Les origines arabo-berbères du christianisme | Amélie Duhamel, Paolo Dall'Oglio, Maaloula, Tawfik Eid, Armach Nalbandian, Elias Zahlaoui
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Amélie Duhamel   
Les origines arabo-berbères du christianisme | Amélie Duhamel, Paolo Dall'Oglio, Maaloula, Tawfik Eid, Armach Nalbandian, Elias Zahlaoui
Maaloula
A Maaloula, nous parlons l’araméen, la langue du Christ”, lance avec orgueil le chauffeur du minibus qui m’emmène dans ce petit village chrétien situé à une soixantaine de kilomètres de Damas.Dans le véhicule où les voyageurs sont serrés comme des sardines, les femmes sont vêtues comme des mamas espagnoles ou italiennes et ne portent pas le voile, juste parfois un petit foulard en dentelle.
L’une d’entre elles, Rania, m’interroge en français: “Vous êtes chrétienne?” Heu… On va dire que oui: baptisée, au moins. Car en Syrie, même si on ne croit pas en Dieu, on appartient officiellement à une communauté. Et pour convoler “civilement”, il faut produire un certificat signé d’une autorité confessionnelle. Sinon, pas de mariage.
Rania, elle, ne parle pas l’araméen: “Il y a encore des vieux qui l’utilisent entre eux au vil-lage, mais l’usage se perd peu à peu.” Je l’interroge: “On dit qu’à Maaloula, les messes sont dites en araméen.” Elle m’apprendra que non, que la langue liturgique est le syriaque, qui est en quelque sorte à l’araméen ce que le latin est au français.

Un village constellé de croix
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Maaloula, village chrétien
Car les chrétiens d’Orient ont une grande culture de leur religion: “Nous allons très souvent dans des écoles confessionnelles”, explique-t-elle. Elles sont nombreuses en Syrie. Beaucoup ont été créées à la fin du XIXe siècle par la France à travers l’Œuvre d’Orient pour aider les chrétiens à se régénérer et à contrer le messianisme des protestants.
A travers la vitre avant du minibus, derrière la croix qui se balance sous le rétroviseur central avec le portrait de Bachar El Assad, j’aperçois le village érigé sur les pentes du mont Qalamoun. Au lieu des minarets enluminés de néons verts qui foisonnent en Syrie, le crépuscule laisse apparaître des croix bleues phosphorescentes qui pointent partout. Le site est constellé d’églises et de chapelles dont les carillons sonnent tous les quarts d’heure. Des religieux s’affairent dans les rues: prêtres orthodoxes et catholiques, bonnes sœurs, moines et moniales… vaquent au milieu d’une foule animée.
Je débarque au monastère de Saint-Serge-et-Bacchus qui domine le village. Des chiites voilées de noir de la tête aux pieds s’engouffrent dans des cars climatisés iraniens. “Le tourisme religieux est très prisé en pays persan et Mar Sergi est presque une étape obligée dans les circuits organisés en Syrie”, me dira Tawfik Eid, le père supérieur du monastère qui m’invite à partager le thé.

