Dites-moi que tout ça n’est qu’un caprice éphémère! | babelmed
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Dites-moi que tout ça n’est qu’un caprice éphémère! | babelmed
Ass’ad Arabi, Metamorphose d’une femme
Rituel pour une métamorphose, de Saadallah Wannous

Extrait de la scène 2
Mou’mina, fille d’un riche notable décide de devenir courtisane. Elle vient demander à Warda de l’aider à accomplir cette métamorphose

Warda: Nous allons te choisir un nom qui étincelle comme une flamme. (Basma entre) Fais venir les filles, Basma, et apporte le sirop de roses.
Mou’mina: M’appellerez-vous Najma?
Warda: C’est un beau nom. Attendez voir… Je cherche un nom qui brille par le sens et par la sonorité. Yâqout. Non... sa musique est sombre. Almâssa! Oui c’est ça. C’est scintillant. Qu’en pensez-vous? Ça vous plaît?
Mou’mina: Oui... Almâssa... Diamant. Voilà bien un nom qui scintille. Pourquoi pas? Dorénavent je m’appelle Almâssa.
(Entre Basma, suivie de trois filles de joie qui se bousculent pour entrer.)
Warda: Nous avons une cérémonie d’affiliation, mes filles. Cette personne s’appelle Almâssa. Elle veut s’initier au métier et apprendre ses secrets. Nous n’allons pas lui demander son histoire ni fouiller son passé. Je crois qu’Almâssa sera une compagne bonne et douée. Nous allons boire du sirop de roses en son honneur et célébrer son admission. Basma, va chercher la robe de séduction.
Les filles (elles chantent pendant que Warda orchestre le chant et la danse):
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Ahmad Durak Al-Sibai, Femmes orientales
Dieu te bénisse, toi la gracieuse
Rose parmi les roses
Toi le plus bel oeillet
Dans le jardin tout fleuri
Mets le collier de perles
Défais tes beaux cheveux
Laisse les gens dire et raconter
Toi la jolie, toi la ravissante.

Mets la rivière de diamants
Les perles s’étalent sur tes seins
Dieu te protège de la calomnie
Toi la jolie, toi la ravissante.


Extrait de la scène 5
Le Mufti, un dignitaire religieux amoureux de Mou’mina devenue Almâssa (diamant) vient lui proposer le mariage pour étouffer le scandale. Elle refuse

Almâssa: C’est difficile à expliquer. Cela vous paraîtra confus. Je vacille au bord du précipice, le gouffre m’appelle. J’imagine que des plumes colorées vont me pousser sur la peau au moment de tomber. Du fond de moi même, ces plumes jailliront, épanouies et parfaites. Je m’envolerai dans l’espace, comme les oiseaux, les brises et les rayons de soleil. Je veux rompres ces grossières cordes qui s’incrustent dans ma chair et qui paralysent mon corps. Cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous. Cordes faites de leçons, de sermons, de versets du Coran, et d’interdits. Les corps se fanent et s’étiolent derrièree toutes ces chaînes qui s’accumulent. Moi, je veux libérer mon corps, cheikh Qâssem, je veux défaire les cordes qui le rongent et le paralysent. Je veux que mon corps devienne libre, qu’il rejoigne l’orbite qui lui convient, comme les fleurs et les feuilles, comme la lune et l’herbe, comme les gazelles, les sources d’eau, la lumière, comme toute ce qui est vivant dans le cosmos. Je rêve d’atteindre mon moi, de devenir transparente comme le verre. Mon apparence c’est ma vérité, ma vérité c’est mon apparence. Mon coeur enserre des passions brûlantes et des désirs ardents. Je n’arrive pas à trouver les mots justes pour les exprimer comme je le voudrais.
Le Mufti: vous êtes bizarre, femme. Ce que vous dites est inconcevable. Qu’est-ce que ça signifie? Vous espérez atteindre votre but par la prostitution? C’est étrange! Etrange et bizarre… dites-moi que tout ça n’est qu’un caprice éphémère.
Almâssa: Caprice! On ne bouleverse pas sa vie de fond en comble pour un caprice. Selon vos critères tout ça ne peut être que bizarree et étrange.
Le Mufti: Selon les critères du monde entier, non seulement les miens.
Almâssa: Vous avez bien raison. La première étape de mon trajet sera: rejeter vos critères, me libérer de vos jugements, vos catégories et vos conseils pour atteindre mon moi. Il faut aussi pouvoir transgresser les tabous, aller au delà du viol, à la rencontre de mon corps, de le reconnaître. Vous avez fait des femmes un sexe faible qui peut être violé par un mot ou par un regard d’autrui.
Puis vous n’avez eu de cesse d’abuser de leur vulnérabilité. Nous sommes tous devenus des reptiles qui s’entre-déchirent dans un marécage fétide de mensonges, d’apparences et de chaînes. J’ai décidé, moi, de sortir de la puanteur de cette mare, de devenir une mer cristaline. La prostitution me permet de me dépouiller du caractère et de la condition du sexe faible, de m’éloigner des confins de la peur et du viol... Mais... je ne crois pas que vous me comprenez... De toute manière ça n’a plus aucune importance.


