Portraits de femmes syriennes | femme en Syrie, Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
 
Portraits de femmes syriennes | femme en Syrie, Hanan Kassab-Hassan
«Tout dépend de la femme et de ses convictions»

Amina la révolutionnaire
Amina est née en 1920 dans un quartier populaire à Damas. À l’âge de 17 ans, elle adhère au parti communiste syrien et y fait la connaissance d’un camarade qui lui propose de devenir son compagnon de lutte. Elle accepte. Ils se marient le jour même et annoncent la nouvelle à leurs familles respectives.
Le lendemain il part seul à Beyrouth dans une mission clandestine et laisse Amina chez ses parents qu’elle ne connaît pas. Le beau-père, un menuisier qui trouve à peine de quoi faire vivre sa famille nombreuse, et un dignitaire religieux pas trop content d’avoir déjà un fils communiste, se retrouve avec une brue qui ne met pas le voile, qui ne fait pas la prière et qui, de surplus, est obligée de sortir la nuit pour distribuer les tracts du parti dans les quartiers de Damas. Il tolère sa présence pour faire plaisir à son fils mais finit par l’aimer. Respectant ses convictions profondes et son mode de vie trop difficile, il n’hésite pas à l’aider dans ses missions nocturnes, et à sauter les terrases pour cacher les publications interdites quand la police vient faire un raide imprévu.
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Marie Claude-Vaillant Couturier
En 1949, Amina part en Chine pour représenter les femmes communistes syriennes dans le premier congrès mondial pour les femmes de l’Asie, à côté de personnalités très importantes dont Marie-Claude Vaillant Couturier.

Amina la pédagogue
Amina a fait aussi l’Ecole Normale en Syrie et est devenue institutrice puis directrice d’une école expérimentale. S’inspirant de Montessori, de John Dewey et de Makarenko, elle a introduit dans les programmes d’enseignement les principes de l’éducation moderne basée sur la liberté individuelle et le respect des autres. l’apprentissage qui se fait dans la joie favorise la libération de la spontanéité de l’enfant, l’éveil de sa curiosité et de sa responsabilité envers la société. Ainsi, les élèves d’Amina, des fillettes de 6 à 11 ans font du journalisme, réalisent des enquêtes dans les quartiers, organisent des tables rondes avec des spécialistes sur les problèmes de l’environnement, de l’hygiène, de l’urbanisme etc.

Amina et la lutte sociale
Cette vie professionnelle qui exige une grande disponibilité n’empêche pas Amina de consacrer beaucoup de son temps aux questions publiques. Elle est membre fondateur de l’Association de la Protection des Mères et des Enfants. Avec son mari avocat qui défend les droits des femmes, elle transforme leurs foyer en refuge pour celles qui cherchent asile afin d’échapper à un père despote ou à un mari violent. Il y en a qui restent des mois… Elles sont accueillies comme si elles étaient chez elles.

Amina la femme
Mais Amina a aussi une âme joyeuse et un penchant au plaisir. Malgré la fatigue et le travail continuels, elle arrivait à consacrer du temps pour aller à la piscine ou au cinéma, et pour inviter les amis à des dîners gais qu’elle préparait elle même avec amour et beaucoup d’art.Pendant 50 ans de vie conjugale basée sur l’entente et le respect mutuel, Amina a su donner à ses filles l’image d’une femme douce et forte à la fois, indépendante et dévouée à sa famille en même temps.
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Amina dans la défilée
Quand ses filles ont atteint l’âge du mariage, elles ont fait toutes les trois des mariages d’amour sans robes blanches et sans fêtes somptueuses; et cela faisait plaisir à Amina et à son mari qui voyaient leurs principes se réaliser dans cette décision originale par rapport aux normes en cours: “Mes filles ne sont pas une marchandise qu’on examine!”, disait-elle aux mères qui demandaient un rendez-vous pour choisir une épouse à leurs fils.
Amina a écrit aussi deux livres où elle raconte son expérience de la vie avec une grande sincérité. Le succès fut énorme.

Hela, ou l’attachement à la tradition
Hela, la petite-fille d’Amina a aujourd’hui 23 ans. Elle a finit ses études de médecine dentaire et se spécialise dans une université à Beyrouth.
Malgré une éducation très ouverte et une scolarité mixte, Hela croit aux vertus du mariage traditionnel. Elle a ses propres raisons qui contredisent celles de sa mère et de sa grand-mère. «Je ne veux pas me retrouver dans ma nouvelle famille sans le consentement des parents de mon époux», dit-elle. Le mariage traditionnel avec des conditions posées préalablement permet de partir d’un choix rationnel que le mariage d’amour ne permet pas toujours. Connaître son futur mari dans le cadre de la famille, c’est comme le connaître dans les cercles d’amis ou à l’université, mais dans le premier cas, la fille est certaine d’être dans une position de force, car les hommes d’aujourd’hui ne respectent pas beaucoup les filles qui sortent avec eux avant le mariage. C’est une question de dignité, et cela n’empêche pas l’amour qui vient après, et qui reste la base du mariage réussi. Hela trouve que les visites multiples que fait le jeune homme à la famille avant la décision des fiançailles permettent à la jeune fille de l’examiner objectivement, et d’interroger son coeur en même temps. “Quand on est amoureux, on ne voit pas les défauts qu’on découvre après, et c’est la cause de l’échec du mariage dans la plupart des cas”.

