Le cinéma métaphore du moi | babelmed
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Les deux brues
Avec Etoiles du Jour (1988) Oussama Mohammad s’est montré capable de bâtir une oeuvre séduisante et profonde où se mêlent cruauté et tendresse, violence et amour.
14 ans après, et sans perdre tout à fait son humour noir, le cinéaste se débarasse de tout anecdotisme pour se lancer dans l’aventure du cinéma miroir de l’âme. Depuis sa projection au Festival de Cannes dans “Un Certain Regard” au mois de mai 2002, puis à Damas au mois d’octobre, Sacrifices, le film du cinéaste syrien Oussama Mohammad n’a pas cessé de susciter des réactions contradictoires et assez violentes: admiration inconditionnelle ou rejet total. Des sentiments aussi forts sont toujours la preuve de l’importance d’une oeuvre qui peut être en avance par rapport aux habitudes du public; ou qui ne remplit pas l’horizon d’attente des spectateurs. En effet, ce film tant attendu (6 mois de tournage, et la mobilisation d’un grand nombre de comédiens et de techniciens) ne ressemble pas du tout à l’expectation des spectateurs qui ont applaudi Noujoum an-Nahar. Dans son premier film, Etoiles du jour il jette un regard critique, plein d’humour et de tendresse sur sa communauté de montagnards; ces gens primitifs mais touchants, cruels mais drôles, naïfs mais puissants depuis leur accès au pouvoir. Le film est dans son ensemble un exposé intelligent des contradictions qui secouent dans leur quotidien une communauté isolée de la civilisation urbaine, et qui introduisent caméscopes et téléphones sans fil dans le silence des montagnes privés d’éléctricité. Etoiles du jour a été salué par le public et par les intellectuels syriens comme l’un des meilleurs films produits par l’Organisme du Cinéma en Syrie. Sacrifices, ou l’esthétique de l’incarnation.Dans son deuxième film Sacrifices, Oussama Mohammad a beaucoup changé. Il semble maîtriser à l’extrême ses outils cinématographiques d’où la beauté époustouflante de ses plans, la plasticité recherchée de ses images, la condensation de son langage visuel, et l’audace extrême dans le traitement de la relation entre la réalité et la fiction, le vécu et l’imaginaire. Le film ne raconte pas une histoire dans le sens classique du terme, mais il part d’une anecdote qui annonce le ton de ce qui allait constituer la matière du récit filmique:
L’agonie du grand père qui refuse de mourir avant la naissance d’un successeur qui porte le nom de la famille et assure la pérennité de l’ordre. Dans cette urgence de compenser la mort par une naissance, les deux brues enceintes vivant sous le même toit se hâtent à qui mieux mieux pour accoucher de l’héritier attendu.

La problematique du pouvoir
Si cette croyance dans la nécessité d’un héritier mâle continue à hanter les esprits en Syrie, on ne peut qu’y voir dans le film toute la problématique du pouvoir dans ses aspects les plus variés: pouvoir des ancêtres, du chef religieux, des traditions, mais aussi pouvoir des vieilles femmes, des militaires et de l’argent. Et le cinéaste qui tisse son discours filmique autour de l’image du linceul du grand père n’hésite pas à remplir son film de séquences oniriques transcrivant rêves, cauchemars et hallucinations. Dans cette alliance du réel et de l’imaginaire, et au coeur du paysage sculpté par les éléments naturels, les images métaphoriques se succèdent: le couffin du bébé qui coule sur l’eau, le feu qui dévore le corps de l’enfant sans le brûler, le serpent qui glisse paisiblement sur le sol, les moustaches qui poussent d’un coup sur le visage adolescent, et ce linceul ouvert qui finit par engloutir le fils sous l’arbre éblouissant qui se dessine sur l’horizon bleue. Univers de l’enfance, univers du désir Sacrifices est une oeuvre dense et poignante. Le cinéaste s’y penche sur son propre passé pour reconstituer l’univers de son enfance: le rapport au père, l’éveil du désir, l’acquisition du pouvoir, et surtout l’arbre géant qui, dans la réalité des villages de la montagne veille sur les marabouts (il devient une maison habitée par toute la famille, dans l’une des images les plus marquantes du film). Le jeu de correspondance que noue la caméra entre le réel et l’imaginaire; la superposition des registres de la narration filmique (larges plans d’ensemble, gros plans sur les visages); la récurrence de certains motifs visuels font du film un récit presque autobiographique qui mélange souvenirs, rêves et fantasmes. Mais ce film qui s’ouvre et se referme sur une séquence onirique renvoie aussi à l’âme du village ou de la communauté sans oublier d’ancrer la fable dans l’espace temps de l’Histoire: la visite du président Nasser à Lattaquiée en 1958 et le retour du fils de la guerre de 67.