Assad, protecteur des minorités
Un collègue du séminaire, venu lui rendre visite, nous rejoint, accompagné de son frère et sa famille. “Vous êtes chrétienne?” me demande-t-on à nouveau. Réponse affirmative. Bien m’en prend car, s’estimant en terrain favorable, le frère se lâche: “Les chrétiens, dit-il, sont martyrisés par les musulmans depuis des siècles. Et ce n’est pas fini, ils ne le disent pas, mais leur objectif, c’est de nous tuer tous. Pour eux, il faut terroriser, c’est la base de leur religion.”
Peste! Comment ont-ils fait pour vivre jusqu’ici? “Vous appelez ça vivre? 40 000 églises brûlées sous El Hakim au Xe siècle, 11 000 chrétiens tués en 1860, le dernier massacre en 1925… Nous avons des voisins musulmans. Ils sont aimables, mais derrière leur sourire, il faut savoir qu’ils ne pensent qu’au jour où ils nous tueront.” Moue dubitative du père Tawfik Eid.
L’autre continue, appuyé par son frère: “Le Baas au pouvoir, c’est zéro. Mais comme protecteur des minorités, chapeau. C’est parce qu’Assad appartient à la minorité alaouite qu’il protège les chrétiens ; il protège les minorités. Les alaouites ont subi les sunnites, ils savent ce que c’est. Les chiites aussi… ils ont le respect des choses saintes. Mais les sunnites, rien. C’est comme les juifs…” L’heure du dîner sonne fort à propos. Le père Tawfik me glisse: “On n’est pas tous d’accord, vous savez?” Hospitalité oblige, il n’en dira pas davantage.
Le lendemain matin, messe à 7 heures dans la très ancienne chapelle du monas-tère. Saint Serge, martyr, est présent sur les murs. L’autel ovale qui date du VIIIe ou IXe siècle comporte une gouttière circulaire, sur le modèle des autels païens, destinée à recevoir le sang des animaux sacrifiés. Car ici, les cultes ont cohabité pendant des siècles. L’office est célébré en arabe. Je suis seule avec deux touristes. Au petit-déjeuner, je m’étonnerai devant le père Tawfik de n’avoir vu aucune trace d’autres religieux habitant le monastère. “Mettons ça sur le compte de la crise des vocations”, soupire-t-il. Une crise indéniable, pourtant moins sensible ici, dans la mesure où l’Eglise d’Orient autorise l’ordination de prêtres mariés, à condition que leur union ait eu lieu avant qu’ils n’aient prononcé leurs vœux.
La désaffection des séminaires va de pair avec une baisse de la fréquentation des églises. En témoigne la messe du Pardon qui a lieu tous les quarante jours à l’église arménienne de Damas. Une cinquantaine de fidèles assistent à l’office dont le décorum tranche avec la cérémonie d’un dépouillement monacal de Mar Sergi. Il est vrai que nous sommes au mois d’août et que certains sont partis en vacances, bien qu’en Syrie, la villégiature demeure une pratique réservée à une faible minorité.

Le communautarisme érigé en dogme

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Monseigneur Armach Nalbandian
La liturgie de l’église arménienne est parmi les plus fastueuses. Pas moins de huit officiants richement vêtus célèbrent la messe, se répartissant les tâches de part et d’autre d’un immense rideau rouge bordeaux qui recouvre et découvre alternativement le chœur de l’église, comme dans un théâtre. “Nous sommes des orthodoxes, un qualificatif à prendre au pied de la lettre, qui veut dire les plus fidèles aux origines du christianisme”, assure le tout jeune archevêque de Damas, monseigneur Armach Nalbandian.

Vahé, un Arménien de la capitale, renchérit: “L’église apostolique arménienne est la plus ancienne à être devenue religion d’Etat. C’était en 301, en Arménie, avec Grégoire -l’Illuminé, notre premier patriarche. Ce sont deux apôtres du Christ, Taddeus et Bartolomé, qui l’ont fondée, d’où le nom d’apostolique.”
A l’image de Vahé, les chrétiens arméniens sont eux aussi très au fait de leur histoire. C’est qu’ils fréquentent leurs écoles, pratiquent leur langue qui reste bien vivante partout où ils se sont établis, et se marient entre eux. “C’est mal vu chez nous d’épouser quelqu’un d’extérieur à la communauté. Surtout pour une fille, car la religion de l’homme prime. Et si une Arménienne se marie avec un orthodoxe ou un catholique, elle risque de quitter notre église”, dit-il, très fier de cet esprit communautaire qui permet de maintenir la vitalité de la diaspora et de sa religion.
Un sentiment très ancré qui n’empêche pas les Arméniens de partager l’analyse de beaucoup de Syriens sur l’histoire. Pour le patriarche Armach Nalbandian, né à Alep, les divisions des églises chrétiennes ont joué des tours aux chrétiens: “Lors des croisades, nous avons d’abord cru que les Francs venaient pour reprendre la Terre sacrée aux musulmans et nous les avons aidés, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’ils venaient avec des visées politiques, pour ne pas dire colonialistes. Aujour-d’hui, la guerre d’Irak, c’est une continuation des croisades. Que l’Occident prétende venir ici au nom du christianisme, c’est trop fort! Le christianisme est né ici! Il n’est pas né à Rome ou en Amérique!”
C’est également le leitmotiv du père Elias Zahlaoui. Pour ce prêtre de l’église Notre-Dame-de-Damas, on en revient toujours aux croisades. “Elles ont tout mis sens dessus dessous. Ce fut comme une chaussure plongée dans la soupière. Avant, les musulmans vivaient en harmonie avec les chrétiens, alors majoritaires, car l’islam a eu l’intelligence de ne pas s’imposer. L’intervention des Francs naguère, comme celle de l’Occident aujourd’hui, met en danger les chrétiens. Ce sont eux qui risquent de payer en Irak, en Palestine et au Liban les frais des politiques expansionnistes occidentales.”

