Un art qui descend au fond de l’âme | babelmed
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  Un art qui descend au fond de l’âme | babelmed Elias Zayat est né en 1935. Il a étudié la peinture dans l'atelier de Michel Kirché, l’un des pionniers de l’art plastique en Syrie. Sa formation académique débute en Bulgarie (classe d’Elia Petroff à l’Académie des Beaux-Arts de Sophia) et s’accomplit en Egypte (classe d’Abdelaziz Darwich à la Faculté des Beaux-Arts du Caire). De retour en Syrie il devient professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Damas jusqu’à sa retraite en 2000. Certaines de ses toiles sont conservées au Musée de Damas, au Palais Présidentiel de Damas, à l’Université Américaine de Beyrouth et à l’Institut du Monde Arabe à Paris.

Elias Zayat est aussi un expert de l’art religieux chrétien. Il a peint des fresques et des icônes pour plusieurs églises de son pays, on lui doit également plusieurs traités sur l’histoire de l’icône orientale.
Un art qui descend au fond de l’âme | babelmed Votre nom est toujours associé à l’icône, Pourquoi? Et comment se manifeste l’influence de cet art dans vos toiles?
J’ai connu l’icône en étudiant l’histoire de l’art et du patrimoine artistique oriental, c’est à dire l’art syrien, égyptien et mésopotamien. En me penchant sur l’art de Palmyre, j’ai découvert qu’il contenait les prémisses de l’art chrétien en Syrie. Cela veut dire qu’au deuxième siècle, quand les premiers artistes chrétiens ont commencé à peindre des sujets religieux, ils ont adopté le style de l’art dominant à cette époque. Regardez Doura Europos qui était le bastion de défense de l’Empire Palmyrénien contre les Perses. Les fresques religieuses qui couvrent ses murs sont de style palmyrénien. Cela est valable aussi pour tous les lieux de culte primitif qu’on trouve à Doura Europos au milieu du III ème siècle, c’est à dire le temple de Mitra, le temple palmyrénien, la Synagogue et la chapelle chrétienne. Les figures peintes étaient les mêmes partout, ce qui prouve que cet art est proprement syrien.

Est-ce la preuve que dans cette région du monde où sont nées toutes les religions il y a une certaine continuité dans le culte? J’ai lu quelque part que les premiers chrétiens de l’Egypte faisaient la prière devant le portrait de la déesse Isis qui tient dans ses bras son fils Horus. Ils la prenaient pour la Vierge Marie avec l’enfant Jésus.
Oui, il y a une continuité. Les cultes ont changé mais les formes d’expressions de la piété sont restées identiques; et ce sont des formes d’expression locales. En parlant de l’art palmyrénien André Malraux a dit: “je vois Byzance avant Byzance”.

Quels sont les traits caractéristiques de cet art palmyrénien?
C’est un art oriental qui a subi des influences étrangères, celles de la civilisation grecque puis romaine, sans perdre pour autant son essence fondée sur la méditation et la spiritualité. Et cette essence se manifeste dans la forme, dans le style d’exécution. Pour comprendre l’art palmyrénien il faut le comparer à l’art gréco-romain qui est la source de l’art occidental. L’art occidental se base sur la représentation de la forme apparente dans ses dimensions visibles, alors que l’art de l’orient déforme la vision superficielle pour exprimer la méditation intérieure.
Or, Cette spécificité de l’esthétique orientale est restée intacte même lorsque cet art s’est propagé aux quatre coins de l’Empire romain, puis à Byzance jusqu’à la période de la querelle des images où un grand nombre de fresques, de manuscrits et d’icônes ont été détruits. Nous avons peu d’exemples qui restent de cette période, mais les plus représentatifs se trouvent dans le Monastère de Sainte Catherine du Sinaï, et il est fort probable que ce soit l’oeuvre d’artistes syriens.

Vous croyez donc que l’art de l’icône est né en Syrie? Pourtant dans les livres d’histoire on dit que la question de l’identification des ateliers n’est pas encore réglée.
Il est intéressant de voir comment les chercheurs occidentaux situent la naissance de l’art de l’icône à Byzance alors que pour nous, c’est ici que l’icône a vu le jour. Il y a quelques chercheurs occidentaux comme Fernanda Mafei et Tania Vellmans qui défendent le point de vue selon lequel l’art de l’icône aurait mûri dans la périphérie orientale de l’Empire romain avant de parvenir jusqu’à Rome et Constantinople.
Un exemple frappant de la spécificité de l’icône orientale est l’icône de Sergius et Bacchus trouvé au Sinaï et qui fait actuellement partie de la collection du Musée de Kiev. On y trouve les influences palmyréniennes au niveau de l’exécution des cheveux et des mains, et dans les traits du visage.
Cette conception d’un art purement oriental qui descend au fond de l’âme de ses sujets pour révéler la vie intérieure des être, un art qui soumet l’aspect extérieur et la forme aux besoins de la méditation, voilà ce qui m’a attiré, et m’a poussé à m’intéresser à l’icône.

Vous avez évoqué la Querelle des Images comme une date importante dans l’Histoire de l’icône. Mais l’iconoclasme coïncide avec le début de la conquête arabo-musulmane de la Syrie, et on sait que l’Islam a proscrit le culte des images saintes. Quelle était la position des conquérants arabes vis à vis des icônes?
C’est le contraire de ce que l’on imagine. Les Omeyades n’ont pas seulement assumé les traditions de civilisation existant dans le pays, mais il ont aussi protégé les icônes. La preuve c’est que entre le VIIème et le VIIIème siècles, Jean Damascène qui a écrit des traités magnifiques sur l’art de l’icône, était un fonctionnaire de l’Etat des Omeyades avant de se retirer dans le Monastère de Mar Saba près de Jérusalem en Palestine.
Juste après, quand l’Eglise a révisé sa position sur l’icône, cet art est arrivé jusqu’à Byzance où il a pris une forme gréco-romaine. Nous l’avons retrouvé dans sa nouvelle forme occidentale et nous l’avons adopté sans savoir qu’à l’origine il était tout à fait différent. Un art qui descend au fond de l’âme | babelmed Je dois souligner aussi que pendant la période Ottomane on assiste à une sorte d’essor de l’icône surtout a Alep qui était une ville ouverte aux influences italienne et indienne. Il y a à cette époque, c’est à dire dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, un atelier très important pour la peinture de l’icône avec quatre générations de peintres qui appartiennent à la même famille: Youssef l’Alépin, nommé “le peintre” puis son fils Ni’mat Alla, puis Hanania fils de Ni’amat Allah puis Girious bin Hanania. Paradoxalement, cette famille alépine a été influencée par le style crétois. Ceci s’explique par la présence d’églises étrangères à Alep à l’époque, ou bien par le voyage de l’un des membres de cette famille à Crète.

Est-ce que vous avez essayé vous même de peindre des icônes? Et pour revenir à ma première question, Comment se manifeste l’influence de l’icône dans vos tableaux?
On m’a fait des commandes pour orner certaines églises. Mais comme j’ai essayé de rendre à l’icône son aspect oriental, c’est à dire reproduire l’icône de l’origine, l’authentique, les gens n’ont pas aimé. Ils étaient influencés par l’art occidental et ne pouvaient pas admettre ce mouvement de retour aux sources. J’ai arrêté donc de le faire. Mais dans mes tableaux, j’ai été puisé à la source orientale de l’art. Il ne s’agit pas de thèmes ou de sujets à l’ancienne. C’est une question de sensibilité, c’est tout. Hanan Kassab-Hassan
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