La boîte aux merveilles
Dans sa version française le film est intitulé Sacrifices, avec toute la référence à Tarkovsky, le maître du cinéma russe dont se réclame Oussama. Mais il porte en arabe le nom de “Sondouk aldounia”, cette boîte aux merveilles qui fut l’ancêtre du cinéma et de la télévision dans les villages en Syrie. Un autre jeu de correspondance entre la forme la plus élaborée et la forme la plus primitive du cinéma, ce miroir qui nous renvoie le moi du cinéaste, mais aussi sa vision du monde extérieur.
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Oussama Mohammad
Portrait du cinéaste par lui même:
Cette fois, je suis né le 21 mars 1954 à Lattaquiée, le port de la Syrie et ce n'est pas mal comme début. J'étais un enfant trapu, disons entre trapu et carré, quand à deux ans, au milieu d'une foule familiale, je me suis fait remarqué en marchant sur la tête.
A trois ans j'ai commencé mes aventures amoureuses avec les filles. Jusqu'à dix ans j'étais le champion du monde de bagarres, je représentais mon quartier et mon village dans les duels contre les gamins "étrangers" du voisinage.
Jamais mes parents ne m'ont giflé, alors, par la suite, j'ai refusé toute violence, tout comme j'ai refusé l'autorité aveugle. J'ai goûté la liberté et l'humanité dans ma maison et j'en suis devenu dépendant. Au VGIK à Moscou, le cinéma m'a pris de plein fouet et fait tombé mes idéologies. C'est la où j'ai compris le Coran: "tu es né avec des yeux et des oreilles... vas au delà des limites". En 1988, mon premier long métrage Etoiles du Jour, la quinzaine des réalisateurs, le grand prix et le prix de critique à Valence... mais le film n'est jamais passé en Syrie. La commission qui a la légitimité de l'autoriser a donné le feu vert, mais le téléphone, bien avant le cellulaire, a sonné pour l'arrêter: "Allo quoi?" "Quoi quoi?". Quelqu'un a imposé un certain regard. Malgré ça, je n'aime pas le mythe de l'intellectuel victime ou l'intellectuel dissident, cher à l'occident. Je n'aime pas non plus le pouvoir, aucun pouvoir, j'observe sa nature sans haine, avec tristesse, je le trouve ridicule et je trouve ses expressions lamentables. La Liberté et la Beauté demeurent le Prophète virtuel que ni le premier ni le tiers monde ne peuvent crucifier. Extraits de la présentation du film sur le site du Festival de Cannes, 2002
Sacrifices, synopsis du film: “Un arbre, une maison, le vide, l'isolement. Le chef de famille, un vieillard, est à l'agonie. Il voudrait donner son nom à un petit-fils mais il ne reconnaît pas ceux qui naissent avant sa mort. Trois cousins sans nom demeurent dans ce monde primitif. Ils cherchent le plaisir et le salut. Le premier dans l'effacement et la soumission, le deuxième dans l'amour, le troisième dans le pouvoir, la violence et la cruauté. Le père du deuxième rentre du front et donne au troisième les clefs d'un pouvoir encore plus vaste et plus fort. L'arbre, témoin de la vie depuis 1000 ans, contemple ce qui se passera dans 2000 ans”. Sacrifices est le premier film syrien présenté en compétition dans la catégorie "Un Certain Regard". Son réalisateur Oussama Muhammad, en revanche, vient sur la Croisette pour la seconde fois; son premier long-métrage Etoiles de jour (1988) faisait en effet partie de la sélection de La Quinzaine des réalisateurs. "Depuis mon premier film, qui n'est jamais sorti en Syrie, raconte Oussama Muhammad, je me suis battu pour en faire un second et survivre en aidant les autres réalisateurs syriens qui vivent les mêmes difficultés que moi. En Syrie, les choses n'ont pas beaucoup évolué depuis 15 ans. Chez moi, les gens cherchent toujours une forme de délivrance qu'ils ne parviennent pas à conquérir dans leur vie quotidienne. Comme eux, mais à travers le cinéma et mes personnages, j'essaie de trouver du plaisir et la délivrance". Sacrifices, de manière métaphorique, montre comment naissent les désirs, comment se fait l'apprentissage de la désillusion et de la violence dans un univers très fermé et presque à l'état brut. "Ce qui m'intéressait avec ce film, ce sont les conséquences du pouvoir. Chacun de nous, lorsqu'il s'arroge un pouvoir sur les autres détruit quelque chose chez l'autre et en lui-même. Le pouvoir est la forme la plus aboutie de la violence. On peut l'observer même dans une simple structure familiale". Hanan Kassab-Hassan
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