Le marché de l’art plastique en Syrie (I) | babelmed
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Le marché de l’art plastique en Syrie (I) | babelmed
Adham Ismail, Le porteur, 1951
“N’achète pas cette aquarelle, tu ne pourras jamais la laver!!!”
Qu’il soit réel ou une blague, ce conseil donné par une femme à son amie qui voulait acheter un tableau est significatif. Il trahit un état d’esprit et une attitude typique des nouveaux riches qui constituent actuellement la majeure partie de la clientèle d’art en Syrie. Il est vrai qu’il existe de véritables amateurs qui ont une grande sensibilité au langage artistique, qu’il y a des collectionneurs qui savent apprécier le talent des artistes et contribuent à la promotion des jeunes créateurs, mais comme dans toutes les sociétés du monde, ceux qui peuvent acheter une oeuvre d’art ne sont pas toujours ceux qui apprécient le plus sa valeur.

Une tradition nouvelle
Depuis son émergence en Syrie au début du siècle passé, l’art plastique a su acquérir une place de choix dans la réalité culturelle. Le tableau de chevalet qui ne fait pas partie de la tradition picturale locale a pu se légitimer spontanément et se propager auprès du public. Les genres les plus demandés étaient naturellement le paysage et la nature morte, mais aussi le portrait et le buste qui furent l’objet de commandes incessantes des particuliers. On dirait que la bourgeoisie citadine se donnait ainsi en spectacle. Elle était contente de voir et de faire voir sa splendeur.
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Fateh Moudares, Le martyre, 1971
Le mécénat de l’Etat
A cette période, on ne connaissait pas encore le mécénat de l’Etat qui débuta avec la fondation du Ministère de la Culture en 1959. A partir de cette date, le Salon d’Automne devint un événement annuel qui réunit les oeuvres d’artistes consacrés. La collection publique du Musée National de Damas commença ainsi à s’enrichir graduellement grâce à l’achat d’une ou de deux oeuvres significatives du style de chaque artiste. Une première prise de conscience de la notion du patrimoine faisait ainsi son apparition.

La direction du regard A partir des années soixante, le climat d’engagement politique se fait sentir dans la production littéraire et artistiques de l’époque. La notion du beau était alors profondément liée à la notion du vrai, et l’importance d’une oeuvre d’art était jugée en fonction de sa capacité à traiter les grands problèmes politiques et sociaux. Les sujets et les thèmes étaient donc presque toujours tirés de la réalité des classes les plus défavorisés: cireurs de souliers, pêcheurs, ouvriers, paysans, etc., mais aussi des grandes questions nationales et patriotiques. La lutte sociale préoccupe les artistes au même titre que les questions d’esthétique qu’on discute dans les cafés et sur les pages des journaux.

Une très grande cohésion s’exprime alors dans le milieu intellectuel: le regard de l’artiste ouvert à la misère du monde croise celui de sa clientèle, essentiellement composée de poètes et d’écrivains. Tous ont le même goût et partagent les mêmes aspirations… Il faut dire aussi que le prix d’un tableau ne dépassait pas alors le prix d’un dîner avec une bouteille de vin bon marché.

Au seuil d’un monde différent
A partir des années 80, le monde de l’art se développe d’une façon exponentielle avec l’ouverture de nouvelles galeries dirigées surtout par des femmes. Grâce à l’effort déployé par ces propriétaires habiles et actives, le vernissage des expositions devient une occasion de rencontre, de discussion, mais aussi et surtout de vente et d’achat. Ce dynamisme sans précédent se justifie essentiellement par l’apparition d’une nouvelle classe fortunée qui se construit de beaux appartements dans les nouveaux quartiers résidentiels. Pour ces nouveaux clients, l’oeuvre d’art n’est qu’un accessoire décoratif indispensable dans les salles de réception où l’on change de tableaux chaque fois que l’on change de meubles. La demande accrue d’oeuvres d’art plastique contribue à la hausse des prix et encourage de nouveaux collectionneurs à investir leurs fortunes dans la production d’artistes à la mode.
Cette effervescence du marché ne tarde pas à modifier les genres, et les artistes commencent à se plier au goût de leurs clients: de belles femmes languissantes, des vases de fleurs, mais aussi et surtout des paysages urbains représentant les ruelles de la vieille ville chère à cette nouvelle classe à la recherche d’une pseudo authenticité.
Mais parallèlement à cette décadence dans le goût, des artistes éminents continuent leur recherche esthétique et persistent à produire des oeuvres d’une grande valeur artistique: les tableaux expressionnistes aux visages torturés, les gravures en noir et blanc, les compositions fortes dépourvues de toute mimesis… Il y avait dans le monde de l’art toutes les tendances et toutes les orientations, mais au niveau du public une bifurcation se produit entre ceux qui apprécient et ne peuvent pas acheter, et ceux qui achètent et n’apprécient pas.


Une situation de crise
La crise économique qui se fait sentir et le climat de guerre qui règne sur la région du Moyen-Orient depuis quelques années ont certainement contribué à la stagnation du marché de l’art. Tout le monde en souffre: les jeunes qui ne peuvent plus vivre de leur production artistique, les propriétaires de galeries qui n’arrivent plus à amortir leurs dépenses...Les collectionneurs qui se détournent d’un investissement incertain. Tout le monde attend de l’Etat mécène un soutien qui redonne souffle à un secteur très important de la vie culturelle. Hanan Kassab-Hassan
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