Le mariage, un choix rationnel
Car Hela trouve que ces traditions permettent à la fille aussi de juger le garçon et de consentir à l’épouser ou non. “Et si le garçon qui vient examiner la jeune fille ne la trouve pas assez belle, ou pas conforme aux critères de son choix, est-ce que cela ne l’humilie pas?”. A cette question Hela répond que c’est exactement ce qui peut arriver lorsque la fille tombe amoureuse d’un garçon qui ne l’aime pas; ou lorsque les deux jeunes commencent à s’aimer et qu’un jour le garçon décide de quitter son amie pour une autre fille. Il y a toujours un risque quelque part dans la décision du mariage. Il vaut mieux donc minimiser les causes de l’échec en faisant un choix rationnel. Le mariage d’amour commence par la passion qui paralyse le jugement alors que le mariage traditionnel commence par la raison, et l’amour vient après.

Le prince charmant
Hela aimerait porter la robe blanche de la fête de mariage qu’elle veut inoubliable. Il faut donc que son futur époux soit aisé, en possession d’un appartement et d’une voiture. Elle peut ne pas demander la dote traditionnelle inscrite dans l’acte de mariage comme indemnité payée ultérieurement à la femme en cas de divorce; mais elle tient à recevoir le cadeau du mariage en bijoux. C’est essentiel pour son image de marque dans la société.
“Et si tu tombes amoureuse d’un garçon fauché?” Fauché, non, dit-elle, mais si je le trouve magnifique et qu’il est incapable de remplir toutes ces conditions, je serai prête à faire des concessions. Elle exige aussi de l’homme de sa vie qu’il soit honnête, généreux, beau avec cette élégance intérieure dans la façon de parler et de se comporter. C’est pour elle très important qu’il suscite l’admiration des autres. Cela la rendrait fière.

Un choix différent
Sa conception de la vie familiale est contraire à celle de sa mère et de sa grand mère. Elles ont choisi d’être femmes actives qui se consacrent entièrement à leur métiers alors que pour elle, il est essentiel que la femme travaille mais sans que cela lui prenne tout son temps. Elle aimerait pouvoir s’occuper suffisamment de sa famille. “Avoir un foyer chaleureux est une réussite comme celle que l’on peut avoir dans sa vie professionnelle”, dit-elle. La vie familiale idéale pour elle est une vie commune équilibrée où l’homme ne se trouve pas marginalisé par la forte personnalité de sa femme. Elle trouve dans sa mère et sa grand mère un modèle féminin admirable, mais ce n’est pas son idéal. Ses choix sont différents.

Une tendance à la spiritualité
Hela est très attachée à la religion. A l’esprit matérialiste de sa grand-mère et à la non-croyance de sa mère, elle oppose une tendance spirituelle qui se manifeste par l’application de tous les préceptes religieux. Il y a quelques semaines elle a décidé de mettre le foulard islamique en dépit de l’opposition acharnée de ses parents.
Ce choix est très en harmonie avec la vision conservatrice de Hela. Son attachement à la religion s’inscrit aussi dans un phénomène qui se généralise et touche surtout les filles de la bourgeoisie aisée. Une réaction sociale? Un conflit de générations? Un acte de protestation contre l’Occident et ses valeurs imposées par la force à l’époque de la mondialisation? La réponse n’est pas facile à trouver.

Nawal: La religion comme norme sociale
Nawal, la femme de ménage qui fréquente la famille de Hela depuis des années a une attitude différente vis à vis des mêmes questions. Elle a aujourd’hui 30 ans. Elle est croyante, observe le jeûne au mois de Ramadan, met le voile traditionnel par respect de la norme sociale de sa communauté, mais ne fait pas la prière. “Je n’ai pas le temps, dit-elle. Je travaille toute la journée à faire le ménage des foyers et quand je rentre je dois m’occupper du mien. Mais j’ai un sentiment de culpabilité, surtout vis à vis de mon fils de 7 ans qui me pose des questions. Il veut que je sois comme toutes les mères de ses amis à l’école”. Son fils va à la mosquée pour la prière du vendredi, mais pas son mari qui n’est pas très attaché à la pratique religieuse par réaction à ses propres parents, très croyants.

Le mariage d’amour
Nawal vient d’un milieu populaire. Ses parents, des réfugiés du Golan occupé accordent une grande importance à la norme sociale. Mais Nawal défend le mariage d’amour. Elle a épousé son mari après une histoire d’amour qui a duré des années. C’était le frère de sa copine à l’école et ils avaient la possibilité de se voir dans le verger où se rencontrent les amoureux sous prétexte de réviser leurs cours. Les parents du jeune homme voulaient le marier à sa cousine. Quand il a insisté pour épouser Nawal, ils ont refusé d’aider financièrement le jeune couple.
Nawal n’a pas voulu insérer la condition de la dote dans le contrat du mariage, mais ses parents ont insisté pour ce droit de la femme imposé par le Coran. Ils ont mis la somme de 50000 LS à payer en cas de divorce (l’équivalent de 1000 $). Par contre, elle a vendu ses bijoux de mariage pour aider son mari à meubler l’appartement. De son côté, il n’a pas tardé à lui en acheter d’autres quand il a pu épargner la somme de son travail.
Pour elle, la femme n’a pas besoin de défendre ses droits. Elle a un très bon statut social. Elle est émancipée, et il lui revient d’imposer à son mari de la respecter. Elle connaît des cas où l’homme frappe sa femme, mais elle en connaît d’autres où la femme lui rend la pareille. Tout dépend de la femme et de ses convictions.

Une vie de partage
Nawal a dû aussi interrompre ses études après le bac pour travailler et aider son mari, mais elle ne le regrette pas car elle trouve que ce partage de la responsabilité les rapproche. Ils continuent à s’aimer et s’entendent très bien. Ils ont pu retrouver les relations normales avec leurs deux familles respectives. Elle ne regrette pas son choix et trouve que l’amour avant le mariage est une chose indispensable.
Elle ne veut pas avoir un autre enfant car elle préfère fournir à son fils tout ce dont il a besoin pour réussir dans la vie.
 

Hanan Kassab-Hassan