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La télévision, l’ordinateur, le portables, tous ces appareils de la High Technologie sont sensés nous apporter un confort indéniable. Mais pour les manipuler!!! Il s’agit là d’un savoir faire que les enfants sont plus rapide à acquérir. L’usage de ces appareils peut être donc lu et analysé comme un signe d’un nouveau conflit entre les générations qui commence à apparaître en Syrie, comme partout dans le monde.

Ces machines qui nous compliquent la vie!
Maintenant que la technologie est devenue une partie inhérente de notre vie quotidienne, maintenant que l’usage des portables, des ordinateurs et des caméscopes est devenu courant, il serait difficile de concevoir qu’il existe encore des gens qui ne savent pas les manipuler.
Pourtant en Syrie (qui est pourtant un pays ouvert au modernisme), il y a encore des gens que de telles nouveauté bouleversent. Une réflexion approfondie sur le rapport de l’homme à la machine, sur l’impact de ce rapport au niveau du quotidien révèle des choses très intéressantes qui nous aident à analyser les mutations au sein de la société.

La parole volée
“Le plus jeune de mes fils veut un ordinateur. J’ai emprunté de l’argent à mon cousin et demain on ira l’acheter”.
Nabil S. qui annonce cette nouvelle à son ami dans le café est un petit fonctionnaire responsable d’une famille de 5 enfants. Son salaire suffit à peine à nourrir la famille. Mais il est de ceux qui croient à l’importance du savoir, et lutte pour ouvrir ses domaines à ses enfants.
Cet homme de soixante-huit ans est un vrai chef de famille. Sa femme le gâte, Ses enfants le respectent, et son autorité est incontestable dans le foyer. Pourtant, il lui arrive de réfléchir aux moeurs de la nouvelle génération, trop différents de ceux qui organisaient le rapport entre parents et enfants au passé: “Nous, on baisait la main de notre mère avant de sortir le matin de la maison. On se levait de nos sièges chaque fois notre père entrait dans la salle. On le faisait sans y penser même. Maintenant, mes enfants restent assis confortablement dans leurs fauteuils et ne prennent pas la peine de me regarder quand je rentre du travail. Ils ne veulent pas rater un détail dans le feuilleton du soir”.
Nabil ne se plaint pas, il constate seulement. Lui aussi trouve absurde cette pratique de se lever 5 ou 6 fois par jour pour marquer son respect au père.
Mais il ne s’agit pas seulement du fait de se lever. Il s’agit aussi de la télévision qui semble responsable d’un profond changement au niveau de la vie familiale, au niveau de l’habitat et de la disposition des meubles dans l’appartement. Le pouvoir du petit écran a destitué le père de son espace. Il l’avait remplacé depuis qu’il est devenu le détenteur de la parole dans la famille. Celui qui avait le dernier mot. Celui qui oblige les autres à se taire pour l’écouter. Son emplacement face aux fauteuils de la salle de séjour, dans ce point vers lequel convergent tous les regards, dans ce lieu privilégié où était mis jadis le fauteuil du père est le signe d’un bouleversement dans la famille et même dans la société où la machine prend le pas sur l’homme, ou la média devient le substitut de l’échange vivant entre les membres de la famille.

L’autorité ébranlée
Mais l’histoire de Nabil avec l’ordinateur est toute différente. Il ne s’agit pas là d’un déplacement de l’autorité, mais de son ébranlement: la confusion a commencé au moment du choix de l’emplacement de l’appareil. Comme c’est un objet qui a coûté au père les yeux de la tête, il n’était pas question qu’il soit mis dans la chambre des enfants. “Quand on paye une fortune, il faut que ce soit visible, à la portée de tout le monde, et surtout protégé car on ne va acheter un autre bientôt”. La discussion s’anime, le père insiste mais finit par accepter le conseil du spécialiste qui vient diriger l’opération de l’installation du poste: cet appareil exige une table fixe et des cables branchés d’une façon permanente. La table à manger ne convient pas, et la proximité de la télévision crée des interférences. Voilà une première perte dans la camp parental. L’objet de valeur a sa place dans l’autre espace, celui des enfants, longtemps considéré comme second, comme ludique. L’autorité se déplace!!
Mais les choses ne s’arrêtent pas là: indécis et perplexe devant les touches compliquées du clavier, le père n’arrive pas à cacher son ignorance. Il ne s’agit pas là, comme pour la télévision, de brancher et d’appuyer sur un bouton pour que ça fonctionne. Il faut avoir une connaissance de base que les enfants sont plus rapide à maîtriser. Déjà dans les cafés internet et les espaces de jeux qui remplissent les quartiers, les enfants accomplissent leur rite d’initiation à l’insu des parents. Fini, le père qui possède la réponse à toutes les questions. Fini, l’oracle détenteur du savoir. Le père s’expose à la dure épreuve de l’ignorance: ses enfants le dépassent.
L’aveu est difficile mais les collègues du travail qui écoutent l’histoire racontée par Nabil le lendemain sentent dans son ton un peu d’admiration et même de la fierté. Ils ont tous vécu une situation pareille avec les sans fil munis de boutons aux signes codés qu’il ne comprennent pas; avec les moniteurs des chaînes satellites aux touches qui les déroutent; avec les portables qui leur cassent la tête chaque fois ils veulent effacer une donnée ou reprendre un processus. Ils étaient tous obligés, à un moment ou à un autre de demander conseil à leurs enfants, ces génies de la technologie moderne.

Victoire de la nouvelle génération
Cette histoire du savoir faire technologique est sans doute un nouvel e aspect du conflit entre les générations. Il ne s’agit pas là d’une dimension socio-culturelle spécifique d’un pays comme la Syrie. Partout dans le monde la vieille génération se sent trahie et déroutée. Elle tente par tous les moyens de camoufler son handicap par des justifications d’ordre intellectuel et même philosophique: Les penseurs qui défendent le toucher du papier quand on propose les e-books; les écrivains qui s’extasient devant l’odeur de l’encre et le bruit de la plume sur le papier quand on parle de traitement des textes sur l’ordinateur; les débats interminables sur l’effet néfaste des portables sur la santé… Il faut l’admettre: la technologie est là, et elle continue à évoluer. C’est la revanche de la nouvelle génération qui prend le pouvoir et s’amuse à l’exercer.Hanan Kassab-Hassan

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