Extrait de la scène 16
Dites-moi que tout ça n’est qu’un caprice éphémère! | babelmed
Ahmad Moualla, tableau de l’exposition “Hommage à Saadallah Wannous”
Safwân, le frère de Mou’mina, alias Almâssa vient venger l’honneur de la famille

Almâssa: Epargne-toi cette peine, Safwân. Tu ne pourras pas me tuer.
Safwân (emporté): tu parles comme mon père! Ca fait un bon moment que je me donne du courage. Des journées entières j’ai surveillé cette maison. Tu vas voir si je peux!
Almâssa: Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Safwân: Quoi donc?
Almâssa: Désormais, je suis un conte, Safwân. On ne peut pas tuer les contes. Je suis une obsession, un désir, une tentation. Les dagues ne peuvent pas venir à bout de l’obsession, du désir ou de la tentation.
Safwân (il s’approche d’elle. Elle ne recule pas. Il hésite): Non, non... Ne laisse pas ces paroles te décourager. Enfonce vite ton poignard.
(Il enfonce son poignard dans le sein d’ Almâssa. Ils se regardent d’une façon étrange).
Almâssa (chancelante): Ah mon frère! Tu ne peux rien. Mon histoire fleurira comme les jardins de la ghouta après la saison des pluies. Almâssa poussera, se répandra. Elle se répandra au gré des pensées, des obsessions, des contes. Contes... contes...

(Ces extraits sont tirés de la pièce traduite par Rania Samara et publiée chez Actes Sud-Papiers)


Une ville qui se fait théâtre
Une ville entière se met à vivre sous nos yeux: Damas, première véritable capitale califale à vocation impériale, à laquelle Saadallah Wannous consacre ses deux dernières oeuvres. Mais ce n’est pas tant l’Histoire de cette ville qui nous captive, que les histoires foisonnantes des personnages –illustres ou obscurs- avec leurs passions, leurs destins singuliers et leurs désarrois.
A travers Miniatures et Rituel pour une métamorphose, oeuvres puissantes et émouvantes, Saadallah Wannous montre la fascination qu’exerce cette ville aimée et haïe à la fois. Ici, la cité elle même se fait théâtre, lieu de récit où se déroule des histoires pleines de bruit et de fureur, lieu de tous les dangers, de toutes les provocations, et de toutes les passions: tendresse et cruauté, amour du pouvoir et du lucre, résistance et soumission, fierté et humiliation, tolérence éclairée et fanatisme obtus.
(Jean François fourcade, extraits de la Postface de la traduction française de Miniatures, suivi de: Rituel pour une Métamorphose)


Sur Saadallah Wannous
Saadallah Wannous est né en 1941 en Syrie. Il a commencé à écrire pour le théâtre après son retour du Caire où il a fait des études littéraires. L’écriture dramatique de Wannous est fortement influencée par les tendances modernes du théâtre occidental qu’il marie avec les formes d’expressions du patrimoine local. Ses pièces ont marqué le théâtre syrien et arabe, et sont traduites dans beaucoup de langues. Les plus célèbres sont: Fête pour le 5 juin, Tête du mamelouk Jâbbir, Le roi est le roi. Avant sa mort d’un cancer en 1997, Saadallah Wannous a écrit deux pièces très importantes où il raconte l’histoire de la ville de Damas au début du XVe siècle, et à la fin du XIX siècle.
(La traduction française de ces deux pièces est publiée chez Actes Sud-Papiers, Sindbad, Paris, octobre 1996) Extraits choisis par Hanan Kassab-Hassan
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