi pour aller vers l’une des mosquées dont j’ai entendu dire qu’elle était toujours assiégée. Il n’y a aucun rassemblement. Je me dis qu’il y a bien des erreurs et de la surenchère médiatique ! Sans regarder la rue par la vitre du taxi qui m’emporte vers le rond-point de Kfar-Soussé, je passe le temps à consulter l’Internet sur mon téléphone mobile. Je ne veux compter que sur moi-même pour obtenir des informations. J’apprends ainsi que la mosquée est assiégée, alors que la radio dans le taxi affirme que le calme règne en ville!
Les services de sécurité sont partout au rond-point. Les Syriens connaissent bien les patrouilles, alors que les étrangers à la ville ne peuvent pas imaginer qu’une telle quantité de voitures se trouve sur les places. On nous empêche d’y accéder : route barrée ! Nous dépassons la place pour entrer par les ruelles. Ailleurs, dans les quartiers riches préservés, tout semble calme. Je quitte le taxi et me dirige à pied vers la mosquée, il semble difficile de s’en approcher. Des motocycles, des cris, des slogans, des officiers de haut grade des services de sécurité, une foule qui brandit les drapeaux et les photos du président. On murmure qu’un silence mortel règne à l’intérieur. J’essaye de me renseigner, mais on me conseille de m’éloigner: «Les femmes n’ont pas leur place ici, me dit quelqu’un en ricanant. Que faites-vous ici?». Je lui tourne le dos. Les slogans montent avec les drapeaux et les photos. Les services de sécurité encerclent la mosquée. Elle est véritablement assiégée ! Je ne sais pas si je peux entrer, la seule façon serait de me faufiler parmi les porteurs de photos et de drapeaux. Cette idée, qu’on évoquée mes amis sur facebook, me chatouille, mais je n’ai pas réussi à avancer d’un seul pas.
C’est horrible de se retrouver parmi des hommes en civil, qui surgissent soudain, battent un jeune homme et confisquent son téléphone portable. Les uns montent sur les terrasses des immeubles qui donnent sur la mosquée, j’entends dire qu’ils veulent s’assurer que personne ne filme, mais je ne peux être sûre d’aucune information, sauf que l’endroit est assiégé par les services de sécurité, par la police et les officiers, par les porteurs de drapeaux et de photos. Ce sont les mêmes d’ailleurs, les uns quittent le groupe pour aller taper sur les autres avant de reprendre leur place et de brandir les photos. Autour de la mosquée, les gens se passent les nouvelles à propos des pourparlers entre un cheikh de la mosquée et les services de sécurité pour que les gens puissent sortir en paix, sans assassinat ni écoulement de sang. J’apprendrai plus tard que les jeunes ont quitté la mosquée directement pour la prison.
Mon cœur cogne, je l’entends battre distinctement. Il me parle comme un être humain, me prévient des dangers, me guide mieux que mon cerveau. J’aperçois un homme au regard courroucé qui porte la photo du président et qui s’approche de moi. Je cours vers la voiture. Il essaye de me rattraper, me fait un signe de menace avant de rebrousser chemin vers son groupe. Je demande au chauffeur d’accélérer, il me dit :
- Pourquoi vous mettez-vous dans cette situation, ma sœur? Ces gens-là ne font pas de différence entre un homme et une femme!
Je me tais, mes yeux se brouillent, le spectacle de la mosquée assiégée me hante. Que va-t-il se passer ? Les nouvelles me parviennent de ci et de là à propos des meurtres à Douma, des arrestations de mes amis, des hôpitaux pleins de blessés qui sont la cible de l’armée. Je demande au chauffeur de m’emmener voir le panorama de Douma. Il regimbe en s’écriant :
- Ah non ! Vous n’irez pas!

***

Armée uniquement de ma conscience, je ne me tracasse pas du proche avenir qui porterait les traits d’un islam modéré, ni de ce qui se raconte à ce sujet ; je ne me préoccupe pas du visage des assassins, ni de tous les mensonges qui se propagent. Je voudrais seulement ne pas être un diable muet au moment où le sang devient la langue commune entre les gens! Je suis profondément concernée lorsque je vois de mes propres yeux les pacifistes battus, arrêtés, tués, alors qu’ils ne font que manifester. Je vois mes concitoyens tomber comme des pêches pas encore mûres !
Le chauffeur se métamorphose en tuteur et en sermonneur :
- La route est barrée vers Douma. Il est interdit d’y accéder.
- Est-ce que Douma est assiégé aussi ? Je lui demande.
- Laissez tomber, ma sœur ! Ça ne me regarde pas.
- Qui vous l’a dit?
- L’armée est là-bas. On entend les tirs.
- Qu’en pensez-vous? Qu’est-ce qui se passe?
- Ça ne me regarde pas. J’ai déjà bien de mal à gagner ma vie!
- Mais il y a des gens qui meurent!
- Nous allons tous mourir. Dieu ait leurs âmes!
- Et si c’était l’un de vos enfants, qu’auriez-vous fait?
Il se tait, hoche la tête avant de laisser fuser :
- Le monde entier ne le remplacerait pas!
Je reprends:
- J’ai entendu dire qu’un jeune, tombé à Deraa, a été déposé, encore vivant, dans la chambre froide. Quand on a sorti son cadavre, il y avait ces mots écrits avec son sang: ‘J’ai été mis ici vivant. Adieu à ma mère.’
Le chauffeur se tait en secouant la tête. Je continue :
- J’espère que ce n’est pas vrai.
Il se tait, ses oreilles deviennent cramoisies. Nous sommes presque arrivés chez moi.

***

Je frissonne. Le sang appelle le sang. Je vois un grand trou noir dans la vie, un trou plus grand que l’existence. Je le vois sur les poitrines des martyrs, mais je ne vois pas le visage des assassins. Arrivée chez moi, je me dis que je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai s’ils ont aperçu le trou de la vie alors qu’ils pointaient leurs armes sur les poitrines nues.

Damas, 7 – 8 avril 2011
Samar Yazbek
(14/06/2011)


(1) Ecrivaine syrienne, l'une des plus importantes de sa génération. A son actif 4 romans, 2 recueils de nouvelles et plusieurs scenarii de films documentaires. Elle travaille par ailleurs dans les médias et se distingue par un style original et par l’audace à évoquer des thèmes longtemps occultés qui abordent les déceptions d'une génération marginalisée. Son roman "Odeur de cannelle" est en cours de traduction vers le français.



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