Quand le christianisme était religion d’Etat | Amélie Duhamel
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Amélie Duhamel   
Quand le christianisme était religion d’Etat | Amélie Duhamel
S. Simeon (Syrie)

Quand ils abordent les problèmes géopolitiques, les médias appellent “monde arabo-musulman” une région floue qui touche à la fois l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Une appellation qui exclut les nombreux chrétiens habitant la région et gomme des siècles d’histoire pendant lesquels cette religion domina le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.
“Nous sommes des Arabes, nous aussi, s’écrie Widad, une chrétienne damascène. Nous sommes sur cette terre depuis bien plus longtemps que les descendants du prophète. Pourquoi qualifie-t-on cette région d’arabo-musulmane? Ça veut dire qu’on exclut des Arabes les non-musulmans, donc les chrétiens?” Il faut dire qu’à voir les nombreuses églises en activité au Moyen-Orient et les sites archéologiques couverts d’édifices chrétiens, on est tenté de s’arrêter sur cette réflexion et de se replonger dans l’histoire.
On y apprendra, à l’inverse des idées reçues, que l’islam ne s’est pas implanté du jour au lendemain avec l’arrivée des guerriers d’Arabie convertissant à tour de bras païens, juifs et chrétiens. En Afrique du Nord comme au Moyen-Orient, ces derniers sont longtemps restés majoritaires, sans doute jusqu’au XVe siècle au Machrek.
On y apprendra aussi que la notion d’arabité elle-même est sujette à discussion. -Serait-elle attribuable aux seuls descendants des conquérants venus de la péninsule arabique apporter la religion du prophète, aux populations s’exprimant en langue arabe, aux tribus nomades campant aux portes des villes, ou à tous les habitants du Machrek et de l’Afrique du Nord? Les spécialistes désespèrent de trouver une définition satisfaisante.
En tout cas, au premier siècle de l’Hégire, ce sont des terres peuplées de Berbères, d’Araméens, de descendants des Phéniciens, des Akkadiens… parlant le grec ou l’araméen que trouvent les tribus conquérantes d’Arabie. Ils sont juifs, païens ou chrétiens, mais seuls ces derniers possèdent une organisation solide et hiérarchisée qui lui permettra petit à petit de dominer. Avec l’empereur Constantin (306-337), elle devient religion d’Etat. Ceux qui embrassent la religion du plus haut dignitaire de l’Etat acquièrent même un statut d’avant-garde intellectuelle.
Car, avec le christianisme, l’existence de l’homme acquiert un sens. Il peut répondre aux grandes questions existentielles comme d’où venons-nous, où allons-nous? Forts de livres saints, de rites, de sacrements, d’une liturgie, dotés d’une autorité ecclésiastique et d’un clergé organisé, s’appuyant sur une morale clairement édictée et sur une philosophie métaphysique, les chrétiens, sous l’impulsion de leur empereur, acquièrent un véritable sentiment de supériorité et forgent ainsi un puissant lien communautaire. Constantin couvre l’Empire d’églises, de Rome à l’ancienne Byzance – qui prendra le nom de Constantinople – en passant par Cirta – qui deviendra Constantine. Pas de persécutions contre quiconque, l’empereur a pu constater leur inefficacité à l’encontre des chrétiens; la loi n’interdit donc pas le judaïsme ou le paganisme (sauf sous Théodose). Les conversions doivent être libres et sincères et, même si les païens sont considérés comme des “péquenots”, des figures de divinités ornent les pièces de monnaie alors même que les sacrifices sont interdits. Peu à peu, le christianisme touche toutes les couches de la population, y compris les petites gens.
C’est une véritable révolution religieuse qui s’est accomplie dans tout l’Empire romain qui deviendra sur la rive sud de la Méditerranée l’Empire byzantin, également appelé empire chrétien d’Orient. Le christianisme demeurera au Proche-Orient la religion majoritaire jusqu’au Moyen-âge, voire jusqu’au bas Moyen-Age (XVe siècle).
Au Maghreb en revanche, l’histoire du chris-tianisme est de plus courte durée. L’évangélisation de l’Afrique romaine remonte au IIe siècle et le christianisme s’y épanouira jusqu’à l’arrivée des conquérants de l’islam et au-delà. “Avant l’introduction de l’islamisme, affirme Ibn Khaldoun au Moyen-Age, les Berbères de l’Ifriqiyya et du Maghreb vivaient sous la domination des Francs (latins) et professaient le christianisme, religion suivie par les Francs et les Grecs (Byzantins).” Mais très vite, des divisions religieuses menacent l’unité qui existait du temps du Carthaginois Tertullien (200), premier père de l’église d’Occident. Les Berbères, qui s’opposent aux maîtres de l’empire romain carthaginois, manifestent leur opposition derrière Donat, un évêque dissident de Carthage. Ce seront ensuite les Vandales qui imposeront une autre “hérésie”, l’arianisme. Jusqu’à ce que Justinien, empereur de Byzance, reconquière la région, contraignant par l’épée les Berbères à adopter la théologie des conciles œcuméniques.
Quand le christianisme était religion d’Etat | Amélie DuhamelEn l’absence de lien avec Rome, Eglise mère, le christianisme d’Ifriqiya suit un chemin cahotique. L’Afrique du Nord est prise en tenailles entre l’influence de l’Eglise latine et celle de l’Eglise d’Orient. Et quand elle s’avancera en conquérante au siècle de l’Hégire, “l’islamisation prolongera en quelque sorte en douceur les évolutions internes du christianisme nord-africain, au point qu’elle serait presque passée inaperçue des populations elles-mêmes”, avancent Youcef Courbage et Philippe Fargues (1).
Une explication qui ne saurait à elle seule éclaircir les raisons de la disparition presque totale du christianisme sur les terres de saint Augustin, le théologien considéré comme le plus important après saint Paul dans le développement du christianisme occidental.

(1) Chrétiens et juifs dans l’islam arabe et turc ,
Ed. Fayard, 1992.

par Amélie Duhamel (en Syrie)
(27/12/2009)

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