Le traumatisme du sac de Constantinople

Remettons les choses à leur place, les divisions de l’église ne datent pas des croisades. Dès le début du christianisme, des schismes successifs ont déchiré les croyants. Et si l’islam s’est diffusé aussi facilement dans les populations chrétiennes, c’est que beaucoup étaient exaspérés par ces querelles “byzantines”. Il n’empêche, le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, a durablement scellé le divorce parmi les chrétiens, les Francs ayant aussi sauvagement saccagé les églises que les mosquées – et les synagogues –, considérant les Grecs schismatiques (orthodoxes) comme des hérétiques aussi méprisables que les musulmans.
Le père Elias Zahlaoui considère, lui, que la question des divisions ne se pose plus que pour les autorités religieuses. “A cet égard, les laïcs dépassent de centaines de kilomètres le clergé qui reste figé dans de vieilles structures mentales. Les fidèles se sentent punis à cause de divisions dont ils ne connaissent même pas les origines.” Punis parce que, pour un mariage, un baptême ou devant un conflit familial, il faut choisir son église, punis parce que les uns ne reconnaissent pas les sacrements des autres…
Myrna, une Damascène, a fait de l’union des églises chrétiennes son cheval de bataille. Cette catholique de rite grec mariée à un orthodoxe de rite syriaque, a, dit-on, pleuré des larmes d’huile depuis qu’elle a “rencontré la Vierge” dans les années 80, dans sa maison familiale, aujourd’hui baptisée Notre-Dame-de-Soufanieh-de-l’Unité-chrétienne.

Une obsession unitaire qui en dérange plus d’un

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Mar Mussa
Son amie Saloua, qui assiste chaque jour à l’office, montre l’icône par laquelle tout a commencé. Une icône tout ce qu’il y a de plus ordinaire, exposée dans une niche derrière un support planté de cierges allumés par les fidèles. Puis elle nous conduit à la terrasse où est apparue Marie aux yeux de Myrna. Les pèlerins se succèdent dans le vesti-bule de cette maison traditionnelle syrienne: un jeune couple de catholiques français en quête de bénédiction avant leur mariage prochain, un musulman d’Egypte qui vient de subir une opération du cœur, des vieilles chrétiennes du quartier Soufanieh.
Myrna n’est pas à Damas ces jours-ci. Très demandée, elle parcourt le monde, à l’invitation des autorités catholiques exclusivement, les orthodoxes ne la reconnaissant pas. Beaucoup de chiites, très respectueux de la Vierge Marie, viennent lui rendre visite. Mais pas les Iraniens. Le régime des mollahs a en effet interdit aux pèlerins de visiter Myrna. Pourquoi? Mystère. Cette femme, avec ses “pouvoirs surnaturels” et son obsession unitaire en dérange plus d’un.
Pas le père Paolo en tout cas. Ce prêtre italien, de rite catholique syriaque, a rencontré Myrna au moment où il a décidé de se consacrer à la reconstruction de Deir Mar Moussa, un vieux monastère abandonné, planté sur une montagne aride dominant le désert des environs de Damas. “J’étais seul contre tous pour me lancer dans cette entreprise. J’avais décidé de le faire même si l’huile qui coulait des yeux de Myrna écrivait noir sur blanc: ‘Tu ne dois pas aller à Mar Moussa’. Un an plus tard, elle est venue ici avec son mari et ses enfants et a pleuré des larmes d’huile. Je l’ai vue de mes yeux, vue. L’huile a coulé sur ma décision prise.” Bigre, l’homme n’a pourtant pas l’air d’un illuminé, lui dont la persévérance et la force de conviction ont fini par emporter le consentement de Rome pour fonder une communauté dédiée au dialogue islamo-chrétien.

