Extrait  de "Eloge de la Haine" de Khaled Khalifa. | Khaled Khalifa, Rania Samara
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Les nouvelles se répandirent à propos des soldats qui avaient quitté leurs avions, pénétré dans les cellules, ouvert le feu sur les prisonniers dont les cervelles avaient éclaboussé jusqu’aux plafonds et des cadavres qui s’étaient entassés dans les couloirs, comme un tas d’oranges pourries, jetées dans une caisse peuplée de rats au fond d’un navire. Les drapeaux noirs firent leur apparition aux fenêtres de nombreuses maisons, les sanglots muets éclatèrent partout. Plus de huit cents prisonniers avaient été abattus en moins d’une heure, les bulldozers avaient emporté leurs cadavres vers une fosse secrète dont personne ne vit la forme ou la profondeur. Celui qui arrivait à Alep et à Hama aurait pu croire qu’un rituel funèbre avait commencé aux premières heures du soir et qu’il allait être suivi par une commémoration rappelant le rituel de l’assassinat de Hussein qui avait tant de fois exalté l’imagination des artistes, des orientalistes et des gens de passage à Karbala.
Extrait  de "Eloge de la Haine" de Khaled Khalifa. | Khaled Khalifa, Rania Samara
Hama, Syrie

Hadja Souad s’élança vers moi en pleurant, elle me prit dans ses bras et je l’entendis prier pour Houssam au Paradis. Ce que je tentais de toute mes forces de nier, s’imposa à moi telle une vérité que je devais entendre avec clarté, j’étais incapable de remuer les lèvres, la paralysie s’infiltrait dans mon système nerveux, je secouais la tête en m’enfuyant en courant. Rentrée à la maison, je trouvai ma mère, effondrée dans le patio, serrant une photo de Houssam contre son cœur, elle se redressa ensuite pour pousser des youyous et danser comme une folle au milieu du cercle formé par Mariam, Zahra, Omar et Radwân qui tentaient de l’empêcher de sortir dans la rue, jusqu’au moment où elle perdit conscience et fut emportée au lit.
Nous partîmes avant l’aube pour la prison du désert dans la voiture d’Omar. Les mères venues de toutes les villes nous avaient précédées pour humer le même air qu’avaient respiré leurs fils, elles refusaient de croire cette histoire effarante. Les barrages et les fusils des soldats empêchaient les milliers de gens qui avaient dormi en plein air de parvenir jusqu’à la prison, redevenue parfaitement calme après que les cadavres aient été déménagés et après avoir été nettoyée au jet d’eau, comme si les soldats n’avaient rien effectué de plus que leur travail de routine répété avec maestria. Tout à coup, je me rappelai que nous ne nous étions pas embrassées comme une fille et sa mère qui se revoyaient après une longue absence et sans dire un seul mot, je mis ma main dans celle de ma mère, un froid étrange me pénétra jusqu’aux os et, s’il n’y avait l’intense éclat de ses yeux je l’aurais crue morte. Devant la prison du désert, le spectacle ressemblait à une scène dans un film épique, fantastique. Nous pouvions sentir et goûter ce spectacle dont nous faisions effectivement partie, mais nous ne pouvions pas croire à la réalité des exécutions. Des femmes en noir brandissaient les photos de leurs époux, frères ou fils, agenouillées en rangs comme si elles priaient un dieu en la miséricorde duquel elles avaient longtemps cru. La peur se lisait sur leurs visages, elles s’engagèrent encore plus dans l’invocation et dans la revendication de leurs hommes, démentant presque une histoire racontée en de nombreuses versions, comme s’il s’agissait d’un exercice de style pour conteurs, afin de faire revivre le patrimoine des contes arabes qui, un jour, avait tant diverti les califes. « Nous avons besoin de Shéhérazade. », me dis-je en voyant ma mère sauter de la voiture d’Omar, se frayer un passage parmi une foule de femmes qui nous ressemblaient. Elle se précipita sur un blindé qui barrait le chemin vers le portail, le frappa des poings, invectivant les soldats des Brigades de la Mort qui la regardaient, dissimulés dans le blindé, effrayés par la foule qui se pressait dans leur direction.
L’hystérie régnait. Des charrettes, des voitures, des hommes aux regards brisés, des enfants dont personne ne s’occupait et qui ramassaient des pierres, dressaient des stèles puis les faisaient tomber avec d’autres pierres ; des vendeurs de sandwichs et de boissons fraîches venus des villages voisins, profitant de l’occasion, dressant leurs étals ; des odeurs de viande grillée dont personne ne voulait, des salades préparées à la hâte, comme si une petite ville était en train de surgir des sables. La canicule n’empêcha pas les femmes de se lamenter, la bouche sèche, les lèvres gercées à cause de la soif, elles se châtiaient, renonçaient aux plaisirs du monde, aspiraient à suivre dans la mort des êtres chers. J’essayais de mettre en ordre les histoires que se transmettaient les