Les origines arabo-berbères du christianisme | Amélie Duhamel, Paolo Dall'Oglio, Maaloula, Tawfik Eid, Armach Nalbandian, Elias ZahlaouiHéritier de Louis Massignon et du père de Foucauld (1), cet Italien “amoureux de l’islam, croyant en Jésus” (2) s’est fait missionnaire sur les terres du christianisme des origines. Sa communauté, composé de six moines et moniales, est mixte, et prône une grande liberté d’esprit. Au creux de la montagne rocheuse qui abrite l’ensemble des bâtiments, il a bâti une extraordinaire bibliothèque de plusieurs milliers d’ouvrages.
Chacun est bienvenu dans ce monastère où l’on accède par une porte si petite qu’il faut s’agenouiller pour entrer. On y trouve des visiteurs du monde entier. Certains viennent pour se recueillir quelques instants, d’autres séjournent plus longuement, trouvant là un lieu de retraite accueillant. Des touristes défilent car tous les guides insistent sur la beauté du site. Des chercheurs aussi, ou des religieux, qui trouvent en padre Paolo, prêtre de grande culture, un interlocuteur de haute volée.

La célébrité de Mar Moussa

Tourisme, spiritualité, simple curiosité? Tout le monde a sa place ici. Pour une heure, pour huit jours. Un psychanalyste suisse entame une discussion théologique avec il padre. Qui en redemande. Il se nourrit de ces denrées intellectuelles qui lui viennent de toute la planète.
17 heures. “22, vlà des flics”. Celui qu’on appelle aussi abouna les accueille d’une chaleureuse accolade dans son arabe parfait. Ils précèdent l’ambassadeur d’Argentine en Syrie et sa femme. Qui arrivent avec quatre militaires aux bras chargés de victuailles. Abouna est honoré. Ils parleront français, italien ou anglais, tous trois étant aussi à l’aise dans ces trois langues. La dame est joyeuse, volubile et spontanée, visiblement charmée par son hôte et par la simplicité de son accueil.

On prie comme à la mosquée
19h30. Boutros, un moine, sonne la cloche. C’est l’heure de la méditation. Pour pénétrer dans la petite chapelle décorée de délicates fresques du XIIe siècle, au sol recouvert de tapis, on se déchausse. Les moines revêtent une galabieh blanche et un calot. Rien ne les distingue de musulmans en tenue traditionnelle. C’est quoi ici, c’est une mosquée? Non, Marie là, Marie partout, c’est bien une église catholique.
Samina, ma voisine, canadienne d’ori-gine pakistanaise, porte pourtant le hijab car elle est musulmane. C’est l’heure de sa prière. Elle se prosterne devant un médaillon portant des inscriptions coraniques qui trône au beau milieu des icônes figurant la Vierge à l’enfant. Le silence, pendant une heure. Puis la messe en arabe, avec des explications du padre en anglais, italien et français pour que tout le monde comprenne. Allah est invoqué, les moines s’agenouillent, non ils se prosternent, à la musulmane. Sacré abouna, amoureux de l’islam, presque jusqu’à s’y confondre.
Folkloriques? Ils n’ont pas tout à fait tort, les papistes. Folklo, mais authentiques. Le Moyen-Orient, situé entre Asie, Europe et Afrique, est l’héritier de la plus grande diversité. Puisse-t-il sauvegarder cette originalité aujourd’hui si gravement menacée que des communautés chrétiennes comme les Sabéens d’Irak sont en passe de dis-pa-raître après 2000 ans d’existence.

(1) Le père de Foucauld, ermite et écrivain (XIXe siècle), et Louis Massignon, islamologue (XXe siècle).
(2) Titre du livre de Paolo D’All Oglio, préfacé par Régis Debray, Ed. de l’Atelier, 2009.



par Amélie Duhamel (en Syrie)
(27/12/2009)

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