femmes et les hommes, avec retenue d’abord, mais, midi passé, les voix des conteurs s’étaient élevés, sans citer leurs sources. J’imaginais Houssam, cadavre froid, transporté comme un détritus par les bulldozers, jeté quelque part, à l’air libre peut-être, déchiqueté par les chiens. J’eus la nausée en entendant raconter les histoires des survivants qui s’accrochaient à la vie en retenant leurs entrailles des mains, enjambant les cadavres de leurs frères entassés dans les cellules exiguës de dix mètres où quatre-vingt prisonniers avaient été enfermés, surmontant les coups de fouet, la pleurésie, la gale pour demeurer en vie. Personne ne prit la décision de sauver ces blessés après le départ des soldats des Brigades de la Mort en avion, à croire qu’ils étaient venus respirer l’air frais du désert au cours d’une petite excursion qui ne leur laissa même pas le loisir de prendre un café. Beaucoup de temps passera avant que ne soient connus les détails de leur entrée, le nom des officiers qui avaient donné leurs ordres avec sang froid, ils seront poursuivis par la malédiction des cadavres qui rendit fous six soldats, on les vit chevaucher les branches des saules, laisser un nuage de poussière derrière eux, fuir devant des ennemis fictifs qui les poursuivaient jusque dans leurs lointains villages. Après avoir été limogés de l’armée et rendus à leurs familles avec les médailles d’honneur que leur avait remis le commandant des Brigades de la Mort qui reçut personnellement tous les soldats rentrés à leurs casernes. Il avait prononcé un discours faisant l’éloge de leur bravoure, puis les avait récompensé avec quelques sous qu’ils dépensèrent en mangeant des sandwichs de falafel avant de rentrer dans leurs misérables chambres dans les banlieues de Damas.
Dans l’obscurité de la route du désert, nous demeurions prostrés, silencieux. Ma mère était près de moi sur la banquette arrière, Omar évitait de la regarder dans le rétroviseur. A côté de lui, Mariam gardait les yeux fermés, on entendait le cliquetis régulier de son chapelet pendant qu’elle murmurait des prières que je n’entendais pas. La monotonie de la route et la vanité de la parole nous firent taire, je me remémorais les images des femmes, bien décidées à demeurer devant le portail de la prison pour prendre livraison des cadavres de leurs fils, la scène ressemblait à un incomparable spectacle surréaliste. Je me remémorais les images et j’avais l’impression que la voiture était un coffre fermé et mouvant qui nous enfermait tous les quatre dans l’obscurité. A la lueur des phares, je fixais le visage de ma mère, elle avait le regard immobilisé sur un point dans le noir, je fermais les yeux et, avant d’être parvenus à l’entrée d’Alep, je me rappelai encore une fois que nous n’avions échangé aucune parole de condoléances. Nous refusions de croire que Houssam était désormais une photo sur le mur de nos chambres que nous regarderons avec chagrin, en nous rappelant son beau regard et son élégance. Je me rappelai aussi sa terreur la dernière fois où je l’avais vu et je compris qu’il savait que la mort était sa voie unique, qu’il n’y échapperait pas si la victoire tardait à venir tout en sachant pertinemment qu’elle était désormais impossible. J’avais envie de prendre ma mère dans mes bras et de pleurer dans son giron comme lorsque j’étais une petite fille, mais les larmes s’étaient figées dans mes prunelles. La haine me possédait toute entière, mes doigts se glaçaient, je les sentais se paralyser, j’entrais dans un tunnel obscur et je n’avais aucune envie d’en sortir. « Il faut que je me ressaisisse. », ne cessai-je de me répéter en apercevant les lumières d’Alep et la statue de la Déesse de la Fertilité que notre Organisation considérait comme impie. Je la regardai et la trouvai belle, porteuse de tous les signes de beauté et de fécondité des femmes. En même temps, je retrouvais ma conviction entière, éliminant de mon esprit l’idée de me noyer sous l’influence de pensées hérétiques. J’imaginais Houssam au Paradis et mes pensées furent comme apaisées. Je tendis les doigts vers la paume ouverte de ma mère, je tâtai ses doigts et je les sentis froids, mes doigts pressèrent les siens, j’avais besoin de son soutien, une froideur glaciale s’infiltra en moi, je la regardai à l’ombre des lumières des rues désertes à cette heure de la nuit, je lui pressai la main à plusieurs reprises, mais je sentis qu’elle se relâchait, je pleurai en silence sans que personne ne le remarque. La voiture d’Omar s’engagea dans notre rue après avoir traversé la place Jalloum où les blindés occupaient les issues. Je sanglotais de plus belle et lorsque la voiture s’arrêta, Omar et Mariam refusèrent de croire que ma mère était morte.

Eloge de la Haine de Khaled Khalifa (traduit de l’arabe par Rania Samara), Editions Actes Sud, 2011

(31/01/2011)